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L’intégrale du discours de Mark Carney devant le parlement européen

La veille, la présidente de la Commission européenne avait dit souhaiter que le Canada rejoigne l’Union européenne à titre de «membre associé».

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Mark Carney appelle à une alliance pour l’avenir entre le Canada et l’Union européenne Voyez des extraits du discours prononcé par le premier ministre Mark Carney devant le Parlement européen, au lendemain de la déclaration de la présidente de la Commission européenne sur la volonté d’ouvrir la voie à ce que le Canada devienne « membre associé » de l'UE.

Le premier ministre Mark Carney s’est adressé au parlement européen jeudi à Strasbourg, alors que plane la possibilité que le Canada développe une nouvelle forme d’alliance avec l’Union européenne.

La veille, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait dit souhaiter que le Canada rejoigne l’Union européenne à titre de premier «membre associé», ajoutant que l’Europe désirait porter ses relations avec le Canada au «plus haut niveau possible».

De son côté, M. Carney a néanmoins rejeté l’idée que son pays devienne un membre à part entière de l’Union européenne.

La guerre commerciale amorcée par Donald Trump a poussé le Canada à explorer de nouveaux partenariats économiques dans le monde entier. M. Carney n’a cependant pas fait allusion au président américain pendant son allocution de jeudi, se référant plutôt aux liens profonds qui unissent son pays à l’Europe, en plus de mettre de l’avant de futures collaborations sur plusieurs dossiers.

En janvier dernier, un autre discours prononcé par Mark Carney en Europe, cette fois devant le Forum économique de Davos, avait retenu l’attention du monde entier. Dans cette allocution, le premier ministre canadien avait décrété la fin de «l’ancien ordre mondial» et avait encouragé les puissances moyennes à s’unir pour construire un système mondial plus résilient.

Lisez l’intégrale du discours prononcé par Mark Carney devant le parlement européen le 17 septembre 2026.

Le discours de Mark Carney à Strasbourg

Madame la présidente Metsola, Madame la présidente von der Leyen, membres honorables du Parlement européen, collègues distingués.

Je vous remercie de m’accorder l’honneur de prendre la parole devant vous en ce début de session décisive.

Je vous parlerai aujourd’hui de la manière dont notre réponse à la rupture géopolitique actuelle devrait intégrer une nouvelle dimension.

Mais tout d’abord, j’aimerais évoquer un élément plus ancien.

Quelque chose qui remonte à bien avant les relations entre l’Union européenne et le Canada.

Car la profondeur de nos liens ne saurait se résumer à nos échanges commerciaux ni aux traités qui nous unissent.

Nos liens sont profondément enracinés dans nos terres.

Au cœur de l’Allemagne, au-dessus de Weimar, se trouve une crête boisée qu’on appelle l’Ettersberg. Pendant des décennies, Goethe s’est promené, a réfléchi et a écrit là-bas.

Un chêne situé sur cette crête a pris son nom – un véritable monument vivant dédié aux idéaux les plus élevés de la culture européenne.

Quand le XXe siècle a pris un sombre tournant, ce même chêne s’est retrouvé prisonnier derrière les barbelés de Buchenwald, témoin silencieux du plus grand échec moral de l’humanité.

Goethe avait compris qu’il fallait se battre pour les grands idéaux. Et il avait raison. Il ne suffit pas d’affirmer nos valeurs. Il faut les défendre. En effet, à la fin de Faust, la dernière vision du vieil homme est celle d’un peuple libre sur une terre libre.

Nur der verdient sich Freiheit wie das Leben, der täglich sie erobern muß.

«Seul mérite la liberté et la vie, celui qui chaque jour doit les conquérir.»

Chaque jour. Pas une seule fois ni en 1945, ni en 1956, ni en 1989. Chaque jour, y compris aujourd’hui.

La liberté a été conquise grâce à l’héroïsme de la résistance européenne pendant la guerre.

Elle a été cultivée par les fondateurs de la Communauté européenne du charbon et de l’acier au lendemain de la guerre.

Elle a été favorisée par la création de la Communauté européenne.

Elle a été préservée par la mise en place de l’Union européenne.

Et elle s’est étendue grâce à son élargissement après la chute du mur de Berlin.

Les valeurs représentées par le chêne de Goethe ont également perduré, en partie parce que les idéaux qui sont nés à l’ombre de ses branches ont traversé l’Atlantique.

