Au cours de la dernière décennie, des dizaines de milliers d’appels téléphoniques ont été passés à la police au Québec pour signaler des cas de violence domestique.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.
La Sûreté du Québec (SQ), qui a compétence sur l’ensemble du territoire provincial, affirme avoir répondu à 82 019 appels à l’aide depuis 2015.
Au cours de cette même période, au moins 81 femmes ont été tuées par leur partenaire, selon la police.
Ce chiffre, que la SQ reconnaît être probablement sous-estimé en raison de la façon dont les dossiers sont classés au fur et à mesure que les enquêtes progressent, n’inclut pas les cas traités par les forces de police locales, telles que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ou le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL).
«Ce que nous pouvons vous dire, c’est que, proportionnellement... la Sûreté du Québec traite légèrement plus de cas que le SPVM, mais ensemble, nous traitons environ 70 % des cas de violence domestique dans la province», explique la lieutenante Caroline Girard, coordonnatrice provinciale de la lutte contre la violence entre partenaires intimes à la SQ.
La SQ note que chaque année, elle reçoit un nombre croissant d’appels de personnes en détresse en raison de la violence de leur partenaire.
«Il peut y avoir de nombreuses raisons pour lesquelles nous constatons une augmentation du nombre de signalements de violence. Cela peut être dû au fait que les victimes se sentent plus en confiance. Cela peut être dû aux mesures qui ont été mises en place, grâce auxquelles les victimes se sentent moins intimidées», a affirmé Mme Girard à CTV News.
«Cela peut être dû au système judiciaire. Cela peut être dû à la formation des policiers, qui leur permet désormais de reconnaître les nombreux visages de la violence conjugale.»
— Caroline Girard, coordonnatrice provinciale de la lutte contre la violence entre partenaires intimes à la Sûreté du Québec
Les statistiques
En 2015, la SQ est intervenue dans 4257 cas de violence conjugale.
En 2024 et 2025, ces chiffres ont grimpé en flèche pour atteindre respectivement 10 035 et 8937 — les chiffres pour 2025 n’incluent pas encore le mois de décembre.
La plupart de ces appels provenaient de la région de la Montérégie, l’une des régions les plus peuplées de la province, selon la SQ.
En 2015, la police est intervenue dans 714 cas de disputes domestiques dans la région.
En 2017, ce nombre était passé à 1074.
En 2024 et 2025, les chiffres s’élevaient respectivement à 1688 et 1589, avec un total de 14 322 appels au cours de la dernière décennie.
La région affiche également les taux annuels de féminicides les plus persistants, seule l’année 2023 faisant exception.
Pour sa part, le SPAL, qui dessert l’ensemble de l’agglomération de Longueuil, ainsi que les villes de Brossard, Boucherville et Saint-Bruno-de-Montarville en Montérégie, note qu’au cours de la dernière décennie, il est intervenu dans 3358 cas de violence conjugale et a enregistré quatre décès sur son territoire.
Dans l’ensemble de la Montérégie, 26 femmes ont été tuées par leur partenaire au cours des dix dernières années, soit le double de la deuxième région la plus touchée, le Nord-du-Québec, avec 13 meurtres (970 interventions).
La seule autre région où le nombre de féminicides atteint les deux chiffres est celle des Laurentides, avec 11 cas (7707 interventions).
Les régions où le nombre de meurtres est le plus faible sont le Bas-Saint-Laurent, avec un cas en 2025 (5133 interventions) ; la Mauricie, avec un cas en 2019 (4 193 interventions) ; l’Outaouais, avec un meurtre en 2021 (2 676 interventions) ; et le Saguenay-Lac-Saint-Jean, avec un meurtre en 2017 (3451 interventions).
De plus, les années 2021 et 2022, pendant la pandémie de COVID-19, ont enregistré le plus grand nombre de décès, avec respectivement 12 et 10.
«Lorsque les victimes appellent la police, elles le font généralement en dernier recours. Ce n’est pas leur premier choix», a soutenu Mme Girard. «Avec la pandémie, les femmes n’avaient plus la possibilité de quitter leur domicile, ce qui a entraîné une augmentation de la violence.»
