Société

«Flop total»: 78 demandes et aucun service de garde pour son bébé

Une mère de la région de Portneuf déplore le fonctionnement du Portail d’inscription aux services de garde. À quelques semaines de son retour au travail, elle n’a pas encore trouvé de place pour sa fille.

Publié le 

Service de garde: une mère témoigne des failles du portail d'inscription Mélanie Cuillerier dénonce ce qu’elle considère comme des failles dans le fonctionnement du Portail d’inscription aux services de garde du gouvernement du Québec.

Une mère de la région de Portneuf s’inquiète pour l’avenir financier de sa famille alors qu’elle peine à trouver une place dans un service de garde pour sa fille de 9 mois. Mélanie Cuillerier dénonce ce qu’elle considère comme des failles dans le fonctionnement du Portail d’inscription aux services de garde du gouvernement du Québec.

Mélanie a inscrit sa fille en octobre dernier en espérant obtenir une place dans un service de garde pour le 1er juillet et ainsi être en mesure de retourner au travail, à titre d’infirmière auxiliaire, à la fin septembre.

«Je couvre Portneuf au grand complet; je suis inscrite à 78 places», a affirmé la mère de famille en entrevue avec Noovo Info. «Je n’ai eu aucun retour. Zéro appel, zéro signe de vie.»

«Pas obligée» de suivre la liste: l’aveu d’un service de garde

Mélanie n’a aucune nouvelle des CPE et des garderies dans lesquelles elle a inscrit sa fille, mais a été surprise de trouver sur les réseaux sociaux des annonces de places en milieu familial provenant de services de garde où elle est pourtant sur la liste d’attente du portail.

«J’ai contacté l’une des responsables – elle m’a avoué qu’elle ne suivait pas la liste et qu’elle n’était pas obligée de le faire», a expliqué Mélanie, soulignant que la dame lui a vivement suggéré de faire des recherches directement auprès des milieux familiaux.

À lire aussi | Les gouvernements exhortés à renforcer les services de garde à 10 $ par jour

Mélanie estime que la promesse du gouvernement du Québec de faciliter la vie des parents à la recherche d’un service de garde grâce au portail n’a pas été tenue.

«On m’a dit que le portail allait changer la vie des parents, qu’il éviterait les nombreux appels et les démarches, et que la date d’entrée souhaitée priorisait la place», rappelle-t-elle. «C’est zéro, ça. C’est le contraire qui arrive parce qu’on est mal informés. Moi, je trouve que c’est un flop total.»

La mère de famille a passé plusieurs jours à joindre différents services de garde de sa région, en vain.

«Je n’ai aucune place.»

—  Mélanie Cuillerier, mère de famille

Et pendant ce temps, «il faut vraiment que je retourne travailler», lâche Mélanie. «Un congé de maternité avec 55 % de notre salaire, c’est difficile. Le gouvernement, est-ce qu’il pense qu’on n’a plus de paiements en congé de maternité?»

Alors que les listes d’attente pour les CPE sont très longues, Mélanie invite les nouveaux et futurs parents à agir vite: «Appelez de bonne heure, parce que les places de poupons sont rares.»

Un portail «conforme aux règles»

Interrogé par Noovo Info, le ministère de la Famille, par la voix de son service de presse, a précisé que l’adhésion au portail et son utilisation pour les admissions «sont obligatoires pour tous les services de garde reconnus».

«Le Portail fonctionne conformément aux règles prévues et permet que les places soient attribuées selon des critères connus et uniformes pour tous. [...] Aucun passe-droit n’est possible alors qu’auparavant, certains pouvaient sauter par-dessus un enfant de leur liste et choisir les enfants admis sans respecter l’ordre de leur liste d’attente», a-t-on précisé.

Admissibilité: règles variables

Les personnes responsables d’un service de garde éducatif en milieu familial (subventionné ou non) et les garderies non subventionnées ne sont toutefois pas assujetties aux mêmes règles d’admission que les CPE et les garderies subventionnées, «vu leur statut particulier».

«Elles conservent la possibilité de sélectionner les enfants qu’elles accueillent, conformément au cadre qui leur est applicable. Ainsi, elles peuvent faire connaître leurs places disponibles sur les réseaux sociaux, par exemple. L’admission des enfants doit toutefois passer par le Portail», a-t-on clarifié.

Le ministère de la Famille estime que «le Portail remplit les objectifs pour lesquels il a été mis en place, soit rendre l’attribution des places en services de garde plus transparente, plus équitable et plus uniforme pour les familles».

Malgré tout, le ministère de la Famille croit qu’une période d’adaptation est nécessaire. «Le Ministère demeure à l’écoute des commentaires des parents et des partenaires du réseau. [...] Le Portail continuera d’évoluer dans une perspective d’amélioration continue», a-t-on indiqué.

Selon les données du ministère de la Famille, environ 103 000 admissions ont été enregistrées depuis le lancement de la plateforme : 63 000 en CPE et en garderies subventionnées, et 40 000 en garderies non subventionnées et en milieu familial.

Doit-on forcer la main aux milieux familiaux?

Le ministère de la Famille a statué dès le départ que pour les milieux familiaux, le portail ne servirait qu’à créer une «réserve de clientèle», permettant ainsi aux responsables de services de garde en milieu familial de conserver leur droit de choisir elles-mêmes les familles et de gérer leur propre ordre d’admission.

