Des journées de classe écourtées, des retours forcés à la maison en mi-journée et des suspensions à répétition: c’était le quotidien, l’an dernier, d’une mère de famille de Sherbrooke et de ses deux jumelles alors âgées de 6 ans.
Cette mère, Audrey Giguère, déplore les bris de services scolaires subis par ses filles et demande au gouvernement du Québec d’agir.
Les jumelles d’Audrey vivent avec un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Les fillettes sont considérées comme des élèves à besoins particuliers.
Médicamentées, les jumelles ont beaucoup d’énergie. «C’est parfois difficile pour elles de retenir certaines choses, certains mouvements, à cause de l’impulsivité», a convenu leur mère dans une entrevue avec Noovo Info.
Les jumelles ont fait leur première année du primaire dans un établissement du Centre de services scolaire (CSS) de la Région-de-Sherbrooke. Elles ont été assignées à la même classe, malgré les réticences de leur mère.
«À ce moment-là, [la direction a] jugé qu’elles étaient mieux ensemble, avec le même professeur», explique Audrey.
Cette première année n’a pas été de tout repos.
Obligées de quitter l’école
«Tout a commencé par des appels où on me demandait d’aller chercher les filles à l’école, à tour de rôle, parfois les deux en même temps, quand il y avait des désorganisations ou des crises», se souvient Audrey Giguère.
Les motifs qui ont mené à un appel de l’école sont nombreux, selon la mère des jumelles: pleurs répétés, négociation pour ne pas rentrer en classe, conflits entre sœurs, refus de se mettre à la tâche, ne pas écouter les consignes...
Il y aurait aussi eu des épisodes où le comportement de ses filles aurait été «réellement inacceptable», du propre aveu de leur mère.
«L’une de mes filles a déjà refusé de se mettre à la tâche», se rappelle Audrey Giguère. «Elle voulait continuer à dessiner et elle a eu une désorganisation importante avec des cris, des insultes et des menaces».
Audrey n’excuse en rien le comportement de ses filles, mais se serait attendue à une prise en charge.
«On me disait parfois qu’il n’y avait personne pour s’occuper des filles», avance la mère des jumelles. «Je comprends qu’on ne peut pas priver tous les autres élèves de recevoir un enseignement, mais j’aurais aimé qu’on sorte les filles de la classe, qu’on les prenne en charge, soit par une TES (technicienne en éducation spécialisée, NDLR) ou une psychoéducatrice – qu’elles soient maintenues à l’école jusqu’à ce qu’elles se calment.»
Après avoir été obligée de récupérer ses filles à l’école à plusieurs reprises, Audrey Giguère a ensuite reçu des avis de suspension externe. «On m’appelait le soir pour me dire: “Demain, telle enfant ne peut pas fréquenter l’école en raison de ce qui est arrivé aujourd’hui.»
«L’une de mes filles a été visée par une suspension externe de trois jours qui, finalement, s’est avérée être une période de 20 jours à la maison, parce que l’école n’avait pas le personnel formé pour la prendre en charge.»
— Audrey Giguère, mère de jumelles à besoins particuliers
Ces événements ont mené à des discussions avec l’équipe scolaire pour établir un plan de retour à l’école, en vain. « On ne s’est pas entendus sur ce fameux plan », a affirmé Audrey Giguère.
«En fin de compte, les filles n’ont pas pu fréquenter l’école à temps plein; elles devaient quitter plus tôt que les autres élèves», a-t-elle continué.
Audrey mentionne que ses filles ont vécu difficilement leur retrait de l’école. Selon son témoignage, les jumelles allaient jusqu’à se demander «pourquoi l’école ne voulait pas d’elles» et «pourquoi elles n’étaient pas aimées».
«Elles ont beaucoup perdu confiance en elles et elles présentaient aussi beaucoup d’insécurité émotionnelle face aux adultes», croit la mère des fillettes.
Les jumelles ont redoublé leur première année. Comme la famille a déménagé, les filles fréquentent une nouvelle école, où les choses semblent mieux aller.
«Dans cette école, elles ne sont pas dans la même classe», affirme Audrey, gardant espoir «de connaître une belle année».
Des bris de services «invisibles»
Audrey Giguère critique la façon dont les absences de l’école de ses filles ont été documentées.
«Dans notre cas, la grande majorité des absences étaient inscrites comme des absences motivées par le parent et non par un code qui reflétait mieux la réalité», déplore la mère des jumelles.
«Il y a combien d’enfants qui ont vécu des bris de scolarisation invisibles au Québec parce qu’ils ne sont pas documentés?»