En 1917, au milieu des ravages de la bataille de la crête de Vimy, un jeune lieutenant canadien du nom de Leslie Miller a recueilli quelques fruits de chêne dans ce paysage européen dévasté. Il les a rapportés au Canada et les a plantés à Milliken, en Ontario. Ils ont donné naissance à des chênes qui, au fil des ans, ont formé une forêt majestueuse.

Un siècle plus tard, un formidable cycle de renouveau s’est achevé. Des greffons issus des chênes canadiens de Leslie Miller ont été rapatriés en France et replantés sur la même crête de Vimy où ils avaient vu le jour.

C’est l’essence même du partenariat entre le Canada et l’Union européenne : ce qui prend racine, des valeurs, des idées, des échanges commerciaux, des personnes et des progrès qui, depuis des siècles, voyagent d’un côté à l’autre de l’Atlantique.

Nous ne sommes pas des alliés des beaux jours. Nous ne cherchons pas à conclure des accords où les gains des uns se font au détriment des autres. Notre engagement envers la primauté du droit et notre défense inébranlable de la dignité humaine, de la liberté individuelle et de la démocratie puisent dans les mêmes racines profondes et reposent sur le même engagement indéfectible.

Nous défendons des valeurs communes, pour lesquelles nous nous sommes toujours battus et que nous devons continuer à défendre sans relâche.

Nous croyons qu’une économie forte n’est pas une fin en soi, mais le moyen de bâtir une société juste. Nous nous engageons à être les gardiens de notre patrimoine naturel. Nous croyons que notre prospérité grandit lorsqu’elle est partagée.

Ce qui nous unit est le fruit d’un choix, et non du hasard.

Dans ses écrits, Goethe a emprunté un terme aux chimistes de son époque : Wahlverwandtschaften. L’affinité élective entre différents éléments qui s’associent en raison de leur force d’attraction naturelle.

Le Canada et l’Europe ne sont pas liés par la géographie, même si nos amis danois savent que nous partageons une frontière de 3000 km dans l’Arctique. Nous sommes liés par une affinité – élective, choisie et renouvelée, et renforcée par ces mêmes caractéristiques.

Aujourd’hui, nos sociétés sont secouées par de nouvelles tempêtes : les bouleversements liés aux changements climatiques, l’érosion des normes démocratiques, l’utilisation du commerce comme une arme.

Les institutions multilatérales sur lesquelles nous comptions ont été affaiblies.

La souveraineté et l’ouverture sont aujourd’hui difficiles à concilier. L’intégration économique est désormais utilisée comme une arme, les droits de douane comme un moyen de pression, et les mécanismes financiers à des fins de coercition. Les chaînes d’approvisionnement constituent des points faibles à exploiter.

La technologie transforme la nature de la guerre, la structure des économies et la capacité des États à gouverner.

Les plateformes technologiques aspirent à la souveraineté. Elles veulent fixer les conditions d’accès. Elles veulent dicter les règles en matière de réglementation, et même les contourner. Elles veulent contrôler nos données, répandre la désinformation, voler l’enfance de nos enfants.

Cette combinaison est une tempête féroce. Un arbre seul finira par tomber, mais pas une forêt tout entière.

En effet, sous le sol de la forêt, les racines d’un chêne s’entrelacent avec celles de ses voisins, échangent des nutriments et se renforcent mutuellement, ce qui crée un écosystème résilient et autosuffisant.

Ensemble, le Canada et l’Union européenne peuvent rester fermement ancrés dans leurs valeurs, tout en créant un cadre protecteur permettant à leurs citoyens de s’épanouir.

C’est une question de souveraineté. De notre capacité à vivre comme nous l’entendons. Il s’agit des libertés pour lesquelles nous devons nous battre, jour après jour.

La souveraineté exige de la résilience. Elle exige une capacité à résister aux chocs.

La souveraineté ne se limite plus à notre capacité à nous nourrir, à nous approvisionner en énergie et à nous défendre. Elle nécessite maintenant un accès sûr à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs, aux minéraux critiques, aux systèmes de paiement, aux technologies d’énergie propre, aux vaccins et aux communications spatiales.

Nous avons tous d’importantes lacunes dans ces capacités stratégiques, et nous devons chacun compter sur des États ou des entreprises individuelles pour les combler. Cela crée des vulnérabilités, en particulier lorsque des entreprises qui se disent «mondiales» se révèlent, en cas de crise, des acteurs nationaux.

