Justice

Familles recomposées: quels droits ont vraiment les beaux-parents?

Dans un nouvel épisode du balado «Objection! Madame la juge», la juge à la retraite Nicole Gibeault et l’avocate en droit familial Marie-Elaine Tremblay se penchent sur la place accordée aux beaux-parents dans la vie d’un enfant.

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Famille reconstituée justice (Envato)

Vous préparez les lunchs, faites les devoirs, conduisez les enfants à leurs activités et participez à leur éducation depuis des années. Mais aux yeux de la loi, avez-vous les mêmes droits qu’un parent? Pas nécessairement.

La réalité des familles recomposées soulève de plus en plus de questions juridiques au Québec. Dans l’épisode 10 du balado Objection! Madame la juge, diffusé gratuitement sur Crave, la juge à la retraite Nicole Gibeault et l’avocate en droit familial Marie-Elaine Tremblay se penchent sur la place accordée aux beaux-parents dans la vie d’un enfant.

Le point de départ de leur discussion est une situation qui pourrait survenir dans bien des familles.

Un homme vit depuis quatre ans avec une femme qui a deux enfants d’une relation précédente. Il participe pleinement à leur quotidien, tandis que leur père est présent une fin de semaine sur deux et voyage régulièrement pour son travail.

Lorsque l’un des enfants se blesse à l’école, le beau-père l’amène à la clinique. Mais au moment d’autoriser une radiographie, on lui apprend qu’il ne peut pas signer le formulaire de consentement: il n’a pas l’autorité légale nécessaire.

Une situation qui illustre le décalage qui peut exister entre la place occupée par un beau-parent dans la vie quotidienne et celle que lui reconnaît la loi.

Être un beau-parent ne donne pas automatiquement l’autorité parentale

Même lorsqu’un beau-parent participe activement à l’éducation d’un enfant, l’autorité parentale demeure entre les mains de ses parents.

Me Tremblay explique toutefois qu’un parent peut déléguer certaines parties de cette autorité à une autre personne.

C’est d’ailleurs quelque chose qui se produit quotidiennement lorsqu’un enfant est confié à une école. Les parents lui délèguent alors certains pouvoirs nécessaires pour s’occuper de lui.

Une délégation semblable peut être envisagée pour un beau-parent. Dans le cas de décisions médicales, les deux parents détenteurs de l’autorité parentale devraient toutefois être d’accord.

Il serait donc possible de préparer à l’avance un document permettant au beau-parent d’agir dans certaines circonstances.

«Pourrait-on prévoir un document qui viendrait dire: “on va déléguer notre autorité”? Oui, absolument», explique Me Tremblay.

Cette délégation peut également être limitée. Il ne s’agit pas nécessairement de permettre au beau-parent de prendre toutes les décisions concernant l’enfant, mais plutôt de lui confier certains pouvoirs précis.

Et si le couple se sépare?

C’est ici que la situation devient particulièrement intéressante pour les familles recomposées.

Un beau-parent qui développe une relation étroite avec un enfant pendant plusieurs années pourrait-il tout perdre du jour au lendemain après une séparation?

Depuis une modification législative survenue en 2022, explique Me Tremblay, un recours existe notamment pour les conjoints et ex-conjoints qui ont été des «personnes significatives» dans la vie d’un enfant.

Le tribunal doit alors revenir au principe central du droit familial: l’intérêt de l’enfant.

«Toutes les décisions qui concernent l’enfant doivent être prises dans son intérêt», rappelle l’avocate, qui évoque notamment sa santé, son développement et sa situation sociale.

Un beau-parent qui a joué pendant longtemps un véritable rôle parental pourrait donc, dans certaines circonstances, obtenir des accès à l’enfant.

Il faut avoir été une personne «significative»

Une relation avec le parent biologique ne suffit cependant pas à créer automatiquement des droits.

La jurisprudence exige l’existence d’un lien significatif avec l’enfant, souligne Me Tremblay.

Une nouvelle conjointe ou un nouveau conjoint présent depuis quelques semaines ne pourrait donc pas simplement réclamer des accès parce que l’enfant souhaite continuer à le voir.

«Il faut quand même un lien significatif, il faut pas que ça soit un caprice de l’enfant», résume l’avocate.

À l’inverse, une personne qui a participé pendant des années à l’éducation et au quotidien de l’enfant pourrait se trouver dans une situation bien différente.

«La jurisprudence nous dit que si une personne est très significative pour un enfant, elle peut avoir des accès ou jusqu’à une garde.»

—  Me Marie-Elaine Tremblay, avocate en droit familial

L’enfant a aussi son mot à dire

La volonté de l’enfant peut également entrer dans l’équation.

Selon les explications données dans le balado, un enfant de plus de 14 ans qui refuse les contacts peut empêcher ceux-ci. Entre 10 et 14 ans, son opinion peut être prise en considération, mais le tribunal conserve la possibilité de déterminer que ce qu’il demande n’est pas dans son intérêt.

Ainsi, un enfant pourrait vouloir revoir l’ancien conjoint de son père ou de sa mère et se voir refuser ces contacts par le tribunal. L’inverse est également possible: le tribunal pourrait conclure que le maintien de certains accès est dans son intérêt malgré sa position.

Un beau-parent doit-il payer une pension alimentaire?

Avoir occupé une place importante dans la vie d’un enfant ne signifie toutefois pas automatiquement qu’un beau-parent devra continuer à subvenir financièrement à ses besoins après une rupture.

Me Tremblay trace une distinction entre le lien affectif qui peut justifier le maintien de contacts et les obligations financières d’un parent.

Un beau-père «bienveillant et gentil», qui veut s’occuper de l’enfant, «et qui l’aime, et qui l’a aimé depuis longtemps», n’a quand même pas à payer, dit l’avocate.

Autrement dit, le fait d’être reconnu comme une personne significative dans la vie d’un enfant ne transforme pas nécessairement le beau-parent en parent sur le plan juridique.

Aller devant les tribunaux peut coûter cher

Encore faut-il pouvoir faire reconnaître cette relation.

Pour un beau-parent ou un grand-parent qui souhaite maintenir des contacts avec un enfant malgré l’opposition de ses parents, les démarches judiciaires peuvent représenter un fardeau financier.

Me Tremblay souligne néanmoins l’existence de certaines avenues moins coûteuses, dont l’aide juridique pour les personnes admissibles et la médiation. Certains avocats proposent également des consultations à prix fixe.

«Il y a des options [...] mais la réalité, c’est que ça coûte cher», reconnaît-elle.

Dans certains dossiers conflictuels, un avocat peut aussi être nommé spécifiquement pour représenter l’enfant lorsque les positions de ses parents ne correspondent pas nécessairement à ses propres intérêts. Selon Me Tremblay, cette avenue est fréquemment utilisée.

Une réalité de plus en plus reconnue par le droit

Pour Me Tremblay, la place des beaux-parents est un enjeu particulièrement contemporain.

«C’est un problème très 2026», lance-t-elle, soulignant que ces situations deviennent de plus en plus fréquentes et que le droit commence lui aussi à accorder davantage de place aux personnes significatives dans la vie des enfants.

Mais cette reconnaissance ne signifie pas qu’un beau-parent acquiert automatiquement les mêmes droits que le père ou la mère.

Qu’il soit question d’autoriser des soins médicaux ou de maintenir une relation après une séparation, le fil conducteur demeure plutôt le même: déterminer ce qui est véritablement dans le meilleur intérêt de l’enfant.