Santé

Suicides de médecins: 1500 signatures pour une enquête publique

La lettre a été envoyée le 18 septembre au Coroner en chef du Québec.

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Suicides de médecins: 1500 signatures pour une enquête publique Des médecins demandent la tenue d’une enquête publique thématique sur les décès par suicide de médecins au Québec.

Des médecins demandent la tenue d’une enquête publique thématique sur les décès par suicide de médecins au Québec. Plus de 1500 médecins ont signé une lettre envoyée le 18 septembre au Coroner en chef du Québec.

La Presse Canadienne a obtenu copie de la lettre, d’abord relayée par TVA Nouvelles. L’objectif de l’enquête réclamée serait notamment de déterminer si certains facteurs professionnels, organisationnels ou systémiques ont pu contribuer aux décès par suicide chez les médecins. Aussi, d’examiner s’il existe des obstacles lorsque les médecins cherchent de l’aide, par exemple les inquiétudes quant à la confidentialité ou leur droit d’exercice.

Le Dr Jean-Paul Brutus, chirurgien plasticien, est l’un des signataires de la lettre. Selon lui, la surcharge de travail et le dénigrement envers les médecins — ce qu’on appelle communément au Québec «médecin-bashing» — font partie des facteurs qui mènent à la détresse psychologique.

Détresse: la mort de la Dre Karina Poliquin est-elle un symptôme d’un problème encore plus grand? Le 16 avril 2026, la Dre Karina Poliquin, pédiatre à Trois-Rivières, mettait fin à ses jours. Elle avait 35 ans. Engagée auprès des enfants, appréciée de ses patients et de ses collègues, elle incarnait pour plusieurs une médecine humaine et passionnée. Une question s’impose: s’agit-il du symptôme d’un malaise beaucoup plus profond au sein des équipes soignantes?

Il déplore que depuis plusieurs années, différents gouvernements aient montré du doigt «les médecins pour les blâmer d’être responsables de toutes les défaillances du système public».

«Il y a de plus en plus de pression médico-administrative, de plus en plus de patients, de moins en moins de ressources pour nous aider à faire le travail qu’on doit faire, poursuit Dr Brutus. Il y a une insatisfaction croissante de la population parce qu’elle n’arrive pas à se faire soigner, avec raison. Et malheureusement, les médecins et les soignants — pas juste les médecins, j’insiste là-dessus — sont aux premières lignes pour recevoir l’insatisfaction des patients.»

«Les suicides chez les médecins, ce n’est que la pointe de l’iceberg. La détresse touche tous les soignants.»

—  Dr Jean-Paul Brutus, chirurgien plasticien

Le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Vincent Oliva, s’est dit très inquiet de la situation. «Je pense que nous avons la responsabilité collective de tout mettre en œuvre pour prévenir des tragédies. La détresse vécue par les soignants doit être prise au sérieux et toute initiative permettant de mieux comprendre la situation et de sauver des vies doit être entreprise sans attendre», a-t-il mentionné dans une déclaration écrite.

Dr Oliva, qui a signé la lettre, veut rappeler aux médecins de ne pas hésiter à demander de l’aide, notamment par biais du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ).

«Il faut plus creuser», dit la sœur d’une pédiatre

La sortie de cette lettre survient quelques mois après le décès de la Dre Karina Poliquin, qui était une pédiatre appréciée de ses pairs. En entrevue avec Noovo Info, sa sœur, Laurie Laforest, a soutenu qu’il faut davantage creuser sur le sujet.

«Ça fait longtemps que les médecins vivent une détresse comme ça.»

—  Laurie Laforest, soeur de la Dre Karina Poliquin

Mme Laforest a ajouté que même si on les voit comme des «supers-héros», les médecins demeurent des êtres humains.

Un enjeu qui touche toute la population

Le Dr Patrick Bernier est médecin omnipraticien dans la région de Québec. Il n’a pas signé la lettre, mais dit que ce n’est pas parce qu’il est en désaccord. Il siège notamment au Comité sur le mieux-être au travail des médecins de famille de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

Selon lui, cela dépasse la profession médicale: l’enjeu est sociétal. «Je pense que ce sont des humains, parmi la société, qui souffrent et ça adonne que ce sont des médecins. Ceci dit, est-ce qu’ils vont moins consulter?», demande Dr Bernier. Pour répondre, il reprend l’expression selon laquelle les cordonniers sont les plus mal chaussés. «Je pense que c’est beaucoup le cas chez les médecins.»