Elle insiste sur le fait que, même si le nombre de signalements a augmenté au cours de la dernière décennie, «il n’y a pas plus de violence domestique».
«Je pense que de nombreux facteurs ont conduit à cette augmentation», a affirmé Mme Girard. «Quand elle appelle, nous serons là, quel que soit le nombre de demandes que nous recevons. C’est vraiment important pour nous.»
Selon le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), le nombre d’accusations de harcèlement criminel liées à la violence domestique a naturellement augmenté.
En 2019, le nombre total de cas était de 2 041 ; en 2023, il était de 3 760.
Mme Girard affirme qu’avec les mesures prises pour sensibiliser et former les agents sur le terrain, elle espère que les gens auront moins peur de se tourner vers le système judiciaire pour obtenir de l’aide.
«Je ne dirais jamais à une victime que la procédure judiciaire est facile. Ce n’est pas du tout le cas, et ce n’est pas toujours la bonne solution non plus», souligne Mme Girard. «Une victime qui ne souhaite pas passer par le système judiciaire est tout à fait dans son droit. Mais si elle le souhaite, nous serons là pour elle.»
«Stable» à Montréal
En ce qui concerne l’île de Montréal, la police indique que la situation est «relativement stable», ajoutant que la violence domestique est un «phénomène constant, et non une nouvelle tendance».
«Il n’y a pas de tendance claire à la hausse ou à la baisse», a dit le SPVM à CTV News. «Nous surveillons la situation de très près, en collaboration avec nos partenaires, afin de détecter rapidement tout changement significatif et d’adapter nos interventions si nécessaire. Notre priorité reste d’assurer la sécurité des victimes et de renforcer le filet de sécurité autour des personnes les plus à risque.»
En 2025, le SPVM affirme avoir reçu 15 310 appels au 911 qui ont été codés comme des cas de violence domestique dès leur réception.
Après l’intervention de la police, 3995 cas de violence ont été confirmés.
Au cours de la même période, le SPVM indique avoir répondu à 3202 plaintes pour voies de fait, 558 cas d’agression sexuelle et trois tentatives de meurtre.
«Ces variations ne reflètent pas une réelle augmentation de la violence, mais plutôt une meilleure formation et sensibilisation, ainsi qu’une plus grande propension à signaler les cas», a expliqué le corps policier.
Le SPVM note qu’il n’y a eu aucun homicide lié à la violence domestique sur son territoire en 2025.
Comme pour la SQ, l’année où le nombre d’homicides a été le plus élevé sur l’île de Montréal a été 2021, pendant la pandémie, avec six homicides, suivie de 2024, avec quatre homicides.
La police n’a pas été en mesure de différencier le pourcentage d’appels au 911 effectués par des hommes ou des femmes, car son système opérationnel «ne fait pas de distinction entre les sexes».
Cependant, le SPVM confirme que les femmes représentent toujours 80 % des victimes.
Protéger les hommes pour sauver les femmes?
La Dre Cécile Rousseau, titulaire de la chaire de recherche du Canada en prévention de la radicalisation violente et professeure à la Division de psychiatrie sociale et culturelle de l’Université McGill, partage son point de vue sur la manière de lutter contre la violence persistante à l’égard des femmes.
«Protéger les femmes sans s’attaquer à la détresse des hommes ne fonctionnera pas, et très souvent, on pense que lorsqu’un homme est violent, il suffit d’appliquer la loi ou de le punir pour que tout rentre dans l’ordre», a-t-elle déclaré. «Ce n’est pas vrai. Punir le désespoir n’est pas efficace.»
«Désespoir» est un mot que Rousseau répète souvent lorsqu’elle décrit la perte de contrôle d’un homme violent.
Elle souligne que, en tant que société, nous attendons trop longtemps avant de protéger les femmes en danger, alors que nous devrions en réalité nous concentrer sur le problème fondamental: qu’est-ce qui pousse ces hommes à être violents?
«Ces hommes étaient désespérés, n’avaient rien à perdre, ont dit qu’ils allaient passer à l’acte [être violents], et finalement, ils l’ont fait», a-t-elle affirmé.
«Offrir de l’aide à des agresseurs potentiels n’est pas un luxe. Ce n’est pas une récompense pour avoir été mauvais. C’est s’attaquer au désespoir, et je pense que c’est ce qui manque actuellement.»