Pour plusieurs, ce choix permettait d’éviter des fermetures massives.

Pour Marjorie Peyric, coordonnatrice aux communications pour Ma place au travail — un OBNL qui milite pour un meilleur accès aux services de garde publics, particulièrement pour soutenir le retour au travail des femmes —, il s’agit d’une question sensible.

L'accès aux services de garde publics, une question sensible Marjorie Peyric, coordonnatrice aux communications pour Ma place au travail — un OBNL qui milite pour un meilleur accès aux services de garde publics, particulièrement pour soutenir le retour au travail des femmes —, commente la place des milieux familiaux dans la situation des services de garde au Québec.

«C’est sûr que nous militons pour que toutes les familles du Québec aient les mêmes droits et aient un accès équitable à une place en service de garde de qualité et subventionné, peu importe leurs conditions de vie, leur statut migratoire ou leurs croyances. Ultimement, ce sont les enfants qui reçoivent le service», a-t-elle exprimé.

Malgré ce souhait, Mme Peyric affirme comprendre très bien le désir des responsables de services de garde en milieu familial de demeurer autonomes. «Ces gens accueillent potentiellement six enfants dans leur milieu de vie, donc on veut pouvoir bâtir un lien de confiance et choisir des familles qui ont les mêmes valeurs. C’est quelque chose de très cher à leurs yeux, et c’est compréhensible.»

«Les milieux familiaux font partie de la richesse du réseau, c’est important de les maintenir. Mais ultimement, c’est au gouvernement de s’assurer que chaque enfant puisse avoir une place dans le réseau public, au même titre que l’école.»

—  Marjorie Peyric, coordonnatrice aux communications pour Ma place au travail

La fin des milieux non reconnus

À l’heure actuelle, les services de garde en milieu familial se divisent en deux catégories : celles qui sont reconnues par un bureau coordonnateur (les RSGE) et les personnes non reconnues (PNR).

À compter du 1er septembre 2026, cette distinction n’existera plus. «Toute personne qui offre, en contrepartie d’une contribution, des services de garde à plus de deux enfants devra être reconnue par un bureau coordonnateur», a rappelé le ministère de la Famille.

Cette mesure, annoncée en 2022, vise à ce que tous les enfants fréquentant un service de garde en milieu familial bénéficient des mêmes garanties quant à la qualité éducative des prestations, ainsi qu’en matière de santé, de sécurité, de bien-être et de développement.

Selon Marjorie Peyric, il faut s’attendre à une hausse du nombre d’enfants sur la liste d’attente des services de garde du Québec, mais il est difficile d’en évaluer l’ampleur. «On anticipe une hausse dans les listes d’attente, mais on espère que ça ne sera pas énorme [et] que la majorité des services de garde en milieu familial vont se faire reconnaître», a-t-elle indiqué.

Une longue liste d’attente

Selon les données du ministère de la Famille, au 31 mai 2025, quelque 30 688 enfants étaient en attente d’une place «immédiatement» dans un service de garde éducatif à l’enfance au Québec.

Parmi les régions où la liste d’attente est la plus longue, on retrouve la Montérégie (4 893 enfants), Montréal (4 689 enfants), la Capitale-Nationale (3 988 enfants) et l’Estrie (2 442 enfants).

Selon Marjorie Peyric, il faut toutefois nuancer ce chiffre.

«Il exclut tous les enfants qui attendaient une place en service de garde pour après le 31 mai 2025 et tous ceux qui ont obtenu une place non subventionnée et qui attendent toujours une place subventionnée. Le chiffre exclut aussi tous les enfants dont les parents ont accepté une place trop loin de la maison ou du travail, ou qui ne correspond pas à leurs valeurs ou à leurs besoins», a-t-elle expliqué à Noovo Info.

À lire aussi | Garderies subventionnées: les Québécois et les résidents permanents seront priorisés

Mme Peyric précise que s’il est vrai que le gouvernement du Québec a fait des efforts au cours des dernières années pour tenter d’augmenter le nombre de places en service de garde éducatif au Québec, le problème persiste malgré tout.

«L’un des problèmes, c’est qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre. Le fait de créer des places sans avoir la main-d’œuvre, on fait souvent référence à un seau troué : on déploie des efforts, mais ultimement, s’il y a un trou, le problème ne se règle pas», a-t-elle imagé.

Au ministère de la Famille, on insiste pour souligner que les efforts de développement se poursuivent. «Selon les projections du Ministère, la majorité des régions devraient progressivement se rapprocher d’un équilibre entre l’offre et la demande d’ici 2028. Notre objectif demeure que tous les parents qui le souhaitent aient accès à une place dans un service de garde éducatif à l’enfance», a-t-on conclu.

En date du 30 juin dernier, près de 318 000 enfants fréquentaient un service de garde éducatif à l’enfance au Québec. Les données du ministère de la Famille précisent que depuis le lancement du Grand Chantier pour les familles en 2021, 27 844 places ont été réalisées dans les CPE et les garderies subventionnées, 10 352 places ont été ajoutées en milieu familial subventionné, 10 921 places ont été converties et 10 157 places sont en cours de réalisation.