Société

«C’est horrible»: des courtiers immobiliers dénoncent les pratiques montrées dans «Portes à tout prix»

«Ça ne nous représente pas et ça nous fait du tort», déplore une courtière d’expérience. L’OACIQ rappelle les obligations déontologiques de ses membres alors que des influenceurs promeuvent l’optimisation agressive des loyers.

Mis à jour le 

Publié le 

Une pancarte «À louer» est photographiée devant un édifice à logements de l'arrondissement de Lachine, à Montréal, le 4 juin 2026. LA PRESSE CANADIENNE/Christinne Muschi Une pancarte «À louer» est photographiée devant un édifice à logements de l'arrondissement de Lachine, à Montréal, le 4 juin 2026. LA PRESSE CANADIENNE (Christinne Muschi)

Le reportage Portes à tout prix de l’émission Enquête de Radio-Canada a suscité de vives réactions dans le milieu immobilier. Plusieurs courtiers affirment avoir mal à leur profession. Et encore plus vigoureusement que d’ordinaire, des organismes militant pour le droit des locataires réclament des mesures pour éviter les dérapages dans le secteur du logement.

«C’est aberrant», lâche Valérie Chartrand en entrevue avec Noovo Info.

Cette courtière immobilière active sur la Rive-Sud de Montréal depuis près de 30 ans fait partie des nombreux acteurs du milieu qui ont dénoncé sur les réseaux sociaux les influenceurs immobiliers qui s’adonnent à des pratiques agressives sur des clientèles vulnérables pour hausser rapidement le coût de leurs loyers.

«On comprend que ce sont des investisseurs, ils sont là pour faire de l’argent, mais il y a toujours des limites», a-t-elle affirmé. «On ne peut pas s’enrichir de la misère des autres à ce point

Valérie Chartrand est courtière immobilière depuis près de 30 ans.
Valérie Chartrand Valérie Chartrand est courtière immobilière depuis près de 30 ans. (Facebook | Valérie Chartrand - Courtier immobilier)

Valérie Chartrand a d’autant plus été choquée de voir qu’une courtière immobilière, Gabrielle Borgia, appuyait et défendait ces stratégies. «Ce n’est pas l’image de mon métier», a-t-elle affirmé, peinée.

«Les propos [qu’utilise Gabrielle Borgia], de parler de “vidange” ou qu’elle “target” spécifiquement des gens faciles à évincer ou à manipuler, c’est horrible. Ça ne nous représente pas et ça nous fait du tort.»

—  Valérie Chartrand, courtière immobilière sur la Rive-Sud de Montréal

Gabriel Harton-Routhier, courtier immobilier dans le secteur de Québec, a lui aussi publié un long message sur les réseaux sociaux faisant référence au reportage de l’équipe d’Enquête. «J’ai pris le temps de regarder le reportage. [...] Je suis complètement dégoûté.»

M. Harton-Routhier explique que les pratiques présentées vont directement à l’encontre de ses valeurs et déplore que certaines stratégies, qui visent à faire augmenter le plus rapidement possible le coût d’un loyer, soient «enseignées, glorifiées et vendues comme des recettes miracles pour devenir riche».

«On parle constamment de rendement, de refinancement, de création de valeur et de liberté financière. Mais on parle beaucoup moins des conséquences humaines derrière certaines décisions», a-t-il écrit.

Gabriel Harton-Routhier a aussi voulu passer le message que tous les investisseurs «ne sont pas comme ça». « Il y a énormément de propriétaires qui prennent soin de leurs immeubles, entretiennent leurs logements, respectent leurs locataires et font les choses correctement.»

Pierre-Charles Jolicoeur, courtier hypothécaire bien connu sur les réseaux sociaux, a lui aussi commenté le contenu du reportage Portes à tout prix, indiquant notamment que s’il a été dégoûté par ce que ce dernier a révélé, il n’a pas été surpris.

