L’arrivée d’une zone supervisée de «chamaillage» entre élèves dans une école primaire de Saint-Lin-Laurentides, dans Lanaudière, a récemment suscité une quantité de réactions – certaines positives, mais d’autres négatives – de la part de parents. Il faut savoir que cette méthode pédagogique est en fait en pleine expansion en Québec.
Ce sont des zones ALT, pour «activités ludiques turbulentes». Malgré des réticences parentales, ces espaces promettent des retombées surprenantes sur le climat scolaire, selon experts et intervenants du milieu.
Comment fonctionnent les zones de «chamaillage»?
La zone ALT, active en continu pendant une journée scolaire donnée, accueille par petits groupes les élèves de la maternelle à la 6e année, sans les mélanger.
Le système de la zone de «chamaillage» est très simple: deux jeunes volontaires s’affrontent dans un corps-à-corps supervisé.
«Les jeunes doivent dire “go” ensemble et il faut accompagner l’adversaire à tomber au sol», a expliqué Sonya Baril, technicienne au service de garde de l’école des Quatre-Vents, dans un entretien avec Noovo Info. «C’est un jeu de chamaille où l’on tente de déséquilibrer l’autre adversaire.»

Les règles de la zone «chamaillage» stipulent aussi qu’une fois au sol, on doit aider son adversaire à se relever et qu’à la fin du combat, les participants doivent se donner la main. «En cours de jeu, si quelqu’un dit “stop”, l’autre doit immédiatement arrêter», a souligné Sonya Baril.
«Bouger» et «extéroriser des comportements de façon adéquate»
Dans certains milieux de garde scolaires, des jeux comme la lutte au foulard et la souque à la corde sont également proposés aux jeunes, tout comme des jeux de lutte à genoux ou de chiens et chats.
L’équipe-école des Quatre-Vents n’a d’ailleurs que de bons mots pour la zone de «chamaillage».
«La zone permet aux jeunes de bouger plus et d’extérioriser des comportements de façon adéquate et encadrée», a souligné la directrice de l’établissement scolaire, Caroline Dumont.
La directrice a ajouté que la zone ALT permet aussi de faire de l’éducation des comportements auprès des élèves.
«On va reprendre divers comportements et souligner au jeune, par exemple: “Tu as joué trop fort”, “Tu n’as pas aidé ton adversaire à se relever”, “Ton intention n’était plus dans la gentillesse”, etc.», énumère Mme Dumont.
«La motricité globale, la gestion des émotions, les habiletés sociales, on travaille tout ça à travers le jeu de “chamaille”.»
— Sonya Baril, technicienne au service de garde de l’école des Quatre-Vents
Caroline Dumont prévient les écoles qui seraient tentées par l’expérience de la zone de «chamaillage» qu’elles doivent s’attendre à devoir bien expliquer le concept aux parents, mais que l’aventure en vaut largement la peine.
«Très bon pour l’enfant»
Questionnée par Noovo Info, la psychologue, autrice et conférencière Nathalie Parent trouve très bonne l’idée d’implanter des zones de «chamaillage» dans les écoles.
«C’est très bon pour l’enfant, ça aide à différents niveaux de son développement», a affirmé Mme Parent, soulignant qu’il faut bien faire la différence entre la bagarre et la chamaille.
«Il y a la bagarre parce que nous sommes fâchés et qu’on réagit en frappant l’autre et le jeu de chamaille où l’on teste un peu les frontières du corps, de l’autre, la force, etc.», explique la psychologue.