— Dre Cécile Rousseau
Elle poursuit : «La violence n’est pas un signe de force, c’est un signe de faiblesse, d’un point de vue institutionnel, d’un point de vue gouvernemental. Lorsque vous devez recourir à la violence, cela signifie que vous êtes en position de faiblesse.»
La Dre Rousseau déplore que nous soyons entrés dans une «période plus patriarcale» de notre histoire, ce qui se traduit par une augmentation des violences domestiques.
«Je prendrais au sérieux le fait que les signalements sont en augmentation. Les gens signalent peut-être davantage, mais d’autres éléments sont également en hausse, ce qui peut indiquer un retour de la violence envers les femmes», explique-t-elle. «Les discours masculinistes ou misogynes sont en augmentation, et cela est absolument incontestable au niveau du monde virtuel, des réseaux sociaux, mais aussi dans les écoles.»
Une «épidémie dans notre société»
Claudine Thibaudeau, coordinatrice clinique chez SOS violence conjugale, dit comprendre le raisonnement de Mme Rousseau, mais n’être pas d’accord avec elle.
«La cause profonde de la violence conjugale, c’est le sexisme. C’est la cause profonde. C’est ce qu’il faut combattre», affirme-t-elle. «Bien sûr, nous devons nous attaquer à ce problème, principalement chez les hommes, car c’est ce qui leur donne un sentiment de pouvoir et un sentiment de droit au pouvoir dans leurs relations intimes.»
Elle assimile le fait de s’attaquer aux problèmes des hommes à leur permettre de jouer les victimes, ce qu’ils font déjà, selon elle, avec leurs victimes.
«Je ne suis pas d’accord avec le fait d’assimiler les expériences difficiles de l’enfance, les difficultés dans la vie d’une personne ou les problèmes de santé mentale à la violence», a-t-elle dit. «S’il y avait un lien de causalité entre la souffrance et le recours à la violence, alors la plupart des personnes violentes seraient des femmes.»
Elle qualifie la violence domestique d’«épidémie dans notre société».
«Ce dont nous avons besoin dans cette société, c’est que davantage de personnes s’indignent face à ces situations», a-t-elle exprimé. «Nous sommes tellement nombreuses à être victimes de violence conjugale, et la plupart d’entre nous ne l’identifient pas parce qu’elle est très subtile.»
Au vu des chiffres de la police, Mme Thibaudeau estime que la violence conjugale s’est stabilisée grâce à toutes les mesures mises en place ces dernières années.
«Je pense que si nous n’avions pas mis en place de nombreuses mesures différentes, le taux de féminicides aurait augmenté», déclare-t-elle à CTV News. «Mais cette année est assez effrayante, car nous en avons déjà eu cinq en moins d’un mois.»
Quelle est la prochaine étape?
La SQ admet qu’il y a encore des améliorations à apporter à la manière dont les différentes forces de police enregistrent et partagent les statistiques sur la criminalité.
«Parfois, au début de l’enquête, nous trouvons des liens entre des personnes qui sont “inconnues”», explique Amélie Bois, conseillère experte de la SQ sur les pratiques policières et la violence conjugale. «À long terme, le lien, par exemple, ne sera pas modifié dans le dossier. Si le lien n’est pas modifié, il reste “inconnu”... ce qui pose problème.»
Elle note que lorsque des informations sont révélées ou que des meurtres sont élucidés, parfois des années plus tard, les chiffres de la criminalité peuvent changer.
«C’est problématique, car nous devons mettre en évidence ces meurtres de femmes qui se produisent dans des contextes très différents de ceux des meurtres d’hommes», a-t-elle souligné.
«Au Québec, la police a pris la responsabilité de mettre en évidence ces meurtres de femmes afin que nous disposions de chiffres exacts. Nous parlons beaucoup plus des enquêtes. Nous avons mené de nombreuses recherches depuis lors et nous nous impliquons beaucoup plus dans les affaires, car nous nous sommes dit qu’il n’était pas normal que des meurtres de femmes comme ceux-ci passent inaperçus.»
Les victimes de violences conjugales peuvent contacter SOS violence conjugale au 1-800-363-9010.