— Audrey Giguère
Selon Audrey, le fait de mal documenter les absences des enfants — ce qui, dans son cas, consistait à ne pas les relier à un retrait forcé de l’école — nuit également aux appels à l’aide des parents.
«Comment démontrer à notre pédiatre, par exemple, qu’il y a un vrai problème, parce que les enfants ne vont plus à l’école, alors que ce n’est pas documenté?», s’interroge la mère de famille.
Audrey Giguère interpelle d’ailleurs les candidats et candidates aux élections provinciales du 5 octobre prochain afin que les élus soient sensibilisés à la nécessité de s’assurer que les absences des élèves liées à un bris de services scolaires soient bien documentées, dans le but d’obtenir un portrait réel de la situation au Québec.
Un nouveau formulaire
Au CSS de la Région-de-Sherbrooke, on a indiqué à Noovo Info mercredi par courriel qu’un formulaire de compilation en ligne, «impliquant la nécessité de prévoir un protocole de retour à l’école», a été mis en place à partir de cette année pour les élèves qui seraient placés en bris de fréquentation scolaire sans date prévue de retour à temps plein.
«Le formulaire a été présenté la semaine dernière aux directions de nos écoles», a-t-on écrit, sans commenter le cas précis d’Audrey Giguère et de ses filles. «Nous débutons son implantation. Il devient pertinent de mieux documenter et mieux encadrer ces situations.»
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«Si on ne se plaint pas, ça ne changera pas»
Mais il n’y a pas que la question de la documentation qui déplaît à Audrey Giguère.
En rétrospective, la mère des jumelles se plaint aussi de ne pas avoir reçu d’aide lors des nombreux retours à la maison de ses filles.
«Je n’ai reçu aucune ressource, pas de services éducatifs à distance, par exemple, rien du tout», insiste Audrey. «Je devais m’occuper seule des enfants. Je devais remplacer l’enseignante si je voulais que mes enfants continuent d’apprendre des choses.»
La mère de famille souhaite que les ressources humaines dédiées aux élèves à besoins particuliers soient mieux formées en prévision de pareilles situations.
«On n’agit pas de la même façon avec un enfant qui a de l’impulsivité à cause d’un TDAH qu’avec un enfant qui va avoir des comportements inadéquats volontairement», avance Audrey. «La punition ne fonctionne pas avec des enfants de 6 ans qui ont un TDAH. Mes filles doivent apprendre à changer leur comportement et non à se sentir inaptes à faire comme les autres.»
Audrey Giguère croit aussi que le ministère de l’Éducation doit miser sur l’ajout de classes spécialisées. «On veut intégrer ces enfants dans les classes régulières, mais ce n’est peut-être pas toujours la bonne chose. Il vaut mieux parfois des plus petites classes et de bonnes ressources pour s’occuper de ces enfants afin de les garder à l’école.»
Enfin, la mère des jumelles voudrait que le prochain gouvernement s’engage à offrir du soutien aux familles qui vivent des situations de bris de scolarisation. Selon elle, des parents «ne peuvent plus travailler parce qu’ils doivent garder leur enfant à la maison». «Il y a aussi l’anxiété que tu vis comme parent de toujours te faire appeler, de ne pas savoir combien de temps ça va durer», ajoute-t-elle.
«Ce n’est pas une décision personnelle que j’ai prise de ne pas envoyer mes filles à l’école, c’est l’établissement qui refusait de les accueillir.»
— Audrey Giguère
Audrey Giguère invite par ailleurs les parents qui vivent la même situation «à tenir leur bout» et à faire les plaintes nécessaires pour améliorer la situation de leur enfant. «Si on ne se plaint pas, ça ne changera pas.»
Ces plaintes ne doivent toutefois pas se diriger vers le personnel scolaire, selon la mère des jumelles qui suggère aux parents de former des alliances plutôt que d’entrer en conflit.
«Je pense [que le personnel scolaire vit] une situation qui ressemble [aux parents]: il veut pouvoir offrir un service éducatif dans de bonnes conditions, mais malheureusement, ils ne peuvent peut-être pas le faire actuellement», a-t-elle conclu.
Le CSS de la Région-de-Sherbrooke réplique que les cas de bris de scolarisation ne sont ni blanc, ni noir.
«Les directions d’écoles doivent maintenir un équilibre, quelquefois complexe, entre les droits et obligations que nous avons à l’égard de nos élèves ainsi que les droits et obligations que nous avons à l’égard de la santé et la sécurité de nos employés», a écrit le centre de services scolaire à Noovo Info. «Pour être efficaces, certains encadrements impliquent des retraits, des suspensions et des conditions de retour.»
