La saga judiciaire découlant de la diffusion du documentaire Père 100 enfants sur Crave en 2023 entre dans un moment déterminant alors qu’une mère réclame une injonction interlocutoire afin d’interdire les dons de sperme à Philippe Normand et à son fils Dominik Seelos.
Devant le juge Simon Chamberland au palais de justice de Montréal, Me Jessica Lelièvre, l’avocate de la demanderesse, a parlé lundi de «fraude à la fertilité» afin de justifier la demande d’injonction.
Laurie*, dont l’identité est protégée par une ordonnance de non-publication, est la mère de quatre enfants issus des dons de sperme de Philippe Normand et de Dominik Seelos. Elle agit au nom de plusieurs mères s’étant senties flouées par les défendeurs. Une dizaine d’entre elles sont d’ailleurs présentes lundi au palais de justice de Montréal.
Me Lelièvre affirme que Philippe Normand et Dominik Seelos avaient notamment menti sur la qualité de leur sperme, sur les quantités de dons et sur leur lien de parenté.
«Ils tentent de maximiser leur descendance», a-t-elle dit.
Des centaines d’enfants
Selon la preuve, Philippe Normand reconnait être le père biologique de 109 enfants. Le décompte présenté par Laurie s’élève plutôt à 162 enfants.
Dominik Seelos estime pour sa part avoir engendré 240 enfants via des dons de sperme alors que le décompte de la demanderesse est de plus de 400 enfants.
Selon ce qui a été avancé au palais de justice de Montréal, Normand et Seelos continuent à ce jour à faire des dons de sperme.
Philippe Normand aurait dit lors de son interrogatoire préliminaire qu’il était «enchanté de l’œuvre» et qu’il n’était pas «inquiété» de la consanguinité.
Dominik Seelos aurait pour sa part affirmé qu’«avoir un fan club, ça vaut le coup».
Me Jessica Lelièvre a affirmé lundi que les agissements des deux hommes ont porté atteinte à la dignité de la défenderesse, «tant sur le fondement contractuel que sur les droits fondamentaux».
Laurie a elle-même témoigné devoir vivre un lourd fardeau émotionnel ainsi que des préjudices psychologique et social en raison des mensonges des défendeurs. Elle a affirmé vivre de la culpabilité et de l’angoisse et que ces enfants sont perturbés par la situation.
En plus de réclamer une interdiction de donner du sperme pour Normand et Seelos, Me Lelièvre demande également au tribunal d’interdire aux défendeurs de publier ou de répondre à des commentaires ou de faire de la publicité en lien avec le don de sperme, afin de «prévenir» ce type de comportement.
Une demande «irrecevable»
Les deux hommes, qui se représentent seuls, estiment que la demande d’injonction interlocutoire est irrecevable.
Philippe Normand a affirmé devant le juge Chamberland qu’il estimait présenter un meilleur dossier médical que tous les standards. «Il n’y a pas de problème», a-t-il soutenu ajoutant que même au niveau psychologique, son dossier médical «est meilleur que tous les standards».
Philippe Normand et Dominik Seelos ont aussi affirmé qu’ils sont d’avis que le fait d’arrêter de donner du sperme aurait un impact sur «leur autonomie reproductive».
Interrogé par des journalistes dans un corridor du palais de justice de Montréal, Philippe Normand a affirmé lundi: «Je suis fier de mon œuvre.»
Il a également confirmé à la caméra de Noovo Info qu’il ne comptait pas s’arrêter de faire des dons de sperme.
«Je suis disponible, je ne suis pas en couple. Tant que ma ressource est disponible, je pense que c’est une excellente chose.»
— Philippe Normand
Selon M. Normand, la démarche judiciaire découle particulièrement d’une recherche identitaire de la part des enfants conçus par dons de sperme.
«Un enfant adopté veut éventuellement voir sa famille d’origine biologique. Les familles issues des dons font le même cheminement. Parfois ça ne plait pas aux parents, dans un cas comme dans l’autre», a-t-il expliqué.
Philippe Normand estime que les avancées technologiques facilitent les recherches identitaires des enfants, sans impliquer leurs parents.
«Il y a des tests génétiques qui permettent aux enfants de retrouver leur donneur et aussi les réseaux sociaux […]. Aujourd’hui les enfants retrouvent les donneurs sans que le souhaitent les parents parce que les parents, comme dans le cas de l’adoption, ils ont peur de la racine biologique», a-t-il dit.
«Père 100 enfants»
Il y a près de trois ans, Père 100 enfants levait le voile sur le phénomène peu connu du don de sperme artisanal. Des femmes ont découvert qu’elles s’étaient tournées vers les mêmes donneurs de sperme, un père et son fils, et que leurs enfants faisaient donc partie d’une fratrie insoupçonnée.
Après enquête, un troisième donneur de sperme en série a été dévoilé par l’enquête des journalistes de Noovo Info. Cet homme faisait partie de la même famille que les deux autres.
À la lumière des révélations de Père 100 enfants, le gouvernement du Québec avait ouvert une enquête sur le phénomène de don de sperme artisanal.
Dans la foulée de cette enquête, le ministre de la Santé de l’époque, Christian Dubé, avait admis combien le phénomène était «préoccupant» et avait lancé un plan d’action pour tenter d’encadrer l’accès sécuritaire aux dons de sperme.
Laurie vise à ce qu’une interdiction permanente de dons de sperme soit prononcée envers Philippe Normand et Dominik Seelos.
Une campagne de financement avait été lancée via GoFundMe en 2024 afin de soutenir les démarches judiciaires. Un objectif de 80 000$ avait été fixé. À ce jour, un peu plus de 27 000$ ont été récoltés.
*Nom fictif.
Avec des informations de Marie-Christine Bergeron, de Laurie Gervais et d’Audrey Bonaque pour Noovo Info.
Précision
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