Justice

Aliénation parentale: comment reconnaître les signes et quand faut-il agir?

C’est le sujet abordé par la juge à la retraite Nicole Gibeault et l’avocate Marie-Elaine Tremblay dans un épisode du balado «Objection! Madame la juge», consacré aux situations où un enfant peut être manipulé dans un conflit parental.

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Aliénation parentale (Envato)

Retards répétés lors des échanges de garde, remarques désobligeantes devant les enfants, activités planifiées pendant le temps de l’autre parent: certains comportements peuvent finir par fragiliser le lien entre un enfant et son père ou sa mère. Mais à quel moment peut-on réellement parler d’aliénation parentale, et quels recours existent?

C’est le sujet abordé par la juge à la retraite Nicole Gibeault et l’avocate Marie-Elaine Tremblay dans un épisode du balado Objection! Madame la juge, diffusé gratuitement sur Crave et consacré aux situations où un enfant peut être manipulé dans un conflit parental.

Un cas a été soumis aux deux juristes: celui d’un père séparé depuis deux ans qui affirme voir progressivement sa relation avec ses enfants se détériorer. Il dénonce notamment des retards lors de ses périodes de garde, des activités organisées pendant son temps parental et des remarques négatives répétées à son sujet.

Il dit aussi constater un changement dans le comportement de ses enfants: moins d’affection spontanée et, parfois, un refus soudain d’aller chez lui.

Incursion dans l’univers de l’aliénation, ce que ce père pourrait être en train de vivre.

L’aliénation parentale n’est pas un concept «codifié»

Me Tremblay précise d’abord que l’aliénation parentale est un concept issu de la psychologie. «C’est pas codifié dans notre droit», explique l’avocate.

Autrement dit, la loi ne prévoit pas une catégorie juridique autonome appelée «aliénation parentale» avec une réponse automatique. En revanche, le droit continue de protéger l’intérêt de l’enfant et la Loi sur la protection de la jeunesse prévoit notamment que les mauvais traitements psychologiques peuvent justifier une intervention de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Un comportement aliénant ne veut pas dire qu’un enfant est déjà aliéné

La distinction entre un comportement aliénant et de l’aliénation parentale est importante à faire.

Un parent peut poser des gestes ou tenir des propos qui nuisent à l’image de l’autre parent sans que l’enfant ait déjà complètement rompu son lien avec lui. Me Tremblay parle plutôt d’un «spectre» de l’aliénation parentale.

«Il faut faire la distinction entre des enfants aliénés et des comportements aliénants d’un parent. C’est deux choses complètement distinctes», insiste-t-elle.

Des comportements répétés peuvent toutefois finir par produire cet effet. L’avocate donne l’exemple d’un parent qui critique constamment son ex devant l’enfant ou tient des conversations négatives sur lui à portée d’oreille. L’enfant, qui cherche naturellement à faire confiance au parent qui s’occupe de lui, peut progressivement adopter le même discours et finir par ne plus vouloir voir l’autre parent.

Quels signes devraient inquiéter?

Selon Me Tremblay, certains comportements de l’enfant peuvent soulever des questions.

Elle donne notamment l’exemple d’un enfant qui en vient à «haïr» l’autre parent pour des raisons jugées futiles ou disproportionnées.

«Je veux plus aller chez papa parce que la semaine passée, il ne m’a pas acheté un McFlurry», illustre-t-elle, en évoquant ces desserts glacés du McDonald’s.

Une forte ambivalence peut aussi apparaître: l’enfant se montre enthousiaste à l’idée de voir l’autre parent, puis change brusquement d’avis à la dernière minute.

Un conflit de loyauté peut également jouer un rôle, l’enfant ayant l’impression qu’il trahit un parent s’il démontre de l’affection envers l’autre.

Attention aux fausses accusations d’aliénation

Il faut toutefois éviter de coller trop rapidement cette étiquette à n’importe quel conflit familial.

L’ex-juge Gibeault rappelle que des parents peuvent s’accuser mutuellement d’aliénation alors que la situation est beaucoup plus nuancée. Deux ex-conjoints incapables de se parler, par exemple, ne sont pas nécessairement dans une dynamique d’aliénation parentale.

Selon la discussion, il faut plutôt rechercher un comportement soutenu, continu et réellement destiné à nuire à la relation entre l’enfant et l’autre parent.

La première étape: essayer de comprendre ce qui se passe

Avant de s’adresser au tribunal, Me Tremblay suggère d’abord une discussion entre les parents lorsque cela est possible. L’objectif est de comprendre ce qui ne fonctionne plus.

Si le dialogue est devenu impossible, elle recommande de se tourner vers des professionnels, comme des psychologues, des médiateurs ou des coachs parentaux.

«C’est pas vrai que c’est tout le temps de l’aliénation, puis c’est pas vrai qu’il y en a pas non plus. Il faut juste être capable de l’identifier correctement», explique-t-elle.

Quand l’aliénation est réelle, il faut agir vite

Par contre, lorsque que l’aliénation parentale est démontrée, il faut agir promptement, croient Me Tremblay et l’ex-juge Gibeault. Plus elle s’installe, plus elle devient difficile à corriger.

Mme Gibeault compare le phénomène à une toile d’araignée qui se tisse progressivement. Me Tremblay ajoute que lorsqu’une véritable aliénation est identifiée, il faut agir rapidement.

La médiation et l’arbitrage demeurent des avenues privilégiées, mais elles ne fonctionnent pas toujours.

La médiation est volontaire. Si un parent refuse d’y participer, il peut devenir nécessaire de s’adresser aux tribunaux.

Selon Me Tremblay, un parent qui adopte réellement des comportements aliénants peut justement refuser toute médiation.

Dans ces cas, les tribunaux disposent de plusieurs outils. Ils peuvent notamment ordonner une expertise ou une thérapie. Dans des situations plus graves, ils peuvent aussi modifier les modalités de garde ou imposer certaines restrictions aux contacts.

L’ex-juge Gibeault souligne qu’un juge peut même retirer la garde à un parent pour la confier à l’autre, avec ou sans maintien de certains contacts, bien qu’il s’agisse d’une décision particulièrement difficile.

Des contacts supervisés peuvent être imposés

Me Tremblay évoque également des solutions plus graduées. Elle explique qu’une décision récente de la Cour d’appel a notamment reconnu qu’on peut, dans certaines circonstances, permettre au parent qui subit l’aliénation de surveiller les communications entre l’autre parent et l’enfant.

Il est également possible de prévoir des contacts supervisés en présence d’une tierce personne, comme un grand-parent, un ami ou un professionnel.

Ces mesures peuvent être temporaires. Par exemple, une supervision peut être imposée pendant six mois, puis réévaluée selon l’évolution de la situation.

Des ressources existent pour les parents qui n’ont pas les moyens

Cela dit, les démarches peuvent rapidement devenir coûteuses.

L’ex-juge Gibeault rappelle toutefois l’existence de plusieurs ressources, notamment l’aide juridique, les centres de justice de proximité et les cliniques juridiques universitaires.

Me Tremblay ajoute que les organismes communautaires peuvent également aider les parents à trouver les bonnes ressources.

Pour les deux intervenantes, le message central demeure le même: ne pas laisser une situation potentiellement dommageable s’envenimer pendant des mois ou des années.

Il faut d’abord s’informer, tenter de comprendre le problème et, si une véritable dynamique d’aliénation s’installe, agir rapidement.

«La chicane, ça se fait à deux», conclut Me Tremblay. «Si on est capable de mettre nos différends de côté pour le bien de nos enfants, c’est ce qui est le plus important.»