Rarement, l’immigration aura occupé autant de place dans une campagne électorale québécoise. Le sujet s’est invité dans les débats et revient régulièrement dans les sorties publiques des partis.
Cela est plutôt démonstratif de notre époque, puisque, depuis quelques années, cette question d’immigration, qui, lorsque je travaillais au gouvernement en 2003, était plutôt consensuelle, est devenue un sujet de débat et de différenciation entre tous les partis présents sur la scène provinciale.
Plusieurs chefs de parti ont dénoncé, dans les dernières années, que l’on ne pouvait pas parler d’immigration sans se faire traiter de raciste. Il est vrai que certains peuvent avoir l’accusation rapide, alors que la question démographique devrait faire partie des discussions politiques en tout temps.
Alors, qu’est-ce qui fait la différence entre une discussion qui fait du sens et une discussion qui blesse ? En tant que demandeur d’asile moi-même, qui a été refusé par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) et qui est revenu comme un immigrant reçu, je me suis posé la question.
Je partage avec vous mon analyse en espérant qu’elle contribue à un débat plus sain.
L’immigration n’est pas coupable de nos enjeux sociaux
Je pense que le premier aspect sur lequel il faut être prudent, c’est sur la question de la culpabilité de l’immigration par rapport à plusieurs de nos enjeux sociaux, économiques et culturels. Que ce soit la crise du logement, la surpopulation de nos écoles, nos problèmes dans le système de santé ou l’itinérance, on ne peut pas dire que nos problèmes sociaux sont simplement dus à l’immigration.
Bien sûr, il est vrai que les flux migratoires inattendus font partie des facteurs qui, dans certaines régions, ont amplifié ces enjeux. Cependant, lorsque l’on identifie seulement ce facteur, on peut créer le sentiment que, sans immigration, ces enjeux n’existeraient pas.
Par exemple, la surpopulation de nos écoles est un enjeu majeur qui dure depuis trop longtemps et qui nécessite des actions concrètes. Durant l’élection, le chef du Parti québécois a déclaré devant une école de la capitale nationale: « l’école déborde en raison d’un trop grand nombre de nouveaux élèves qui viennent de l’immigration », et ce, en incluant dans ce calcul les élèves nés ici de parents immigrants.
Il est vrai que cette école et plusieurs autres ont reçu un nombre plus important d’élèves issus de l’immigration, mais même sans cela, on aurait quand même de nombreux problèmes de surpopulation. C’est la même chose pour le système de santé, l’itinérance, la crise du logement et plusieurs autres de nos enjeux actuels.
Rigueur sur les chiffres
L’autre élément qui nécessite une plus grande rigueur est la question de l’utilisation des données. Éric Duhaime a notamment affirmé devant l’Union des municipalités du Québec: «On estime qu’il y a quoi ? 35,37 % des demandeurs d’asile qui sont frauduleux ou qui sont de faux réfugiés ».
Dans le passé, François Legault avait indiqué que près de 50 % étaient de faux demandeurs d’asile. Le problème, c’est que ces données sont fausses. En effet, bien que les statistiques indiquent que 22 à 39 % des demandes d’asile sont refusées, accuser tous ces gens d’être de faux réfugiés ou frauduleux est un amalgame aussi faux qu’inutile.
Le problème, c’est que la population considère ces données aussi crédibles que celui qui la dit et, dans le cas d’un chef de parti ou d’un premier ministre, cette crédibilité est grande.
C’est pourquoi il est important de s’assurer que, lorsqu’on parle d’immigration, les données sont les bonnes. C’est une condition essentielle pour que le débat reste sain.
Mettre l’économie à l’avant-plan
L’immigration au Québec est avant tout un choix économique. De plus, l’intégration économique peut être évaluée à partir de facteurs relativement concrets. L’emploi occupé, le revenu, l’autonomie financière, la francisation, la scolarisation et les besoins du marché du travail en sont des exemples. Notre politique d’immigration économique devrait donc partir d’une question assez simple. De qui avons-nous besoin et où en avons-nous besoin ?
C’est particulièrement vrai pour les travailleurs étrangers temporaires. Le programme existe justement pour permettre à des employeurs d’embaucher à l’étranger lorsqu’ils ne trouvent pas la main-d’œuvre requise ici. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas eu d’exagérations ni que chaque poste actuellement occupé par un travailleur étranger doive nécessairement le demeurer.
Mais une réduction mur à mur comporte aussi des conséquences. Dans un sondage réalisé auprès de 346 entreprises en janvier 2026, la Fédération des chambres de commerce du Québec rapporte que 36 % des entreprises touchées par les restrictions avaient refusé ou annulé des contrats et que 32 % avaient réduit leur production. Dans plusieurs régions et de nombreux secteurs, ces travailleurs sont devenus une composante importante de l’économie.
En diminuer la quantité de façon importante a donc un coût réel et des conséquences sur notre capacité à maintenir des emplois, à créer de la richesse, à développer de nouveaux marchés et à faire croître nos entreprises. C’est probablement le spectre le plus quantifiable de l’immigration et celui dont on n’évalue pas les conséquences actuellement.
Loin de moi l’idée d’accuser les politiciens de mauvaises intentions, mais je pense que l’on sous-estime l’effet des raccourcis. Dans une société comme la nôtre, façonnée par plusieurs vagues migratoires et par la contribution de générations d’immigrants, la prudence est essentielle pour préserver la qualité de notre vivre-ensemble. Il est temps que l’on fasse le débat sur le futur de l’immigration sans tenter de réécrire le passé et sans chercher dans l’immigration une explication unique aux problèmes que nous n’avons pas réussi à régler.
Je le sais par mon propre parcours. Une intégration réussie ne repose pas uniquement sur des programmes et des statistiques. Elle repose d’abord sur une volonté de l’immigrant de contribuer, de s’intégrer en français, de travailler dès que possible et d’apprendre à connaître le Québec.
Mais elle nécessite aussi de la part de la société d’accueil un contexte favorable à la réussite, une perception positive de ce que l’on vient faire ici et un désir de nous voir tous réussir collectivement plutôt que de nous pointer du doigt.
C’est ce contexte qu’il faut protéger pour que le débat donne des résultats plutôt que des divisions.
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