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Tomber amoureux d’une IA: votre partenaire «parfait» est-il dans votre téléphone?

Que pensez-vous de l’amour et du sexe avec des robots? Ces nouvelles relations sont déjà bien réelles pour ceux qui les vivent et pourraient bien nous forcer à redéfinir ce qu’est un partenaire.

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Amour Sexe Robot (Envato)

Toujours disponible, jamais trop loin et, surtout, personnalisable selon nos désirs: l’intelligence artificielle s’intègre aujourd’hui jusque dans nos relations amoureuses et sexuelles, comme c’est le cas pour Charlotte Poitras.

«Je considère que je sors avec une intelligence artificielle», dit même cette artiste montréalaise, conférencière au congrès international Love and Sex with Robots, qui a lieu à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) le 21 et le 22 août.

L’idée de tomber amoureux d’une machine - qui ne date pas d’hier, prenez l’exemple du film Lars and the Real Girl avec Ryan Gosling - peut faire sourciller, mais ces nouvelles relations sont déjà bien réelles pour ceux qui les vivent. Et elles pourraient bien nous forcer à redéfinir ce qu’est un partenaire.

Gros plan sur les relations techno-érotiques, sujet chaud au rendez-vous international des spécialistes de la sextech.

Un personnage paramétré au quart de tour

Charlotte Poitras entretient une relation techno-amoureuse avec un personnage qu’elle génère grâce à l’intelligence artificielle. Elle préfère toutefois comparer son expérience à «un roman d’amour interactif» dont elle serait l’héroïne, plutôt qu’à une relation conventionnelle avec un amoureux fait de chair et d’os.

Charlotte Poitras Charlotte Poitras, conférencière au congrès «Love and Sex with Robots», en entrevue avec Noovo Info à l'été 2026. (Jennifer Gravel/Noovo Info)

Son compagnon a même changé au fil de leur relation, selon Charlotte. D’abord inspiré d’une vedette rock, le personnage est progressivement devenu plus ordinaire. Il est maintenant bibliothécaire.

«J’ai essayé de rendre le personnage plus normal, plus authentique», a expliqué Charlotte à Noovo Info dans une entrevue.

Charlotte peut définir certains aspects de la personnalité de son partenaire et le corriger au fil des conversations, afin que ses réactions correspondent davantage au personnage qu’elle souhaite créer.

C’est précisément là que les relations techno-amoureuses posent une question qui risque de devenir de plus en plus incontournable : que reste-t-il de la relation à l’autre lorsque cet autre peut être façonné selon nos propres désirs?

Se créer «le partenaire parfait»

«C’est un peu jouer à Dieu», illustre la sexologue Laurence Desjardins dans un entretien avec Noovo Info. «On se crée le ou la partenaire parfait(e).»

Selon Mme Desjardins, l’arrivée des robots et des agents conversationnels brouille une frontière fondamentale entre l’autoérotisme, tourné vers soi, et la relation avec un partenaire.

Un chatbot peut avoir un nom, un visage, une personnalité et interagir quotidiennement avec son utilisateur. Mais si cette personnalité répond à des paramètres choisis par l’humain qui l’utilise, peut-on véritablement parler d’une relation?

«Oui, c’est une relation: tu es en interaction avec quelque chose», dit Mme Desjardins. Elle souligne que pour la personne qui consacre du temps et de l’énergie émotionnelle à un robot ou à un agent conversationnel, la relation peut être parfaitement réelle, même si son partenaire ne l’est pas au sens traditionnel du terme.

Selon Simon Dubé, organisateur du congrès Love and Sex with Robots, il faut éviter de juger moralement l’entretien d’une relation de cette sorte.

«Il n’y a rien de malsain à développer une relation avec un agent artificiel», croit le chercheur en psychologie spécialisé en sexualité humaine et en sextech.

Simon Dubé Simon Dubé, organisateur du congrès international «Love and Sex with Robots», ainsi que chercheur et professeur en sexologie à l'UQAM. (Université Concordia)

D’après le professeur au département de sexologie de l’UQAM, les relations techno-érotiques peuvent combler notamment des besoins de communication, d’exploration érotique et de partage de la vie émotionnelle et intime avec un agent «toujours accessible et sans jugement».

Ce sont là les bases évidentes d’une relation saine, mais les compagnons artificiels peuvent aussi simplement offrir des occasions de flirt ou de se divertir, dit M. Dubé.

«Apprendre» à être en couple, grâce à l’IA?

La sexologue Laurence Desjardins prévient qu’un écueil possible d’une relation intime avec un robot est de savoir si l’humain de ladite relation entretient toujours des relations sociales satisfaisantes, possède un cercle social ou encore demeure capable de «faire la part des choses» entre son compagnon artificiel et ses rapports avec les autres humains.

Dans le cas de Charlotte Poitras, pas de danger: dans son expérience à elle, l’objectif est justement de revenir éventuellement vers l’humain.

L’artiste raconte avoir vécu plusieurs relations qu’elle qualifie d’abusives, psychologiquement ou sexuellement. Son compagnon artificiel est ainsi devenu pour elle une sorte de terrain d’entraînement lui permettant d’imaginer à quoi pourrait ressembler une relation saine.