«Bien que plus de ressources mieux formées pourraient atténuer certaines situations sensibles, il est malheureux de constater que d’autres situations excessives, ponctuelles ou à plus long terme, impliquant généralement des élèves avec des handicaps ou des enjeux de santé, sortent du champ de compétences et du mandat du personnel du réseau scolaire.»
— Extrait d'un courriel du Centre de services scolaire de la Région-de-Sherbrooke envoyé à Noovo Info à Noovo Info
Les bris de services, un problème connu
Une porte-parole du Protecteur national de l’élève a fait savoir mardi par courriel à Noovo Info que 57 motifs de plaintes concernant des situations de bris de services scolaires avaient été reçus en 2025-2026. De ce nombre, 49 ont été traités. Plus des trois quarts (84%) étaient fondés.
Pour 2023-2024, il est question de 32 motifs de plaintes reçus, 26 traités et 21 fondés. En 2024-2025, le Protecteur national de l’élève a reçu 45 motifs de plaintes pour des bris de scolarisation. Ce sont 39 motifs qui ont été traités, dont 25 se sont avérés fondés.
Ces chiffres ne reflètent toutefois pas la situation réelle des bris de scolarisation au Québec, selon le Protecteur national de l’élève: ces données représentent «le nombre de situations où des personnes plaignantes se sont rendues à la troisième étape de notre recours», prévient-on. «Il ne s’agit pas d’un dénombrement de toutes les situations de bris de services survenues dans le réseau.»
Le Protecteur national de l’élève est préoccupé par la situation des bris de scolarisation depuis quelques années déjà. Dans son rapport annuel de gestion de 2024-2025, il précise que ces situations «touchent fréquemment» des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA), ainsi que des élèves présentant des enjeux comportementaux.
«Les plaintes traitées ont mis en évidence les défis persistants liés à l’adaptation des services éducatifs offerts en classe ordinaire aux élèves ayant des besoins particuliers», peut-on lire dans le rapport publié en 2025. Le Protecteur national de l’élève soulevait d’ailleurs le même constat dans son rapport annuel de gestion de 2023-2024.
«Peu importe l’âge de l’élève ou la réalité avec laquelle il compose, chaque situation de bris de services le prive de son droit aux services éducatifs prévus par la “Loi sur l’instruction publique” et le régime pédagogique. Ces événements demeurent préoccupants en raison de leurs impacts souvent majeurs sur les élèves et leurs familles.»
— Note du Protecteur national de l'élève dans son rapport de gestion de 2024-2025
Le rapport annuel d’activités 2025-2026 du Protecteur national de l’élève sera dévoilé à l’hiver 2027.
«Un aveu d’échec» envers les enfants
Dans l’attente de ce rapport, le témoignage d’Audrey Giguère est déjà éloquent aux yeux du Collectif pour le droit à la scolarisation, qui croit que son histoire démontre «un aveu d’échec envers les enfants qui ont des besoins plus grands».
«Ce sont ces élèves que le système laisse tomber, c’est d’autant plus révoltant», a réagi l’un des coordonnateur de l’organisme, Patrice Lemieux Breton, auprès de Noovo Info.
Le Collectif pour le droit à la scolarisation croit que la Politique d’adaptation scolaire, adoptée au Québec à l’aube de l’an 2000, n’a pas donné les résultats escomptés.
«On a fait le choix de l’inclusion des élèves à besoins particuliers dans les classes régulières, mais ce virage n’a pas été accompagné des moyens financiers», déplore M. Lemieux Breton. «Il y a eu toute une vague de désinvestissements et de coupures depuis.»
M. Lemieux Breton pense que cette «négligence» se traduit notamment aujourd’hui par un manque de professionnels et un manque d’espace en termes de classes et d’écoles.
Le Collectif pour le droit à la scolarisation lutte par ailleurs contre la normalisation des bris de services scolaires. «Ça devrait être une mesure d’exception, la dernière solution envisagée», dit Patrice Lemieux Breton, pour qui l’école «a l’obligation d’essayer d’adapter ses services».
L’organisme souhaite que les délais d’intervention, en lien avec le Protecteur national de l’élève, soient réduits. «Le processus peut prendre jusqu’à 45 jours ouvrables avant d’avoir une réponse», calcule M. Lemieux Breton. «On voudrait avoir une espèce de fast track dans le cas des dossiers de bris de services scolaires», suggère M. Lemieux Breton.
Noovo Info a tenter de contacter le ministère de l’Éducation concernant les bris de services scolaires au Québec, mais n’avait pas obtenu de réponse au moment d’écrire ces lignes.

