Lorsque Riley Lawson a vu le message sur Instagram, elle s’est assise par terre et s’est mise à pleurer. Elle savait que sa vie ne serait plus jamais la même.
Originaire de la Saskatchewan, Riley était une «élève» en ligne d’une soi-disant enseignante spirituelle basée à Hawaï, qui se faisait appeler Liana Shanti. Elle venait de terminer une méditation en ligne guidée par la voix enregistrée de Shanti, accompagnée d’une bande-son hypnotique aux sonorités monotones. La méditation s’intitulait Journey to the Chamber of Wounds.
Ce texte est une traduction d’un article de CTV News. Il s’agit de la troisième partie d’une enquête de W5 intitulée «Fake Filtered Cult Leader».
«C’était censé être une méditation permettant de mettre au jour les blessures que l’on a subies au cours de sa vie. N’importe quoi: depuis quelqu’un qui se moquait simplement de vous dans la cour de récréation jusqu’aux abus», a-t-elle expliqué à l’équipe de W5 lors d’une entrevue chez elle, en Saskatchewan. «On nous encourageait à [l’écouter] plusieurs fois par semaine.»
Dans un état proche de la transe, Riley raconte qu’une pensée terrifiante lui est venue à l’esprit.«Son père aurait-il pu l’agresser sexuellement lorsqu’elle était petite fille?»: c’était une idée qui ne lui avait jamais traversé l’esprit auparavant.
Elle a immédiatement envoyé un message à Liana Shanti sur Instagram. «Je crois avoir vu mon père m’agresser sexuellement quand j’étais enfant. Est-ce bien ce que j’ai vu?», a-t-elle conté.
L’équipe de W5 a pu consulter la capture d’écran de cet échange avec Liana Shanti. Cette dernière lui a répondu: «Oui, je suis vraiment désolée. C’est ce qu’il a fait.»

Les «confirmations médiumniques» des abus
Si Riley Lawson a cru que Liana Shanti pouvait confirmer une telle chose, c’est parce que cette dernière affirmait posséder un pouvoir surnaturel auquel bon nombre de ses élèves croyaient fermement.
«Elle prétendait être médium», a-t-elle dit. «Elle parlait de ses capacités spirituelles et du fait qu’elle avait accès à des informations que toute personne normale ne possède pas.»
Les conséquences ont été catastrophiques. Mme Lawson en a parlé à sa mère, qui l’a crue, ce qui a conduit au divorce de ses parents. Sa mère et elle l’ont toutes deux temporairement exclu de leur vie. Selon elle, «il était anéanti» et il a été contraint d’emménager dans un appartement en sous-sol.

Riley Lawson affirme aujourd’hui savoir que ce souvenir était faux. Son père n’a pas abusé d’elle lorsqu’elle était enfant.
Comme de nombreux élèves, ils se sentaient poussés à découvrir et à révéler publiquement des événements traumatisants liés à des abus, et que lorsqu’ils y parvenaient, ils étaient acclamés.
«Si j’y parvenais et que je dévoilais cela, alors cette magie se produirait dans ma vie. Et je désirais tellement cette magie que j’ai créé ce souvenir pour y parvenir. Je pense que c’est ce qui s’est passé», a-t-elle confié.
Un programme «malsain et tordu»
Riley Lawson n’était pas la seule adepte pour laquelle Liana Shanti avait faussement confirmédes abus sexuels. Amanda Brady, également originaire de la Saskatchewan, a été une adepte fervente de Liana Shanti pendant huit ans et affirme avoir été témoin à de nombreuses reprises de la manière dont Shanti confirmait des abus sexuels.
«Le nombre de captures d’écran dont nous disposons, où on la voit dire aux gens qu’ils ont été victimes d’abus, est stupéfiant», a-t-elle mentionné.
L’équipe de W5 a examiné plusieurs captures d’écran de ces fausses confirmations d’abus. Une adepte a confié à Liana Shanti qu’elle avait le «pressentiment» d’avoir été victime d’abus sexuels et lui a demandé s’il s’agissait de son grand-père ou de son père. La cheffe a répondu : «Je vois votre père.»
Une autre adepte a demandé à Liana Shanti si un cousin qui la gardait autrefois l’avait abusée sexuellement. Celle-ci a écrit : «Oui, un abus sexuel qui a eu lieu et dont vous pouvez désormais vous libérer.»

