«L’image que vous avez du réseau scolaire, au moment où vous le fréquentiez comme enfant, n’a plus rien à voir. On est ailleurs.»
C’est le message lancé mercredi par Jean-François Guilbault, le président du Syndicat de Champlain, alors que son organisation déplore près de 10 000 cas de violence subis par ses membres – personnel de soutien et d’enseignants inclus – en un peu plus de deux ans.
«Statistiquement parlant, on voit une progression constante [de la violence] à travers les années», a confié M. Guilbault lors d’une entrevue avec Noovo Info. «C’est inquiétant.»

Les cas recensés par le Syndicat de Champlain, affilié à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), concernent des événements survenus entre 2023 et le 20 décembre 2025 dans les écoles des Centres de services scolaire (CSS) Marie-Victorin, des Patriotes et de la Vallée-des-Tisserands, en Montérégie.
Le nombre de cas enregistrés (4952) de 2023 au 20 décembre 2025 représente un peu plus de 60 % du total de cas recensés (13 008) dans le rapport du syndicat.
Coups, crachats, morsures, etc.
Dans la liste des agressions physiques commises par les élèves envers un membre du personnel scolaire, on retrouve des gestes de tout acabit: coups de pied, coups de poing, tapes, grafignage, morsures, tirer les cheveux ou les vêtements, coups de genou, coups de tête, crachats, bousculer, étrangler...
En ce qui concerne les événements psychologiques, le Syndicat de Champlain note, entre autres, de l’incivilité, des agressions verbales, des propos hostiles, de l’intimidation, des menaces, des insultes et des fausses allégations.
Et la violence se manifeste tant au primaire qu’au secondaire, constate-t-on.
«On note beaucoup de violence physique chez les plus petits avec des coups de pied, des coups de poing, des griffures, des crachats et des objets lancés», a expliqué Jean-François Guilbault.
Au secondaire, il serait davantage question d’incivilité grave, de remise en question de l’autorité, de confrontation, de menaces et d’harcèlement.
«Beaucoup d’adolescents et d’adolescentes utilisent un langage ordurier envers les adultes dans les écoles, des mots que je n’oserais pas vous répéter.»
— Jean-François Guilbault, président du Syndicat de Champlain-CSQ
Les cas recensés par le syndicat ne seraient que la pointe de l’iceberg, selon M. Guilbault, qui pense qu’il y a encore «beaucoup de tabous», lesquels freineraient la dénonciation.
«C’est comme si nous étions devant un constat d’échec professionnel alors que ce n’est pas du tout le cas», dit M. Guilbault. «Il n’y a aucun corps d’emploi qui tolérerait des gestes de violence envers leur personnel, ce n’est pas plus tolérable en éducation [...]»
«La violence, elle ne naît pas à l’école, elle s’y invite et quelque part le personnel de l’éducation est une victime collatéral.»
— Jean-François Guilbault, président du Syndicat de Champlain-CSQ
Quitter le réseau pour survivre
Les événements de violence vécu par le personnel de soutien et les enseignants et enseignantes entraînent évidemment des répercussions sur leur santé physique et psychologique.
«J’ai plusieurs cas de syndrome post-traumatique à la suite d’incidents de violence et d’agressions dans les milieux scolaire qui poussent les gens vers des arrêts de travail et des départs anticipés», partage Jean-François Guilbault.
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Nicolas Chevrier, psychologue et directeur clinique, a indiqué à Noovo Info qu’il peut être effectivement très difficile de faire face à des épisodes de violence au travail.
«La façon dont le cerveau humain fonctionne, c’est qu’il va avoir tendance à toujours s’assurer qu’il n’y a pas de menace ou de danger autour de lui, sinon il va activer certains systèmes pour se préserver ou se protéger de ces menaces», a expliqué le Dr Chevrier précisant que d’être dans un état d’hypervigilance peut avoir plusieurs répercussions.
«Ça peut se traduire par une certaine anxiété, ça peut se traduire aussi par une certaine irritabilité – et aller plus loin avec le fait de perdre patience et de réagir avec une certaine colère – et ça peut avoir un impact sur l’humeur […]», a-t-il mis en lumière.
Le Dr Chevrier estime qu’il n’est pas rare de voir de l’épuisement professionnel dans les milieux de travail où les travailleurs et travailleuses sont victimes de violence.
«L’épuisement professionnel va se développer lorsque mon cerveau est constamment exposé à un stress chronique et qu’il n’est pas capable de résoudre ce stress», a-t-il expliqué en précisant que le stress chronique vient à «épuiser nos batteries».
Forte détresse psychologique
Une récente étude de l’Institut national de la santé publique (INSPQ) dévoile qu’une majorité (57%) de personnes œuvrant dans le milieu scolaire public, qu’elles soient enseignantes, cadres, professionnelles ou employées de soutien administratif et technique, se considèrent en détresse psychologique élevée ou très élevée.
Si la charge de travail figure en tête de liste des facteurs de risque psychosocial auxquels ces employés étaient exposés, la prévalence de la violence est aussi un des facteurs marquants.
Sur l’ensemble des répondants, le rapport précise que «près du quart des répondants aurait reçu des menaces de violence, environ le tiers (32 %) rapporte avoir subi au moins une agression physique – ces deux formes de violence provenant majoritairement des élèves – et 41 % auraient vécu du harcèlement psychologique au cours de l’année scolaire, de la part de collègues, du supérieur ou supérieure ou bien des élèves».
L’étude de l’INSPQ précise que ce n’est toutefois pas au sein du personnel enseignant que l’on retrouve la plus forte proportion des personnes ayant été victimes de violence physique ou de menace de violence physique, mais bien au sein du personnel de soutien technique et paratechnique.