«Je vais être honnête: je n’ai pas été surpris de voir certains noms. Mais je ne pensais jamais que ça pouvait être aussi inhumain. Des loyers qu’on veut presque doubler. Des locataires âgés qu’on pousse vers la sortie. Des gens qui ont de la misère à arriver, puis qu’on voit juste comme une “opportunité”», a-t-il écrit.

Comme l’a indiqué Gabriel Harton-Routhier, M. Jolicoeur ne croit pas que l’immobilier en lui-même soit le problème, indiquant que plusieurs personnes sont d’excellents propriétaires, mais que ce qui cloche, «c’est le discours qui vend l’immobilier comme une clé magique pour devenir riche vite». «Ça, c’est complètement déconnecté de la réalité», a-t-il souligné.

Le permis de Gabrielle Borgia suspendu

L’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ) indiquait sur son site web, en date du 28 octobre, que le permis de Mme Borgia est suspendu depuis le 22 octobre 2026, ce qui signifie qu’elle n’est plus autorisée à effectuer des opérations de courtage.

Sans vouloir commenter un cas en particulier ni préjuger des conclusions des démarches en cours, l’OACIQ a indiqué par courriel à Noovo Info «prendre au sérieux les faits rapportés dans les médias».

L’OACIQ, dont l’unique mission demeure la protection du public, rappelle tout de même que les courtiers immobiliers exercent une profession réglementée et sont tenus de respecter en tout temps des obligations professionnelles et déontologiques rigoureuses.

«La vulnérabilité des personnes ne doit jamais être exploitée à des fins commerciales, et les difficultés financières ou résidentielles ne doivent pas être présentées comme de simples occasions d’affaires», a commenté Louis Beauchamp, porte-parole et responsable des relations avec l’industrie.

L’OACIQ ajoute que les intérêts commerciaux ne peuvent justifier un manquement aux obligations professionnelles, pas plus que le contexte dans lequel un courtier agit, «puisque les obligations déontologiques s’appliquent dans tous les contextes professionnels».

Plafonnement et registre des loyers

Les stratégies d’optimisation des loyers décrites dans le reportage ont aussi provoqué de vives critiques des organismes militant pour le droit des locataires.

«On a été dégoûtés par les images et les propos, mais pas nécessairement surpris. Pour être franc, c’est quelque chose qu’on critique depuis longtemps», a confié à Noovo Info Émile Boucher, porte-parole du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ).

L’organisme réclame depuis plusieurs années un plafonnement des hausses de loyers et la création d’un registre des loyers, des mesures qui empêcheraient des dérapages. Cette demande est partagée par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), entre autres.

«Avec la mise en place d’un plafond pour les hausses de loyer, si un propriétaire veut aller de l’avant avec une hausse au-dessus de ce plafond, il doit la faire valider par le Tribunal administratif du logement. Ça enlèverait presque toute possibilité de hausse abusive», a expliqué M. Boucher.

La mise en place d’un registre national des loyers, une mesure également réclamée par de nombreux intervenants, dont plusieurs villes du Québec, devrait aussi empêcher les prix d’augmenter de façon abusive.

«Avec un registre, on va savoir quel était le prix du loyer dans les derniers mois. Dans le bail, le propriétaire est actuellement obligé de donner cette information, mais il n’y a aucun moyen de vérifier la véracité du chiffre. Le registre risque de venir décourager les propriétaires de faire exploser les prix entre deux locataires», a exposé Émile Boucher.

«Le contrôle des loyers est une mesure qui prévient les rénovictions, le harcèlement, l’itinérance et qui protège l’ensemble des locataires.»

—  Émile Boucher, organisateur communautaire au RCLALQ

Mieux protéger les locataires

Une autre façon de prévenir les dérapages dans le domaine des immeubles locatifs réside, selon divers intervenants, dans le fait de mieux informer les locataires de leurs droits et obligations.

