Bras de fer avec Ottawa, fermeture du chemin Roxham, tergiversation sur le PEQ: l’immigration à fait couler beaucoup d’encre lors des deux mandats de la Coalition avenir Québec (CAQ). Et la question risque fort probablement de s’inviter dans la campagne électorale. Quels défis attendent le parti qui prendra le pouvoir quant à ce dossier sensible ?
Pour l’avocat spécialisé en droit de l’immigration Maxime Lapointe, le prochain gouvernement va devoir rebâtir les ponts avec Ottawa. «Il y a eu beaucoup de conflits télégraphiés par la CAQ avec le fédéral sur plusieurs sujets, notamment l’immigration», soutient-il en entrevue avec La Presse Canadienne.
Durant son mandat, le gouvernement Legault n’a cessé de marteler qu’il y avait trop d’immigrants temporaires au Québec et a fait pression sur Ottawa pour en diminuer le nombre. Or, les relations ont été tendues entre les deux paliers de gouvernement.
Selon Maxime Lapointe, il est grand temps que Québec s’assoie avec le fédéral afin d’ouvrir l’accord Canada-Québec, car son contenu «n’est pas à jour avec la réalité actuelle».
«Que ce soit pour avoir plus de contrôle en matière de permis de travail sur le territoire du Québec, pour mieux contrôler les étudiants étrangers. Est-ce que le Québec est capable d’avoir une compétence en matière des demandeurs d’asile? En matière de regroupement familial ? Le Québec aurait voulu imposer une condition de connaissance de français pour limiter les demandes, mais ils n’ont pas la prérogative au niveau juridique», explique l’avocat.
Cet accord signé en 1991 donne notamment des pouvoirs exclusifs au Québec en matière de sélection de son immigration. Rouvrir cet accord n’implique-t-il pas le risque pour le Québec de perdre des pouvoirs en cette matière ? «Deux anciens ministres de l’immigration m’ont dit exactement la même chose: “On ne veut pas rouvrir l’accord parce qu’on reçoit tellement d’argent et qu’on ne veut pas le perdre.” Mais je trouve que c’est une approche qui est très défaitiste», soutient l’avocat.
Maxime Lapointe croit aussi qu’il serait préférable de cesser de dépenser autant d’argent en francisation, pour plutôt sélectionner une immigration davantage francophone.
«Pris entre deux feux»
Selon le professeur émérite de sciences économiques de l’UQAM, Pierre Fortin, les chefs des différentes formations politiques vont être pris «entre deux feux», soit les «lobbys d’affaires» qui veulent toujours plus d’immigrants et la «modération».
«Il faut que ces cinq chefs de parti lors de l’élection décident: est-ce qu’ils appuient les milieux d’affaires ou s’ils appuient la grande majorité de la population – plus que 70 % – qui dit qu’il faut modérer nos transports en immigration», soutient-il.
Bien que M. Fortin soit d’avis qu’il faut ralentir le rythme de l’immigration, il propose de placer le seuil de permanents à 50 000 par année.
«Pourquoi ? Parce qu’avant 2016, le Canada avait la meilleure réputation au monde comme pays d’accueil des immigrants. Puis on avait des critères de sélection qui étaient rigoureux. Et là, on a laissé tomber ça pendant 7-8 ans. C’est une catastrophe économique et sociale», explique-t-il.
L’ex-ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, a abaissé les seuils d’immigration permanente à 45 000 par année jusqu’en 2029.
«Voir l’immigration comme une ressource»
La chercheuse senior à l’Institut de recherche sur les migrations et la société à l’Université Concordia, Marie-Jeanne Blain, espère que le Québec se «requestionne» sur son rapport à l’immigration.
«Le grand défi en ce moment, c’est de revenir à une vision à long terme, d’assurer une prévisibilité, puis aussi de rassurer les personnes, puis de redorer l’image que le Québec est une société accueillante. (...) Il faut voir l’immigration comme une ressource parce que ce sont des personnes qui contribuent à la société québécoise», soutient-elle en entrevue avec La Presse Canadienne.
La professeure fait notamment référence au Programme de l’expérience québécoise (PEQ). La fermeture de ce programme en novembre dernier a provoqué une onde de contestation un peu partout au Québec. Il a été rouvert pour deux ans par le nouveau ministre de l’Immigration, François Bonnardel.
«Il y a eu des effets négatifs non seulement sur le marché du travail pour les employeurs, du côté des écoles, mais aussi du côté des personnes migrantes elles-mêmes, et des citoyens qui les côtoient. Il y a une image du Québec qui est en train de ternir aussi», soutient Mme Blain.
Reste maintenant à voir ce que proposeront plus concrètement les différents partis politiques en termes d’immigration durant la campagne électorale.