Dr Brutus met également de l’avant que la qualité des soins est affectée si un médecin ne va pas bien. «Ce n’est pas un problème de médecin. Ce n’est pas un problème de soignants. C’est un problème de santé publique», dit-il.

«On parle du nombre de jours que vous attendez avant d’avoir une chirurgie, on parle du nombre d’heures que vous attendez à l’urgence, mais on ne parle pas de l’état de santé de celui qui doit vous soigner: le médecin, l’infirmière, le préposé, etc. Et ça, je crois que c’est un grave problème parce que la santé des soignants doit faire partie des marqueurs de la qualité d’un système de santé.»

Dans le cadre de la campagne électorale en cours, le Dr Brutus demande aux partis de parler davantage de la santé des soignants.

5 suicides en 5 mois

Comme dans la lettre, Dr Bernier appelle à une meilleure collecte de données pour mieux comprendre les facteurs multifactoriels des décès par suicide, chez les médecins, mais aussi dans d’autres professions.

Au Québec, chaque décès par suicide fait l’objet d’une investigation par un coroner, peu importe la profession du défunt. Ces enquêtes visent à faire la lumière sur les causes et circonstances des décès. Les rapports des coroners sont rendus publics au terme du processus.

Or, selon les signataires, ces données ne sont pas suffisamment détaillées et ne permettent pas de constater s’il existe une augmentation des suicides chez les médecins. «L’absence de données québécoises publiques, centralisées et suffisamment détaillées nous empêche justement de mesurer adéquatement l’ampleur et l’évolution du phénomène», écrivent-ils.

Dr Bernier parle d’un désalignement entre ce que les médecins voudraient faire et ce qu’ils arrivent à faire. «Quand on a l’impression [que notre temps} est gaspillé à faire autre chose que de soigner des gens et de sauver des vies, ça finit justement par créer une frustration [...] puis [on veut] que ça change, puis [on se rend] compte qu’on n’a pas le pouvoir de faire changer les choses», déplore-t-il.

«Depuis le mois de mars 2026, cinq décès de médecins québécois rapportés comme étant survenus par suicide ont été portés à notre connaissance, peut-on lire dans la lettre. Ces décès ont touché des médecins omnipraticiens et spécialistes de différentes régions du Québec.»

La lettre cite l’Enquête nationale sur la santé des médecins menée en 2025 par l’Association médicale canadienne pour souligner que la situation est préoccupante. Selon ces données, 46 % des médecins et résidents interrogés rapportaient un niveau élevé d’épuisement professionnel.

Ce sondage, auquel ont répondu environ 3300 médecins à différents stades de leur carrière (médecins en exercice, médecins résidents, stagiaires postdoctoraux) indique que 34 % ont eu des pensées suicidaires au cours de leur vie et 11 % au cours des 12 mois précédant l’enquête.

Dans un courriel transmis à La Presse Canadienne, le Bureau du coroner a dit être «sensible à la situation soulevée, des investigations concernant les décès visés sont déjà en cours et une analyse approfondie de la demande d’enquête publique est amorcée. Pour l’instant, il est trop tôt pour se prononcer sur la tenue d’une telle enquête publique».

Réactions politiques

En pleine campagne électorale, les principaux partis politiques ont réagi par rapport à cet enjeu auprès de Noovo Info.

Joël Arseneau, candidat du Parti québécois pour les Îles-de-la-Madeleine, assure qu’un gouvernement du PQ tiendra compte sérieusement des recommandations d’une éventuelle enquête publique du coroner. Il estime qu’il faut prendre soin de ceux qui nous soignent.

Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, appuie de son côté la démarche des médecins et croit qu’il faut absolument prendre la mesure du nombre de décès par suicide chez les médecins.

Alexandre Boulerice, de Québec solidaire, a indiqué qu’un gouvernement dirigé par son parti mettrait le dossier directement dans les mains d’un ministre.

