Les préjugés liés au poids ne datent pas d’hier et la question de la diversité corporelle n’est pas nouvelle au Québec. Si la majorité des Québécois reconnaissent la grossophobie et ses impacts sur la santé mentale et l’estime de soi, plusieurs sous-estiment son impact négatif sur la qualité des soins reçus par les patients.
Un sondage Léger, mené pour le compte de Parlons Obésité — une organisation de défense des droits —, indique que seulement 38 % des Québécois sondés croient que le système de santé est un lieu de discrimination.
Cette perception semble étonnante alors que la réalité est tout autre pour les principaux concernés : une consultation menée par Parlons Obésité auprès de 528 personnes vivant avec l’obésité révèle que 57 % d’entre elles y ont subi des jugements. Plus inquiétant encore, 44 % des répondants avouent avoir déjà évité ou reporté un rendez-vous médical par simple crainte d’être stigmatisés, mettant ainsi leur propre santé en péril.
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«Dans ma pratique et dans mes échanges quotidiens avec des personnes vivant avec l’obésité, j’entends encore trop souvent des récits de honte, de malaise et de consultations où elles ne se sentent pas pleinement comprises», a affirmé à Noovo Info Tammy Cadieux, infirmière clinicienne et présidente de Parlons Obésité.
Ce fossé met en lumière l’urgence de reconnaître l’obésité comme une maladie chronique à part entière et de revoir les pratiques. «Sur le terrain, on voit tous les jours à quel point cette stigmatisation peut fragiliser la relation de soins et décourager des personnes de demander de l’aide.»
La grossophobie médicale
Tammy Cadieux est d’avis que l’on peut affirmer que le système de santé québécois est grossophobe.
«Vous devez passer une résonance magnétique, mais vous n’entrez pas dans la machine, la balance de votre médecin ne supporte pas plus de 300 lb, le brassard pour mesurer votre tension artérielle n’est pas assez grand, etc. Ce sont toutes des formes de grossophobie», a-t-elle expliqué.
Le Dr Yves Robitaille, interniste et spécialiste en médecine métabolique, croit aussi que le système de santé québécois est grossophobe.
«On traîne un historique d’une centaine d’années où, dans l’imaginaire de tout le monde, incluant les soignants, l’obésité c’est uniquement une question de choix de vie», a-t-il confié à Noovo Info.
Le Dr Robitaille croit que les gens ont fait à tort une corrélation entre le fait que les gens souffrant d’obésité mangent mal et qu’ils sont sédentaires.
«C’est un fait, mais il y a des gens qui mangent mal et qui sont sédentaires et qui ne souffrent pas d’obésité, et il y a des gens qui souffrent d’obésité qui mangent très bien et qui sont actifs physiquement», a-t-il nuancé.
Le sujet de la grossophobie médicale est d’ailleurs d’actualité depuis quelques années au Québec. À l’automne 2024, une réflexion éthique autour des enjeux cliniques associés à la grossophobie médicale a été publiée sur le site Web de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec et le Collège des médecins du Québec prend position sur son site Web indiquant qu’à titre d’ordre professionnel ayant comme mission première la protection du public, «le CMQ est d’avis que tout comportement grossophobe chez les médecins est inacceptable».
Si Mme Cadieux et le Dr Robitaille sont convaincus qu’il y a plein de bons professionnels de la santé qui adressent l’obésité comme maladie de façon extraordinaire et que plusieurs patients peuvent ainsi être accompagnés, ils estiment qu’il y a encore beaucoup de lacunes.
«Une grande partie de mon travail, c’est de déconstruire ce que mes patients ont appris au fil des années, que c’est leur faute, ils prennent 100 % des responsabilités alors que ce n’est pas ça», a souligné le Dr Robitaille.
Une maladie, pas un choix de vie
Le spécialiste en médecine métabolique a expliqué à Noovo Info que les recherches tendent à prouver que l’obésité est une maladie du cerveau, du tissu adipeux et du système endocrinien. «Bref, c’est un problème de régulation de la réserve énergétique.»
«L’obésité vient de mécanismes de contrôle qui gèrent mal et qui font en sorte que le corps va accumuler de l’énergie, de la graisse, en surplus», a-t-il ajouté, mentionnant que le microbiote d’une personne, c’est-à-dire les bactéries dans l’intestin, pourrait aussi jouer un rôle dans le développement ou non de l’obésité. «Ce n’est pas une question de volonté ou une question de choix de vie.»
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Si la relation entre l’alimentation et l’exercice physique et la génétique jouent un rôle lorsqu’il est question d’obésité, d’autres facteurs sont à considérer comme le type d’alimentation, les hormones, la gestion du stress, le sommeil, les médicaments et les facteurs environnementaux.
