En route vers une annulation de tous ses vols, Air Canada a orchestré une opération de relations publiques, jeudi matin, tandis qu’approchait l’heure limite du déclenchement d’une grève des agents de bord prévu samedi dans la nuit. Le syndicat des employés est venu gêner cette opération.
Les représentants de la compagnie aérienne ont interrompu leur conférence de presse quand des agents de bord sont venus brandir des affiches contestatrices en silence.
Avant cette interruption, Air Canada a tiré à boulets rouges sur le syndicat, le blâmant pour les «profondes» perturbations à venir, soit une annulation de tous les vols et une suspension du service.
Air Canada a déjà prévenu mercredi que certains vols qui devaient décoller jeudi ont été annulés, car la compagnie aérienne se prépare à la grève de ses agents de bord qui doit commencer samedi et s'étaler sur trois jours. Le SCFP compte déclencher une grève peu avant 1h. Le transporteur aérien imposera quant à lui un lock-out.
La compagnie aérienne n'a pas partagé de plateforme centrale pour informer les clients des annulations, mais compte leur envoyer des notifications par texto ou par courriel «en temps utile», a dit le chef des opérations, Mark Nasr.
L'entreprise précise que les clients dont les vols sont annulés auront droit à un remboursement complet. Les plus chanceux se verront offrir une place sur un vol d'une autre compagnie.
Calendrier des annulations graduelles des vols d'Air Canada
- Jeudi 14 août: «Quelques douzaines» - surtout les longs vols internationaux
- Vendredi 15 août: «500 annulations»
- Samedi 16 août: Annulation de tous les vols
Source: Air Canada
Air Canada tente d'accommoder ses clients avec l'aide de concurrents
La vice-présidente générale et chef des ressources humaines et des affaires publiques d'Air Canada, Arielle Meloul-Wechsler, et Mark Nasr, tenaient un point de presse à Toronto. Ils abordaient la grève imminente du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui représente les quelque 10 000 agents de bord, et les annulations de vols.
Air Canada s’est faite avare quant aux détails techniques de la suspension sous le couvert de la «complexité» de ses opérations, mais M. Nasr a estimé qu’il faudrait environ une semaine pour reprendre les activités à 100 % après une éventuelle grève de 72 heures. «On ne peut pas juste appuyer sur un bouton pour arrêter et appuyer sur un bouton pour recommencer», a-t-il illustré.
«Notre syndicat nous a mis dans cette position en pleine période estivale», a renchéri sa collègue Arielle Meloul-Wechsler.
«On va faire tout notre possible, on va trouver des vols, même chez les concurrents; on va compenser nos clients.»
«Notre capacité à modifier les réservations de nos clients sera très limitée comme c'est la haute saison», a toutefois prévenu son collègue, M. Nasr.
C'est ensuite que des agents de bord sont venu perturber l'événement de presse. «On a vu vos messages, les images sont prises», a commenté le coordonnateur du point de presse, Christophe Hennebelle, qui est le vice-président des communications corporatives d'Air Canada.
Selon la ligne aérienne, le SCFP est responsable des difficultés que vivront éventuellement ses clients, parce que le syndicat ne lui semble «pas sérieux» dans les négociations. «Les derniers jours de négociations étaient très superficiels», croit Mme Meloul-Wechsler.
Les agents de bord «les mieux payés au Canada»?
Les points en litige portent notamment sur le salaire des agents de bord et le travail non rémunéré lorsque les avions ne sont pas en vol.
Air Canada répond que sa contre-offre est une compensation de «38% sur quatre ans», incluant une bonification de la pension et autres avantages, mais aussi une clause de rémunération du travail effectué «au sol».
Selon la VP RH Arielle Meloul-Wechsler, une telle entente est conçue pour faire des agents de bord employés par l'entreprise «les mieux payés au Canada».
Quant au faible salaire de départ, Mme Meloul-Wechsler trouve que la «progression» de la rémunération au gré de l'expérience est raisonnable, en prenant pour exemple le salaire d'environ 70 000 $ d'un agent de bord après 10 ans de service, auquel «on ajoute 38%», calcule-t-elle.
Le SCFP renvoie la balle à Air Canada, qu'il accuse d'avoir coupé court aux négociations. «Pour nos passagers, on se sent très mal», a commenté la présidente de la section locale des agents de bord de Montréal d'Air Canada, Natasha Stéa, en mêlée de presse après la conférence interrompue d'Air Canada.
«On a nos passagers à coeur. On est désolé de tout ce qui pourrait arriver. Ce n'est pas ça qu'on veut. Ce qu'on aimerait, c'est de retourner à la table pour avoir un contrat.»
Mme Stéa a d'ailleurs rejeté du revers de la main la version patronale. «Ils parlent d'une offre qu'on n'a jamais vue». «On n'est pas les mieux payés au pays. Avec l'augmentation qu'ils proposent, on ne serait pas encore les mieux payés au Canada.»
L'avis d'un expert: Larry Savage, professeur de droit du travail à l'Université Brock, juge qu'Air Canada utilise son avis de lock-out «comme moyen de pression sur le premier ministre», alors que le gouvernement libéral dirigé par Mark Carney fait face à son premier arrêt de travail majeur des employés sous réglementation fédérale. Bien que M. Savage reconnaît qu'il existe une «longue tradition» d'intervention gouvernementale dans les conflits de travail au Canada, il estime que le recours croissant aux mesures ordonnées par les ministres est «préoccupant».
À quand une intervention du gouvernement?
La grève, «c’est une situation qui était et est encore évitable», a noté Mme Meloul-Wechsler, d'Air Canada. Mais, estimant qu'il «ne semble pas qu’une résolution soit envisageable dans un avenir proche», la compagnie aérienne demande à Ottawa d'ordonner un arbitrage exécutoire.
Jeudi matin, la ministre fédérale de l'Emploi, Patty Hajdu, a une fois de plus appelé les deux parties à rester à la table des négociations jusqu'à ce qu'un accord soit conclu.
Elle a pris acte du fait que la partie patronale a déposé une demande pour que les négociations passent à un arbitrage exécutoire et a dit avoir demandé au syndicat de répondre à la demande de l'employeur.
Plus tôt cette semaine, le SCFP avait écarté la possibilité d'accepter un arbitrage exécutoire, estimant qu'il s'agissait d'une tentative de l'employeur de priver les syndiqués de leurs droits.
Dans sa déclaration, la ministre Hajdu a réitéré que des médiateurs fédéraux sont disposés et aptes à travailler avec les parties «24 heures sur 24 jusqu'à ce qu'elles parviennent à un accord».
«J'exhorte les deux parties à mettre leurs différends de côté, à revenir à la table des négociations et à conclure un accord dès maintenant pour les nombreux voyageurs qui comptent sur vous», a-t-elle tranché.
Selon les chiffres fournis par la compagnie aérienne, 130 000 personnes par jour voyagent à bord des avions d'Air Canada et d'Air Canada Rouge et pourraient donc être touchées par un conflit de travail.
Entreprise mentionnée dans cette dépêche: (TSX:AC)
Avec de l'information de Stéphane Rolland pour La Presse canadienne