Dans une déclaration écrite, le Parti libéral du Québec a indiqué qu’il estime qu’il faut écouter les médecins. «Nous devons mieux comprendre les facteurs qui contribuent à cette détresse, nous assurer que les personnes qui en ont besoin puissent obtenir de l’aide rapidement et agir davantage en prévention», a affirmé la formation politique.

Finalement, la Coalition avenir Québec a écrit que la détresse des médecins doit être «prise au sérieux».

La lettre complète

Monsieur le Coroner en chef,

Nous, médecins soussignés exerçant au Québec, sollicitons respectueusement la tenue d’une enquête publique thématique portant sur les décès par suicide de médecins et sur les facteurs individuels, professionnels, organisationnels et systémiques susceptibles d’y contribuer.

Depuis le mois de mars 2026, cinq décès de médecins québécois rapportés comme étant survenus par suicide ont été portés à notre connaissance. Ces décès ont touché des médecins omnipraticiens et spécialistes de différentes régions du Québec. Chacun constitue d’abord une tragédie humaine pour les personnes décédées, leurs proches, leurs collègues et leurs patients.

Nous ne prétendons pas, sur la seule base de ces événements rapprochés, démontrer une augmentation statistique des suicides chez les médecins ni établir un lien causal entre ces décès. L’absence de données québécoises publiques, centralisées et suffisamment détaillées nous empêche justement de mesurer adéquatement l’ampleur et l’évolution du phénomène. Cette incertitude ne devrait toutefois pas conduire à l’inaction. Elle constitue plutôt, à nos yeux, une raison fondamentale de documenter la situation avec rigueur.

Les Portraits 2024 et 2026 des comportements suicidaires au Québec, produits par l’Institut national de santé publique du Québec avec la contribution du Bureau du coroner, démontrent que les données issues des dossiers de coroners contribuent déjà à la surveillance du suicide au Québec. Bien que ces rapports ne présentent pas de ventilation selon la profession, ils illustrent la valeur de ces données pour mieux comprendre les phénomènes de mortalité et orienter les efforts de prévention. Par ailleurs, des publications médiatiques parues en février 2024 ont attiré l’attention sur les facteurs de risque auxquels peuvent être particulièrement exposés certains groupes professionnels, notamment les policiers et les paramédicaux. Ces travaux et observations témoignent de la pertinence d’étudier le suicide sous un angle professionnel et de développer, lorsque la disponibilité et la qualité des données le permettent, des analyses adaptées aux réalités propres à certains métiers.

Les données canadiennes disponibles confirment que la santé psychologique des médecins demeure préoccupante. Selon l’Enquête nationale sur la santé des médecins menée en 2025 par l’Association médicale canadienne, 46 % des médecins et résidents interrogés rapportaient un niveau élevé d’épuisement professionnel et 42 % obtenaient un résultat positif au dépistage de la dépression. De plus, 34 % indiquaient avoir eu des pensées suicidaires au cours de leur vie et 11 % au cours des douze mois précédents.

La détresse des médecins ne peut être considérée uniquement comme un problème individuel. Elle s’inscrit dans un environnement professionnel caractérisé, notamment, par une exposition répétée à la souffrance et à la mort, une lourde responsabilité clinique et médicolégale, des charges de travail et des tâches administratives importantes, un manque de ressources, des difficultés d’accès à des soins confidentiels, la crainte de conséquences professionnelles associées à une demande d’aide ainsi que la stigmatisation persistante des troubles de santé mentale au sein de la profession.

À ces réalités peuvent s’ajouter des transformations rapides du réseau de la santé, une perte de sens professionnel, une détérioration perçue de l’autonomie clinique, des rapports parfois conflictuels entre les médecins, les institutions et les autorités publiques ainsi qu’un discours public susceptible d’être vécu comme dévalorisant. La pandémie de COVID-19 et les bouleversements professionnels qui l’ont suivie mériteraient également d’être considérés. Nous ne présumons pas du rôle de ces facteurs dans les décès récents : nous demandons précisément qu’ils puissent être examinés de manière indépendante, impartiale et fondée sur les faits.

Une enquête publique thématique offrirait un cadre permettant de dépasser les perceptions et les témoignages isolés. Elle pourrait réunir les proches qui souhaitent participer, des médecins, des chercheurs, des spécialistes de la prévention du suicide, le Programme d’aide aux médecins du Québec, le Collège des médecins du Québec, les fédérations médicales, les facultés de médecine, les établissements de santé, les assureurs, les autorités gouvernementales et toute autre organisation concernée.