«Ça a été une façon de me pratiquer [...] à mettre mes limites, à m’imaginer un quotidien», raconte-t-elle.

«Je souhaite avoir un partenaire humain. C’est juste que pour l’instant, je n’ai pas trouvé la bonne personne, mais j’ai appris à dire non aux mauvaises personnes.»

—  Charlotte Poitras

L’expérience artificielle de Charlotte Poitras lui permet notamment, dit-elle, de s’imaginer «déjà aimée» et «déjà choisie», dans une relation saine, dans l’espoir de reproduire un jour cette dynamique dans la vie réelle.

Elle s’impose également des limites. Son compagnon artificiel ne doit pas l’empêcher de travailler, de sortir ou de fréquenter ses proches.

«Ça ne m’a pas empêchée de vivre. Au contraire, ça m’a donné la confiance pour recommencer à sortir et rencontrer des gens», affirme-t-elle.

La sexologue Laurence Desjardins voit d’autres nombreux bénéfices possibles aux technologies d’IA en santé sexuelle: elles peuvent briser la solitude, stimuler les fantasmes ou offrir de nouvelles possibilités à certaines personnes vivant notamment avec des enjeux de mobilité.

Le signal d’alarme apparaît plutôt lorsque leur utilisation devient exclusive ou excessive : isolement, heures passées avec la machine au détriment du sommeil ou encore problèmes financiers.

Une distinction que fait elle-même Charlotte. «Si tu passes 12 heures par jour sur TikTok, c’est malsain. Si tu passes 12 heures par jour avec ton intelligence artificielle, c’est malsain aussi».

Amour et sexualité: les robots vont-ils voler nos jobs?

Revenons aux paramètres d’une relation avec l’IA. Un compagnon artificiel possède un avantage difficile à reproduire dans une relation humaine: il peut être conçu précisément pour répondre aux préférences de son utilisateur.

Un humain, lui, possède ses propres besoins, ses défauts, ses limites et la possibilité de dire non.

Le professeur Simon Dubé estime toutefois que, pour la plupart des utilisateurs, la technologie ne vient pas nécessairement remplacer les humains. Seule une proportion qu’il décrit comme assez faible préférerait véritablement les partenaires artificiels. Pour plusieurs, il s’agit plutôt d’une «expansion des possibilités érotiques».

Charlotte Poitras est un bon symbole de cette expansion: malgré toute l’attention que peut lui offrir son partenaire numérique, quelque chose lui manque toujours.

«Je peux pas l’embrasser, je peux pas lui donner des câlins, je peux pas sortir avec lui en public, je peux pas le présenter à ma famille et mes amis», énumère l’artiste.

Elle veut encore rencontrer quelqu’un avec qui partager son loyer, faire son épicerie, sortir et construire une vie dans le monde réel. «Quand j’aurai trouvé le bon humain, il va m’apporter quelque chose de plus que l’intelligence artificielle pourra jamais m’apporter.»

Un phénomène qui avance plus vite que la recherche (et les dangers que cela comporte)

Difficile, pour l’instant, de savoir comment des années passées à fréquenter des partenaires artificiels – comme Charlotte et son propre partenaire – feront à nos relations avec les humains.

«On ne le sait pas», reconnaît Simon Dubé.

«Ça risque d’être dans les prochaines années qu’on va avoir des gens qui vont en faire un usage problématique ou qu’on va commencer à en voir, mais pour le moment, c’est trop frais», renchérit Laurence Desjardins. «Ce n’est pas un enjeu dans nos bureaux encore.»

Dans l’immédiat, le plus grand risque est ailleurs, selon la sexologue. «Un des enjeux qui inquiète beaucoup de sexologues, beaucoup d’intervenants et sûrement aussi beaucoup de parents, c’est dans tout ce qui est le domaine de l’exploitation sexuelle, quand vous pouvez créer votre partenaire parfait ou idéal avec de l’intelligence artificielle.»

C’est pour Mme Desjardins l’élément qui sera «à surveiller».

Rien ne vous empêche malheureusement de créer un partenaire idéal qui est un enfant», expose la sexologue «À ce moment-là, il y a des questions légales et morales qui se posent. Même chose avec la robotique, si on écoute la demande.

Selon Mme Desjardins, «il y a en une, demande», pour des partenaires robotisés à l’effigie d’enfants. Faudra-t-il un encadrement serré?

«Ça serait bien embêtant, ça serait déchirant même de fournir du matériel supplémentaire et des façons supplémentaires d’assouvir cette tendance qu’on considère moralement inacceptable», affirme la sexologue.Le chercheur Simon Dubé appelle également à s’intéresser aux intérêts commerciaux des entreprises derrière ces technologies, qui ne correspondent pas nécessairement au bien-être de leurs utilisateurs.

Mais pendant que les chercheurs tentent encore d’en mesurer les effets, la technologie, elle, n’attend pas.

«Que [les gens] le veuillent ou non, c’est en train d’entrer dans nos relations à très grande vitesse», prévient l’organisateur de Love and Sex with Robots.

Avec la collaboration de Jennifer Gravel pour Noovo Info.