Le Syndicat de Champlain n’avait pas les données sur les cas de violence envers le personnel de soutien pour les CCS Marie-Victorin et de la Vallée-des-Tisserands au moment d’écrire ces lignes, mais les a fournies pour le CSS des Patriotes.
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Un travail de société
Comment est-il possible de diminuer, voire d’enrayer complètement, la violence dans nos écoles? La solution réside dans la société, selon Jean-François Guilbault.
«Il y a une forme d’hypocrisie sociale où on ne veut pas adresse la question, mais comme société, on se doit d’avoir cette réflexion», le représentant syndical. «Nos adultes de demain doivent être au cœur de nos préoccupations»
Le président du Syndicat de Champlain est d’avis que «les adultes» en général, ceux et celles qui gravitent autour de nos enfants, ont une responsabilité par rapport aux comportements des jeunes.
«Que ce soit par la nature des comportements auxquels on expose les enfants ou ce à quoi on donne accès aux enfants - un jeune apprends par l’exemple - comme société, il faut se questionner», a-t-il exprimé.
Une réflexion devrait aussi avoir lieu dans chaque famille, selon Jean-François Guilbault alors que si plusieurs parents collaborent avec l’école lors d’épisodes de violence, plusieurs autres de désengageraient de la situation et iraient même, selon M. Guilbault, jusqu’à légitimer les gestes ou les paroles de leur enfant.
Revoir et soutenir l’école
Et au-delà de la prise de conscience sociale, M. Guilbault est convaincu que la solution passe aussi par la reconnaissance de l’éducation comme un investissement et non une dépense.
«Les compressions en éducation, ça se traduit toujours par des compressions dans les postes dédiés au soutien aux élèves en difficultés. On coupe des gens qui sont là pour soutenir les enseignants. Le réseau scolaire fait partie de la solution, mais il va falloir investir», a-t-il expliqué.
«On manque de bras», déplore M. Guilbault précisant que le manque de ressources se fait sentir autant chez les profs que chez, par exemple, les orthopédagogues, les orthophonistes, les psychologues ou les techniciens en éducation spécialisée.
«On ne réussit pas à suffire à la tâche. Si vous parler avec des techniciens en éducation spécialisé ou à des enseignants, ils vont vous dire qu’ils éteignent des feux.»
— Jean-François Guilbault, président du Syndicat de Champlain
Jean-François Guilbault croit aussi qu’une réflexion sur le réseau scolaire lui-même s’impose.
Il donne l’exemple de la composition des classes. Il estime que si le principe d’intégrer des élèves à besoins particuliers en classe régulière est bon en soi, «il ne fonctionne pas».
«Nous avons dépassé une espèce de limite qui fait en sorte que le nombre d’élèves qui a des défis particuliers en classes est tellement plus important que la masse d’élèves qui fonctionne que nous sommes dans une zone de déséquilibre et ça génère des frustrations en classe, ça génère des échecs et ça génère du nivellement par le bas», a-t-il partagé.
«Améliorer nos actions»
Interrogé par Noovo Info sur la situation décriée par le Syndicat de Champlain, le Cabinet de la ministre de l’Éducation, Sonia Lebel, a réagi.
«On ne peut évidemment pas tolérer la violence et l’intimidation dans nos écoles. Bien que le gouvernement agit déjà en prévention, nous serons toujours à l’écoute du personnel scolaire pour améliorer nos actions.»
— Cabinet de la ministre de l'Éducation, Sonia LeBel
Le cabinet de la ministre de l’Éducation a ajouté que certains gestes «peuvent provenir d’élèves qui ont un besoin d’un soutien particulier».
«Dans les dernières années, on a renforcé le réseau de manière significative: plus de professionnels, plus de personnel de soutien, des aides à la classe dans une classe sur deux au préscolaire et au primaire et près de 2000 classes spécialisées», explique-t-on. «En donnant plus de soutien aux élèves qui en ont besoin, on aide à réduire les situations de violence que le personnel doit gérer.»

Le gouvernement du Québec a réservé une enveloppe de 30 millions de dollars (M$) sur cinq ans dans son budget 2023-2024 pour la prévention de la violence et de l’intimidation dans les écoles.
Pour 2024-2025, c’est une somme de 12,3 M$ qui a été consentie pour des actions en matière de prévention de la violence et de l’intimidation en milieu scolaire.
«En matière de violence, chaque école doit avoir un plan de prévention de la violence et de l’intimidation qui protège aussi bien les élèves que le personnel», a ajouté le Cabinet de la ministre de l’Éducation. «On a mis à la disposition des milieux un outil d’accompagnement dédié à la prévention et à la prise en charge de la violence envers le personnel, le Guide pratique d’accompagnement.»
Noovo Info a contacté les CSS Marie-Victorin, des Patriotes, et de la Vallée-des-Tisserands afin d’obtenir aussi leurs commentaires sur les cas de violence au sein de leurs établissements.
Les trois CSS s’entendent pour dire qu’ils prennent la situation «très au sérieux».
Les organisations scolaires sont toutes dotées d’un processus de déclarations d’incidents, et d’un protocole d’intervention et elles ont mis en place des actions de sensibilisation et des formations.
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Au CSS Marie-Victorin, on précise travailler «activement» pour offrir «des environnements sécuritaires, une communication constante avec les équipes et un soutien accru au quotidien, des mesures préventives et correctives adaptées à chaque situation, ainsi que de la formation continue pour mieux intervenir auprès des élèves».
Avec des informations de La Presse canadienne.