«Le locataire qui est mis devant une hausse de loyer abusive, théoriquement, il a le droit de refuser et de rester dans son logement, mais ça, c’est très méconnu», a expliqué le porte-parole du RCLALQ, précisant toutefois que même lorsque la mesure est connue, elle n’est pas appliquée, souvent par peur de représailles.

Le RCLALQ et le FRAPRU souhaitent par ailleurs que le processus de contestation du prix d’un loyer ne repose plus uniquement sur les épaules des locataires. «C’est compliqué, ça implique de longs processus, des interventions au TAL [Tribunal administratif du logement, NDLR], que notre nom soit dans le dossier du TAL, etc. Il y a plusieurs freins au respect de ce droit», a souligné Émile Boucher.

Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU, estime de son côté qu’il est aussi nécessaire d’établir des dommages punitifs «exemplaires» pour les propriétaires ne respectant pas les lois. Le FRAPRU milite également pour un meilleur accès à la justice en matière de logement.

«Il ne faut plus permettre, comme société, que des locataires vulnérables se retrouvent prisonniers de leurs logements et aient peur de défendre leurs droits parce qu’il n’y a pas d’alternative pour eux», a affirmé Mme Laflamme.

La porte-parole du FRAPRU croit aussi qu’il est nécessaire que le Québec se dote de «véritables» logements sociaux. «Il ne faut plus que le logement privé occupe plus de 90 % du parc locatif comme c’est le cas actuellement.»

Le FRAPRU, tout comme le RCLALQ, espère que le nouveau gouvernement, mené par les péquistes de Paul St-Pierre Plamondon, donnera suite aux informations soulevées dans le reportage de l’émission Enquête. «Certaines mesures peuvent et doivent être mises en place rapidement», a conclu Véronique Laflamme.

Plusieurs réactions politiques

Les revendications du RCLALQ et du FRAPRU trouvent écho également dans la sphère politique.

«Il est primordial que la nouvelle ministre de l’Habitation, Mme Elsie Lefebvre, se saisisse rapidement de cet enjeu et mette en place un registre des loyers dans les plus brefs délais», a pour sa part réagi sur les réseaux sociaux Ruba Ghazal, cheffe parlementaire et co-porte-parole de Québec solidaire.

La députée de Mercier, à Montréal, réclame aussi un mécanisme de contrôle des loyers, l’anonymisation des plaintes au TAL et le renouvellement du moratoire sur les évictions qui se termine en mai 2027.

La mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, a également partagé un message sur les réseaux sociaux disant qu’«il est grand temps de protéger notre parc immobilier locatif abordable existant».

«En plus d’étudier la possibilité de rendre les lois plus contraignantes en ce qui a trait à ces pratiques immorales, le nouveau gouvernement du Québec devrait ajuster les programmes en habitation afin d’appuyer à grande échelle les promoteurs à but non lucratif souhaitant acquérir des immeubles afin d’en garantir une abordabilité pérenne dans le temps», a-t-elle partagé.

Dans une lettre ouverte publiée mardi, l’Association québécoise des retraité(e)s des secteurs public et parapublic (AQRP) dénonçait aussi les pratiques immobilières qui fragilisent les locataires, particulièrement les personnes aînées, et appelait le gouvernement à agir pour mieux les protéger.

«Il est essentiel de renforcer les mécanismes d’encadrement, notamment en exigeant des propriétaires qu’ils justifient de façon transparente les augmentations demandées. À cet égard, le modèle ontarien, qui prévoit un plafonnement des hausses pour certains logements ainsi qu’une autorisation pour dépasser les seuils établis, constitue une piste intéressante à explorer», a revendiqué l’organisation.

Noovo Info a tenté de joindre le cabinet de la ministre de l’Habitation du Québec, Elsie Lefebvre, afin d’obtenir une réaction à cet article, mais n’avait pas obtenu de retour au moment de la publication.