Dans le respect de la compétence du coroner et de la vie privée des personnes décédées et de leurs proches, nous demandons que soit évaluée la possibilité de tenir une enquête publique thématique portant sur les décès pouvant légalement être réunis à cette fin, avec les objectifs suivants :

  1. documenter les causes probables et les circonstances des décès examinés, sans présumer qu’ils résultent des mêmes facteurs ;
  2. déterminer si certains facteurs professionnels, organisationnels ou systémiques ont pu contribuer à ces décès ;
  3. examiner les obstacles rencontrés par les médecins lorsqu’ils cherchent de l’aide, notamment la stigmatisation, les inquiétudes relatives à la confidentialité et la crainte de conséquences sur leur droit d’exercice, leur assurabilité ou leur réputation professionnelle ;
  4. évaluer l’accessibilité, la continuité et l’indépendance des services de prévention et de soutien actuellement offerts aux médecins, aux résidents et aux étudiants en médecine ;
  5. examiner les mécanismes de détection et d’intervention à la suite de manifestations de détresse, d’un arrêt de travail, d’un retour au travail ou d’un événement professionnel particulièrement éprouvant ;
  6. déterminer si les données actuellement recueillies permettent de connaître l’ampleur et l’évolution du suicide au sein de la profession médicale au Québec ;
  7. proposer des mécanismes durables de surveillance, de prévention et de reddition de comptes, pouvant notamment prendre la forme d’un registre, d’un observatoire ou d’un comité permanent d’examen des décès ;
  8. formuler des recommandations concrètes aux organisations professionnelles, aux établissements de santé et aux autorités gouvernementales afin de prévenir d’autres décès.

Nous souhaitons également qu’une telle enquête permette de déterminer comment aborder publiquement le suicide chez les médecins de manière responsable. Le silence peut renforcer la honte et l’isolement, tandis qu’une communication inadéquate peut comporter des risques. Des balises respectueuses des principes reconnus de prévention du suicide, de la volonté des familles et de la dignité des personnes décédées devraient être établies.

Notre démarche ne repose aucunement sur l’idée que la vie ou la souffrance des médecins aurait davantage d’importance que celle des autres professionnels. Les médecins constituent toutefois un groupe exposé à des réalités particulières qu’il importe de mieux comprendre. Une démarche permettant de documenter le suicide selon la profession médicale pourrait également servir de modèle pour l’étude d’autres professions soignantes ou particulièrement exposées à la détresse, aux traumatismes et à la souffrance humaine. À terme, une meilleure connaissance des réalités propres aux différents métiers de la santé et des services sociaux pourrait favoriser l’élaboration de stratégies de prévention mieux adaptées à chacune de ces populations.

La mission du Bureau du coroner consiste non seulement à rechercher les causes probables et les circonstances de décès violents ou obscurs, mais également à mieux comprendre les phénomènes de mortalité, à prévenir des décès évitables et à protéger la vie humaine. Les enquêtes publiques thématiques permettent précisément de réunir plusieurs expertises, d’examiner des enjeux qui dépassent un seul décès et de formuler des recommandations d’intérêt collectif.

Chaque médecin qui décède par suicide représente une vie irremplaçable. Chaque médecin qui demeure seul avec sa détresse constitue également un appel à agir. Les conséquences touchent les familles, les équipes soignantes, les patients et l’ensemble du réseau de la santé.

Nous vous demandons donc respectueusement d’examiner l’opportunité d’ordonner une enquête publique thématique sur les décès par suicide de médecins au Québec et de mettre en place un processus permettant d’en documenter les facteurs contributifs et d’en dégager des mesures concrètes de prévention.

Nous formulons cette demande dans un esprit de collaboration, de compassion et de protection de la vie humaine, sans rechercher de coupable et sans présumer des conclusions auxquelles une enquête indépendante pourrait conduire.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Coroner en chef, l’expression de notre très haute considération.

Précision

Note de la rédaction: si vous pensez au suicide ou vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles en tout temps au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), par texto (535353) ou par clavardage à suicide.ca.