Il n’est pas possible de combler ces lacunes individuellement, mais ensemble, c’est tout à fait réalisable.

Le Canada et l’Europe sont forts. Et ensemble, nous sommes plus forts.

Les institutions dont nous avons hérité sont organisées selon des critères géographiques. Les capacités stratégiques dont nous avons besoin sont quant à elles organisées selon des critères fonctionnels. Nous pouvons nouer des alliances en fonction des besoins, à condition de faire preuve d’audace et de détermination.

Nous ne devons pas nous laisser intimider par l’ampleur apparente de la tâche.

Tout comme la domination est l’arrogance de l’hégémon, la perfection est l’ennemie du bien. Les principes économiques sont clairs : l’influence des plus puissants dans une relation d’exploitation disparaît bien avant que l’indépendance totale ne soit atteinte. Car la diversification est un atout.

L’objectif n’est pas l’autosuffisance, mais bien la résilience collective.

C’est cet avantage mutuel qui constitue le fondement même d’un partenariat plus étroit entre le Canada et l’Europe.

L’Europe apporte la puissance de son marché. Des capacités de recherche avancées. Une industrie manufacturière de pointe. Elle sait établir des normes que le monde adopte fréquemment, et sa base industrielle de défense se reconstruit rapidement.

Le Canada offre quant à lui des ressources énergétiques en abondance, et ce, sous toutes les formes essentielles à la transition. Il dispose de l’un des plus grands gisements mondiaux de minéraux critiques. Il compte aussi sur des compétences de pointe dans les domaines de la conquête de l’espace, de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique. Il possède l’un des systèmes bancaires les plus solidement établis au monde, ainsi que des caisses de retraite parmi les mieux gérées. Il jouit d’une position géographique unique dans l’Arctique ainsi que d’un accès privilégié aux réseaux de l’Atlantique et du Pacifique.

Là où nos forces diffèrent, elles se complètent. Là où elles se recoupent, elles créent une véritable synergie. Nous devrions miser sur nos forces respectives – consciemment, systématiquement et rapidement.

Nous avons déjà commencé avec l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne, l’un des accords commerciaux les plus fructueux au monde. Je remercie également la présidente von der Leyen et le président Costa pour notre accord de partenariat stratégique conclu en juin dernier. Nous sommes en train de le développer et de l’approfondir. Nous tirons également parti du rôle du Canada comme premier membre non européen de SAFE.

Mais nous devons reconnaître que l’écosystème que nous avons mis en place n’est pas encore à la hauteur de la brutalité du contexte en pleine mutation. Et il n’évolue pas assez rapidement pour suivre le rythme des bouleversements.

Hier, la présidente von der Leyen a proposé d’aller au-delà de l’AECG en créant une Alliance pour l’avenir, qui donnerait la possibilité au Canada de devenir le premier membre associé de l’Union européenne. Le Canada accueille favorablement cette ambition. Les sondages montrent qu’une très grande majorité de Canadiennes et de Canadiens souhaitent des liens encore plus étroits avec l’Europe.

Une alliance pour l’avenir, c’est une approche unique et positive que nous définirons ensemble, en misant sur nos forces communes et en nous appuyant sur les valeurs que nous partageons.

Permettez-moi donc de vous dire clairement ce que le Canada propose.

Le Canada et l’Europe devraient protéger leur autonomie stratégique en approfondissant leur collaboration dans l’ensemble des secteurs stratégiques, ce qui inclut les minéraux critiques, les capacités industrielles de défense, l’intelligence artificielle, la puissance de calcul, la sécurité énergétique, l’espace et les paiements.

Nous devrions aussi travailler à la mise en place d’un régime de commerce numérique intégré pour les biens non agricoles et un large éventail de services.

Nous devrions resserrer les liens entre nos populations et permettre à nos jeunes de vivre, de travailler et d’étudier là où ils le souhaitent, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique.

La participation du Canada à Erasmus+ peut donner à vos étudiants et aux nôtres davantage de possibilités d’étudier dans certaines des meilleures universités au monde, d’élargir leurs horizons et de tisser des liens durables qui contribueront à pérenniser notre alliance.

La participation du Canada à la prochaine génération du programme Horizon nous permettrait de mettre nos ressources en commun, de coopérer dans le domaine des technologies de pointe et de miser sur nos instituts de recherche et nos universités de calibre mondial.

