Avez-vous déjà entendu dire que les violences conjugales étaient plus fréquentes le dimanche du Super Bowl que n’importe quel autre jour de l’année? Est-ce réellement le cas? La vérité, c’est que c’est difficile à vérifier.
Les données en lien avec les cas de violence conjugale répertoriés lors de la présentation du Super Bowl sont pratiquement inexistantes au Québec.
L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a informé Noovo Info par courriel lundi qu’il ne tient pas de données spécifiques sur cette question, mentionnant tout de même que les épisodes de violence conjugale «se produisent tout au long de l’année et que les efforts de prévention doivent être constants».
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Du côté de la Sûreté du Québec (SQ), il n’existe pas non plus de registre des interventions policières par date en ce qui concerne les dossiers de violence conjugale rendant impossible la comparaison du nombre d’interventions d’un Super Bowl à l’autre.
La SQ a tout de même noté auprès de Noovo Info qu’il y a eu 8989 interventions policières sur son territoire en 2025 pour des cas de violence conjugale. Ce nombre est de 10 078 interventions pour 2024 et de 9171 pour 2023.
Les chiffres de la SQ n’incluent pas les cas signalés aux corps de police locaux comme le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) ou encore le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ).
Au Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale (RMFVVC), on ne constate pas une recrudescence des demandes d’aide lors du Super Bowl, événement sportif dont l’auditoire a dépassé les 127 millions de téléspectateurs aux États-Unis en 2017 et a été d’environ 17 millions de personnes au Canada quand les Eagles de Philadelphie ont défait les Chiefs de Kansas City à La Nouvelle-Orléans en février 2025.
«Ce n’est pas quelque chose que nous avons observé au Québec, pas lors du Super Bowl, ni pour d’autres événements sportifs importants comme au hockey ou les Jeux olympiques, ni dans les jours qui suivent», nous a expliqué Annick Brazeau, la présidente du RMFVVC.
«La violence conjugale c’est malheureusement toute l’année que ça se passe.»
— Annick Brazeau, présidente du RMFVVC.

Un mythe américain?
Claudine Thibaudeau, porte-parole pour SOS Violence conjugale, qui est la porte d’entrée vers tous les services en violence conjugale au Québec, émet d’ailleurs des réserves sur le mythe qui attribue au Super Bowl une hausse des cas de violence conjugale – et qui nous vient fort probablement des États-Unis.
«C’est comme si on disait que la violence conjugale venait d’un débordement soudain, comme le Super Bowl pourrait créer chez quelqu’un, et ce n’est pas le cas.»
— Claudine Thibaudeau, porte-parole de SOS Violence conjugale
«La violence conjugale, c’est une dynamique qui se construit et qui implique plusieurs stratégies de contrôle sur la partenaire, et souvent, les stratégies sont très calmes et calculées», explique Mme Thibodeau.

Mme Thibaudeau croit par ailleurs que le Super Bowl – comme tous grands événements sportifs rassembleurs – peut même devenir «un facteur de protection» pour les victimes de violence conjugale.
«Si on écoute le Super Bowl avec plein de monde, ce qui est souvent le cas, ça peut faire diminuer la violence parce que la violence explosive se produit beaucoup plus souvent derrière des portes closes», souligne-t-elle.
Aux États-Unis, une étude publiée en 2011 par les économistes David Card et Gordon B. Dahl tend à démontrer que les défaites inattendues d’équipes de la National Football League (NFL) augmentent la violence conjugale, sans pour autant que ce soit exclusif au Super Bowl.
«En tenant compte de l’écart de points avant le match et de la taille de l’audience locale, nous constatons que les défaites surprises […] entraînent une augmentation de 10 % du taux de violence conjugale des hommes envers leurs épouses et leurs compagnes», peut-on lire dans l’étude intitulée Family violence and football : the effect of unexpected emotional cues on violente behavior.
Au final, mythe ou réalité, la violence conjugale demeure un problème grave.
Annick Brazeau estime d’ailleurs qu’il faut faire attention de ne pas justifier la violence conjugale par la consommation d’alcool ou de drogue, ou par le stress lié aux paris ou encore par l’esprit de compétition – des éléments qui peuvent être présents lors d’événements sportifs.
«Ce sont des justifications des auteurs de violence. […] La violence peut s’amplifier, mais le contrôle il est présent depuis longtemps», dit-elle en ajoutant qu’une personne qui perpètre de la violence a souvent des raisons pour se dégager de sa responsabilité.
«Souvent c’est “à cause” de la femme elle-même, “elle n’a pas fait ceci”, “n’a pas fait cela”, “elle a dit ceci”», illustre Mme Brazeau. «Il a perdu sa job, il est stressé économiquement, etc. Il y a toutes sortes de raison pour justifier la violence et on invite les femmes à ne pas acheter ça.»