Maladie chronique : Québec dit non
À ce jour, le gouvernement du Québec refuse de reconnaître l’obésité comme une maladie.
Une telle reconnaissance changerait toutefois bien des choses pour les gens souffrant d’obésité — et pour les gens qui les accompagnent dans les soins —, en leur donnant accès notamment à des médicaments payés par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Pour le moment, la RAMQ ne rembourse que les frais de la chirurgie bariatrique, et ce, sous certaines conditions.
«Outre la pharmacologie, les médicaments, c’est aussi l’accès à des nutritionnistes, à des kinésiologues, des psychologues, à des infirmières, ça va changer les choses. Actuellement, l’accès est difficile», a fait savoir le Dr Robitaille.
Au pays, l’Alberta est la seule province à reconnaître officiellement l’obésité comme une maladie chronique, et ce, depuis mars 2025.
À grande échelle, l’obésité est reconnue comme une maladie chronique et récurrente par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
«Je reste positif. On va y arriver un jour», a partagé le Dr Yves Robitaille.
L’impact des préjugés
Les préjugés face aux personnes vivant avec l’obésité sont nombreux et tenaces, selon Tammy Cadieux.
«Je pense qu’on a tous et chacun un peu de grossophobie en soi. Si on n’émet pas tous des commentaires, souvent on le pense », a-t-elle partagé. « Vous allez manger le midi avec vos collègues. Si vous prenez une salade, ils vont penser que vous faites attention à ce que vous mangez devant eux. Si vous prenez une poutine, alors que vous mangez bien quotidiennement, ils vont se dire “elle peut bien être grosse”. Les préjugés sont omniprésents.»
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Le sondage Léger commandé par Parlons Obésité dévoile que les contextes les plus souvent mentionnés où les personnes vivant avec l’obésité disent avoir subi du jugement ou de la discrimination sont les espaces publics et la famille (59 %), le milieu de la santé (57 %), le travail, les amis et les proches (43 %) et les réseaux sociaux (40 %).
Tammy Cadieux répète d’ailleurs le message que Parlons Obésité tente de véhiculer au maximum dans la population: «L’obésité, c’est une maladie. Ce n’est pas la faute de la personne. Il y a des choses que l’on peut faire, mais il y a aussi des choses sur lesquelles on n’a pas d’impact.»
Maude Picotte, directrice des communications chez Parlons Obésité et vivant elle-même avec cette condition, renchérit et rappelle aux gens qu’on ne devrait pas se permettre de commentaires ou de remarques sur le poids de quelqu’un, même si l’intervention se veut bienveillante.
«En fait, c’est souvent déguisé sous la bienveillance. La personne va dire “c’est parce que je tiens à toi, à ta santé”. Mais si réellement tu tiens à moi, tu vas t’abstenir de commentaires parce qu’ils ont beaucoup plus d’impact négatif que positif, particulièrement au niveau de la santé mentale », a-t-elle témoigné à Noovo Info.
Le danger des réseaux sociaux
La multitude d’informations qui circulent sur les réseaux sociaux en matière de santé, de perte de poids ou d’hygiène de vie est un problème et un défi pour les personnes vivant avec l’obésité, a estimé le Dr Robitaille. «Ça fait des décennies qu’il y a de la recherche sur l’obésité et on a encore de la difficulté à comprendre certaines choses. Ce n’est pas vrai que les gens sur les réseaux sociaux sont capables de faire la part du vrai et du faux.»
Le médecin croit d’ailleurs que la méconnaissance de la maladie et la présence de grossophobie chez certains soignants viennent empirer le problème.
«Quand une personne vivant avec l’obésité se tourne vers un professionnel de la santé et qu’elle se fait dire de manger moins et de bouger plus, ça provoque une fermeture envers le soignant et la personne se tourne souvent vers les réseaux sociaux », a-t-il expliqué.
Le Dr Robitaille conseille vivement aux personnes souffrant d’obésité de se tourner vers les professionnels de la santé. «Des gens qui ont un intérêt et une formation sur l’obésité, il y en a plus que l’on pense», a-t-il dit.
Le médecin suggère aussi d’avoir des discussions franches avec les soignants. «Les soignants doivent faire attention à comment s’adresser aux patients, mais les patients doivent aussi faire attention à ne pas tout prendre comme une attaque, parfois ce n’est que malhabile et parfois il faut appeler un chat un chat.»
«Il faut écouter nos patients, pas que les entendre», a conclu le Dr Robitaille.