Hier, la présidente von der Leyen a annoncé la création d’une nouvelle «société européenne pour les matières premières critiques», qui aura pour mandat d’acquérir et de stocker les matériaux nécessaires aux voitures électriques, aux puces et aux batteries ainsi qu’aux technologies propres et à la défense. Le Canada possède des gisements de plus de 34 minéraux critiques et figure parmi les principaux producteurs de 10 des minéraux les plus essentiels à la transition énergétique mondiale. Notre alliance peut contribuer à répondre aux besoins de l’Europe en matière d’approvisionnement fiable et à ceux du Canada en matière de capacités de transformation avancées, tout en nous aidant à atteindre notre objectif commun : bâtir des chaînes de valeur complètes.

Le Canada peut fournir du GNL et de l’hydrogène à grande échelle pour renforcer la sécurité énergétique de l’Europe, notamment en développant de nouvelles infrastructures portuaires dans le Grand Nord et sur notre côte Est, et en exploitant celles déjà en place. De notre côté, nous pouvons bénéficier de votre leadership dans de nombreuses technologies d’énergie propre.

Nous pouvons mettre en commun de nouvelles capacités de calcul souveraines et établir des connexions à large bande plus sécuritaires entre l’Europe et l’Asie en tirant parti de notre géographie commune.

Le Canada et l’Europe peuvent unir leurs forces pour élaborer des protocoles de sécurité en matière d’intelligence artificielle, harmoniser leurs normes et renforcer la transparence, tout en développant des applications qui permettront à nos gouvernements et à nos entreprises de mieux servir nos citoyens.

Le Canada et l’Europe devraient également envisager de créer un marché intégré des services financiers afin d’offrir plus de choix et de réduire les coûts pour nos citoyens, d’améliorer l’accès aux capitaux pour nos entreprises, tout en préservant la résilience de notre système financier, qui compte parmi les meilleurs au monde.

Les possibilités qu’une alliance pour l’avenir peut créer reposent avant tout sur nos valeurs communes, sur nos systèmes compatibles et sur nos forces complémentaires.

En approfondissant et en élargissant notre relation, nous renforcerons notre souveraineté, améliorerons l’abordabilité et la sécurité et multiplierons les possibilités pour nos citoyens, tout en protégeant notre capacité à vivre comme nous l’entendons.

Je tiens à nouveau à préciser ce que je ne propose pas. Je ne propose pas la création d’un troisième bloc pour devenir une grande puissance rivale qui a simplement de meilleures manières.

Nous ne cherchons pas à acquérir du pouvoir pour dominer les autres. Au contraire, nous visons plutôt la résilience, afin que personne ne puisse contrôler nos marchés ouverts, porter atteinte à notre souveraineté, menacer notre intégrité territoriale ou compromettre nos libertés, nos démocraties et notre primauté du droit.

Ces motivations, auxquelles s’ajoute notre force latente, nous permettent de contribuer à bâtir un nouvel ordre mondial juste, stable et prospère.

Une alliance entre le Canada et l’Union européenne servirait de modèle aux autres démocraties.

Une alliance qui ne serait pas définie par ce à quoi nous nous opposons, mais par ce que nous défendons : la liberté, la solidarité, la prospérité et la durabilité. Une alliance qui renforce la résilience grâce à ce qu’elle nous permet de faire pour nos citoyens, et à ce que nos citoyens peuvent faire par eux-mêmes.

Une alliance suffisamment forte pour que personne ne puisse dicter nos choix. Une alliance suffisamment ouverte pour que d’autres puissent y adhérer. Une alliance fondée sur des principes suffisamment solides pour que notre force vienne soutenir le droit international plutôt que de le remplacer.

Pour conclure, dans mon pays, on dit souvent que le Canada est devenu une nation lors de la bataille de la crête de Vimy. Il est certain que les milliers de Canadiennes et de Canadiens qui ne sont pas revenus de cette bataille ont sacrifié leur vie pour une cause bien plus grande qu’eux-mêmes.

L’un de ceux qui sont rentrés chez eux s’est d’abord arrêté pour ramasser quelques fruits du chêne.

Aujourd’hui, ces mêmes chênes de Vimy poussent au Canada et en France, preuve vivante que ce que nous cultivons ensemble peut survivre à l’hiver le plus rude et fleurir à nouveau.

Alors, profitons-en pour nourrir ces racines, élargir cette canopée et faire pousser une forêt transatlantique sous laquelle nos citoyens pourront s’épanouir en tant que personnes libres sur une terre libre.

Chaque jour.

Merci.