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Encore beaucoup de victimes
Selon des chiffres de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), 28 560 personnes ont été victimes d’infractions contre la personne en contexte conjugal en 2024 dans la province, dont 21 679 femmes et 6881 hommes.
Cette année-là, les femmes représentaient un peu plus de trois victimes sur quatre (76)%.
Claudine Thibaudeau croit que le nerf de la guerre dans la lutte à la violence conjugale réside dans le fait de combattre le sexisme.
«Le sexisme, c’est ce qui donne aux hommes un sentiment de légitimité d’exercer du contrôle dans leur relation», estime la porte-parole d’SOS violence conjugale.
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Si Mme Thibaudeau croit qu’il est possible d’éradiquer la violence conjugale, elle estime aussi que ça pourrait encore prendre quelques générations.
«Il y en a plein de couples qui ne vivent pas de violence conjugale. La grande majorité des hommes ne voient pas leur partenaire comme une possession», pense-t-elle.
De son côté, la présidente du Regroupement des maisons pour les femmes victimes de violence conjugale croit aussi que le Québec peut mettre un frein à la violence conjugale et elle estime que c’est collectivement qu’on y arrivera.
«Un jour, il va falloir faire autrement», prévient Annick Brazeau. «Pour l’arrêter, c’est socialement qu’il va falloir faire des changements. Il va falloir refuser ça collectivement, il va falloir que le message soit clair que la violence conjugale c’est inacceptable et qu’il faut l’égalité entre les hommes et les femmes.»
Mme Brazeau estime aussi qu’un travail devra être fait pour revoir les lois – et surtout les peines ou les conséquences – en matière de violence conjugale afin qu’elles soient «plus sévère, plus strictes».
Encore bien du travail à faire
Le gouvernement du Québec a intensifié ses actions au cours des dernières années pour tenter de mettre un frein à la violence conjugale, notamment avec la création de la Stratégie gouvernementale intégrée pour contrer la violence sexuelle et la violence conjugale 2022-2027.
Parmi les mesures mises en place, on retrouve notamment le déploiement dans toutes les régions du Québec du bracelet anti-rapprochement (BAR) – un dispositif qui permet d’alerter la police et la victime si l’agresseur entre dans un périmètre interdit déterminé par les autorités –, le déploiement des tribunaux spécialisés en matière de violence sexuelle et de violence conjugale et des investissements supplémentaires pour des ressources d’aide.
Malgré les avancées et les mesures en place, Annick Brazeau souhaite que le gouvernement change un peu son approche et reconnaisse que d’établir une ligne directrice pour toutes victimes de violence conjugale, «ce n’est pas possible».
«Les bracelets anti-rapprochement sont une belle avancée, mais plusieurs victimes ne sont pas admissibles à cette protection. C’est le cas aussi pour l’IVAC [Indemnisation des victimes d’actes criminels], des femmes ne sont pas admissibles», a souligné Mme Brazeau.
«Il existe de belles façons pour mettre fin à la violence conjugale, on a mis en place des choses, ce qu’on nomme c’est qu’il faut continuer de le faire.»
— Annick Brazeau, présidente du RMFVVC
Un autre défi de taille pour les organismes œuvrant auprès des femmes victimes de violence conjugale: la demande est forte.
Chez SOS violence conjugale, les intervenants ont répondu à quelques 60 000 demandes d’aide au cours de la dernière année.
La capacité de référencement de l’organisme pour de l’hébergement n’a toutefois pas suivi la courbe de demandes alors que le taux de référencement est passé de 75% en 2020-2021 à près de 47% en 2024-2025.
Claudine Thibaudeau déplore le fait que certaines ressources pour les femmes victimes de violence conjugale aient des mois d’attente pour leurs services externes. «En violence conjugale, on ne devrait pas avoir des mois d’attente. C’est comme de dire que lorsqu’on appelle au 911, on va avoir des mois d’attente», a-t-elle souligné.
«Lui [le partenaire violent], il a besoin juste d’une journée pour aller la chercher, aller la manipuler, la rentrer dans son jeu et la garder», s’inquiète Mme Thibaudeau.
Depuis 1987, SOS violence conjugale a reçu un peu plus d’un million de demandes d’aide au total.
Besoin d’aide?
- Les victimes de violences conjugales peuvent contacter SOS violence conjugale au 1-800-363-9010.
- Il existe aussi des ressources pour les hommes cherchant de l’aide dont À cœur d’homme : 1-877-660-7799.
- En cas d’urgence, faites le 911.
