La fin des prestations du programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC), d’une durée maximum de trois ans depuis la réforme, a poussé une victime de violence conjugale à la rue. Isabelle* se prépare à passer un autre hiver au froid. Pourtant elle a fait toutes les étapes pour reprendre sa vie en main. Elle a quitté son conjoint, porté plainte à la police, passée au travers du système judiciaire, s’est entourée de spécialistes pour guérir. Elle y était presque, pensait même pouvoir retourner au travail, mais la fin abrupte de ses prestations l’a fait dégringoler. Aujourd’hui, elle cogne à toutes les portes pour trouver de l’aide.
Isabelle a vécu pendant dix ans avec son conjoint violent. «Il me gardait isolé et quand il pognait les nerfs, je ne pouvais pas me sauver, j’étais pris», témoigne-t-elle en entrevue avec Noovo Info.
Elle a réussi à le quitter après avoir planifié sa séparation pendant près d’un an en cachant de l’argent. Elle a porté plainte et son ex a plaidé coupable à des accusations de voies de fait et de harcèlement criminel.
«Il m’a souvent montée au mur par la gorge, il a tout fait. Il n’y a rien qu’il n’a pas fait. Je ne sais pas comment j’ai survécu à ça», se souvient Isabelle, visiblement troublée.
Déterminée à reprendre sa vie en main, Isabelle a réussi à s’entourer d’une équipe de spécialistes: psychologues, psychothérapeutes, médecins, physiothérapeutes, ergothérapeutes, etc. Elle avait comme objectif de retourner travailler malgré son syndrome de stress post-traumatique sévère.
La fin de ses prestations de l’IVAC, conséquence de la réforme adoptée en 2021, a bousculé son cheminement. La réforme impose désormais une limite de trois ans aux indemnisations des victimes.
«On arrivait, on approchait, j’ai recommencé à réintégrer des milieux… On commençait à aborder le sujet du travail à l’occasion, mais oublie ça, le crash (de la fin des prestations) m’a fait revivre tout ce que j’ai vécu», dit-elle.
«La ligne est toujours occupée»
Depuis, Isabelle vit dans son véhicule et un abri de fortune avec son chien.
«Il faut tout le temps que je survive, que je trouve une place pour de l’eau, que je trouve de la bouffe ou une place pour prendre ma douche.»
— Isabelle, victime de violence conjugale
Isabelle a demandé une révision de son dossier et reçu l’appui de ceux qui la soignent, du porte-parole libéral en matière de justice, André Albert Morin, et du député péquiste sortant de Jean-Talon, Pascal Paradis, qui est bien au fait de son histoire. Or, rien ne semble faire bouger son dossier.
«J’essaie d’appeler l’IVAC, la ligne est toujours occupée ou tu te fais toujours rejeter, il y a trop de monde en attente», souligne la victime de violence conjugale.
De son côté, Pascal Paradis trouve que la durée des prestations de l’IVAC est trop courte, notamment pour les victimes qui font tout pour redevenir les personnes qu’elles étaient.
«On parle de victimes de sévices très graves», a souligné le péquiste en entrevue avec Noovo Info. «Il y a plusieurs femmes là-dedans qui ont été victimes de violence conjugale extrême, de violence sexuelle la plus ignoble qu’on puisse imaginer, qui ont besoin de temps pour redevenir des personnes qui peuvent vivre le plus normalement possible dans notre société. Puis, la plupart que j’ai rencontrées, c’est ça leur objectif, mais elles n’y arrivent pas dans le délai de trois ans.»
M. Paradis ajoute qu’aucune des nombreuses victimes qu’il a rencontrées n’a réussi à se prémunir d’un deux ans supplémentaire de l’aide, pourtant prévue dans la loi.
«Je voudrais et je vais guérir; je veux juste du temps», plaide pour sa part Isabelle.
Le stress financier, «un impact majeur» pour la guérison
Bien qu’elle s’est retrouvée à la rue, Isabelle continue de se présenter à ses rendez-vous.
Son ergothérapeute, Sandra Lessard, dit avoir noté un recul chez elle et chez d’autres de ses clients de l’IVAC qui ont perdu leurs prestations.
«On avait plein d’objectifs pour essayer d’améliorer sa routine», dit Mme Lessard au sujet d’Isabelle. «Retourner au travail faisait partie de ses objectifs, mais depuis l’annonce, on est dans l’urgence financière tout le temps, donc on n’est vraiment pas là, elle s’est désorganisée beaucoup.»
L’ergothérapeute soutient que la réforme de l’IVAC ajoute un stress financier et que pour des personnes qui vivent déjà avec un stress post-traumatique, «l’impact est majeur». «J’ai eu beaucoup de clientes qui ont décompensé, qui sont tombées encore plus en hypervigilance.»
Un accès aux soins compliqué
L’itinérance et le stress financier ne sont pas les seuls problèmes auxquels Isabelle doit faire face. L’accès aux soins tend à se complexifier pour elle.
En décembre dernier, elle a dû trouver une nouvelle physiothérapeute puisque de plus en plus de professionnels abandonnent les patients de l’IVAC.
Dans une lettre ouverte, quelque 500 professionnels et organismes qui accompagnent les victimes dénoncent des tarifs de 94,50$ par séance depuis 2019, un montant largement en dessous des réalités actuelles de pratique qui se retrouvent plutôt entre 120 et 150 $.
Plaidoyer Victimes, une association de défense des droits collectifs des victimes, demande d’ailleurs d’avoir un portrait clair de la situation.
Karine Mac Donald, criminologue et directrice générale de Plaidoyer Victimes, indique que les délais de traitement ont plus que doublé dans les trois dernières années, selon les dernières statistiques. «On parle d’une cinquantaine de jours en 2022 et c’est rendu à 139 jours en 2025», déplore-t-elle.
«Ça prend quasiment une demi-année avant qu’une personne victime puisse recevoir des soins», ajoute Mme Mac Donald.
Les délais de remboursement de six à huit semaines font aussi partie du problème.
Selon la DG de Plaidoyer Victimes, ces délais ont un impact direct sur la motivation des professionnels. «(Ils) ne voudront plus offrir de soutien aux personnes victimes ou vont limiter le nombre de dossiers qu’ils vont prendre au niveau de l’IVAC.»
L’association prévoit continuer de creuser sur les conséquences de ces délais et compte également demander aux partis politiques pour trouver des solutions aux failles de l’IVAC.
*Nom fictif attribué pour la protection de la victime
Avec la collaboration de Laurie Gervais pour Noovo Info