Amanda Brady explique que Liana Shanti proposait de «purifier» ou de libérer ses abonnés de traumatismes passés ou d’énergies négatives. Elle facturait ces séances.
«Elle m’a dit un jour que mon grand-père maternel m’avait abusée sexuellement quand j’étais petite et je ne l’ai pas crue», a-t-elle dit. «Je savais au fond de moi que ce n’était pas vrai.»
Elle estime que Liana Shanti agissait ainsi dans un but précis. «Je pense qu’elle a ses propres intentions, très malsaines et tordues, et que cela fait partie de ses tactiques d’isolement. Car il faut couper tout contact avec ces personnes», a-t-elle avancé.
Un schéma inquiétant se dessine
Kacey Baker, experte en sectes et animatrice du podcast The Cult Vault, indique qu’un grand nombre d’anciens adeptes racontent des histoires similaires, dans lesquelles Shanti aurait confirmé des abus sexuels. Mme Baker a interrogé plus de 30 anciens adeptes de Shanti, leurs familles et d’autres experts en sectes.
«Ce que les anciens membres ont décrit, c’est un schéma qui semble incroyable», a-t-elle mentionné depuis son studio à domicile à Liverpool, en Angleterre. «De nombreux témoignages… de femmes ayant subi le même type d’abus au même moment de leur enfance, et tous ces souvenirs refoulés semblent refaire surface après des séances… ou des affirmations de Liana Shanti.»

Mais Kacey Baker précise que cette réputation de médium avait un pouvoir en soi et que Liana Shanti n’avait pas besoin de faire quoi que ce soit pour la renforcer.
«Si vous êtes un nouveau membre de la communauté, il se peut qu’une multitude de personnes viennent vous voir et vous disent: “Elle est médium, je l’ai vu, je l’ai vue faire des choses, je l’ai vue prédire des événements”», a-t-elle prévenu. «Cette preuve sociale, associée au biais de confirmation, constitue presque une tempête parfaite qui pousse les gens à croire tout ce qu’elle dit.»
Même des allégations inventées de toutes pièces ont été confirmées
Kacey Baker explique que certaines personnes affirment avoir tendu un piège à Liana Shanti pour voir si elle confirmerait quelque chose dont elles savaient pertinemment que cela ne s’était pas produit.
«D’anciens adeptes sont allés voir Liana Shanti en lui demandant: “Est-ce que mon oncle m’a fait ça ?”, tout en sachant que ce n’était pas vrai, car ils ne vivaient pas à proximité de cet oncle. Et elle leur a répondu: “Oui, cela s’est produit à cet âge-là, de cette manière.”», a-t-elle rapporté.
Kacey Baker a produit un podcast en 11 épisodes consacré à Liana Shanti, intitulé The Instascammer.
Liana Shanti a refusé les demandes d’entrevue de l’équipe W5. Dans des courriels, elle a écrit qu’elle menait une campagne pour défendre les personnes victimes d’abus et pour dénoncer publiquement les auteurs présumés de ces abus.
«La véritable histoire, c’est la manière dont les agresseurs violents et les pédophiles se servent du système des tribunaux familiaux comme d’une arme, recourent au contrôle coercitif et vont jusqu’à l’extrême pour réduire au silence une femme qui a le courage de les dénoncer, car on ne pouvait pas me faire taire», a-t-elle écrit dans un courriel adressé à l’équipe de W5.

En août, Liana Shanti, de son vrai nom Liane Wilson, a poursuivi trois Canadiens pour diffamation devant un tribunal d’Honolulu. Elle leur a reproché de l’avoir qualifiée de chef de secte et «d’escroc et de maître manipulatrice». Les défendeurs canadiens ont intenté une contre-poursuite, affirmant que Mme Shanti les avait qualifiés de maltraitants d’enfants, de partisans de la pédophilie et de satanistes. Un jury a rejeté la plainte de Mme Shanti et a accordé aux Canadiens 56 millions de dollars canadiens.
L’équipe W5 a vérifié de nombreuses publications sur Instagram et Facebook dans lesquelles Liana Shanti affirme être médium.
Interrogée à l’audience, elle a déclaré: «Je n’utilise pas le mot “médium”».
Riley Lawson, qui a faussement accusé son père d’abus sexuels, tente de réparer les torts causés. Lorsqu’elle lui a demandé pardon, il le lui a accordé immédiatement.
«Je lui ai dit qu’il n’y avait rien à pardonner – tu es ma fille. Je savais qu’elle était en difficulté», a-t-il dit devant son appartement en sous-sol à Regina. «Je vois à son regard qu’elle a retrouvé le droit chemin. Cela me rend donc très heureux.»