La Dre Parent ajoute que les jeux de chamaille comportent un aspect relationnel où la question de limite est très importante.
«Le jeune évalue notamment jusqu’à quel point il peut faire “mal” à l’autre parce que le jeu s’arrête quand il dépasse une certaine limite», souligne l’experte. «Le jeu de chamaille aide donc à apprivoiser ma limite et la limite de l’autre.»
La psychologue mentionne en plus que les jeux de chamaille impliquent un travail de réflexion: «On parle beaucoup du cortex préfrontal pour travailler la réflexion avant l’action, donc de diminuer l’agir, et c’est une belle façon de le faire à travers le jeu», selon elle.
Des écoles qui ont mis en place une zone de «chamaillage» rapportent avoir vu une nette amélioration du climat scolaire général et même une diminution de la violence.
«On est tous porteurs d’une agressivité», note la psychologue. «Les jeunes ont besoin de l’apprivoiser et quand on arrive à canaliser cette émotion dans un jeu qui est sain et constructif, comme le jeu de chamaille, les études nous démontrent une diminution de l’agressivité et de la violence dans les milieux scolaires et les CPE.»
La psychologue ajoute que plusieurs adultes optent pour l’activité physique pour se décharger des tensions accumulées en cours de journée, et ainsi retrouver un apaisement, et que les jeux de chamaille ont le même effet sur les jeunes.
«Si on peut canaliser cette intensité, tout en la maîtrisant, ça peut aider grandement à diminuer la violence», a-t-elle souligné.
Autre vertu du «chamaillage»: développer l’empathie chez les enfants, indique la psychologue. «Ça permet de se mettre à la place de l’autre. Si je reçois un coup qui fait mal, je n’aimerai pas ça, je vais me dire que je ne veux pas le reproduire.»
La Dre Parent rappelle par ailleurs que les risques font partie des jeux et des apprentissages, que ce soit dans le cadre du «chamaillage» ou tout autre jeu ou sport, et que c’est tout à fait sain de laisser nos enfants explorer des choses.
«Ça permet d’apprivoiser les peurs. C’est peut-être insécurisant la première fois, mais après l’enfant apprivoise le danger, le risque et le fait de ne pas savoir quand c’est quelque chose de nouveau», a-t-elle expliqué.
Les limites à ne pas franchir
Si le «chamaillage» comporte de multiples bienfaits, il n’en demeure pas moins que le jeu doit rester un jeu et qu’il y a certaines limites à ne pas franchir.
La Dre Parent suggère de cesser le jeu ou de faire un temps d’arrêt- que ce soit à l’école ou à la maison - lorsqu’on sent que l’intensité s’élève d’un cran.
«Il faut s’arrêter lorsqu’on sent que la colère va embarquer et que des gestes impulsifs peuvent arriver», a-t-elle précisé – d’où l’importance de la supervision d’adultes.
Il faut aussi décréter un arrêt de jeu lorsque l’un des participants abuse de son pouvoir ou de sa force.
«Je le vois souvent en consultation», rapporte la Dre Parent. «C’est moins sain quand, par exemple, papa persiste avec son poids, son corps, sa force, à maîtriser l’enfant pour le plaisir alors que l’autre veut juste se débattre et qu’il est fâché. Quand il n’y a plus de plaisir, d’un côté ou de l’autre, ça ne devient pas sain. Il faut arrêter.»
Des zones ALT en création
Le mois dernier à Saint-Lin-Laurentides, l’école primaire de l’Aubier a avisé les parents des élèves dans une lettre qu’une zone active avait été aménagé dans la cour d’école et qu’un projet pilote aurait lieu auprès des jeunes de deuxième année.
Les réactions à l’annonce ont été nombreuses, notamment via la page Spotted St-Lin-Laurentides.

Si la plupart des commentaires saluent l’initiative, d’autres déplorent l’exercice et certains en sont très surpris.
«Je ne vois pas le bienfait de faire de la violence gratuite [...]», a notamment écrit un parent.
«Il y a tellement de belles activités possibles autres que de se chamailler. On recule là [...]», a écrit une autre internaute.

Le Centre de services scolaire des Samares, dont fait partie l’école l’Aubier, a fait savoir par courriel à Noovo Info que quelques écoles de son territoire avaient mis en place des zones de «chamaillage».
«Cette approche reconnaît que le jeu physique, parfois énergique ou compétitif, fait partie du développement normal des enfants», dit-on au CSS. «Ces espaces permettent de répondre à un besoin de mouvement plus soutenu chez certains élèves et favorisent une dépense d’énergie encadrée, ce qui peut contribuer à un retour en classe plus disponible aux apprentissages.»
Le CSS des Samares précise qu’à ce jour, «aucun signalement ou plainte n’a été porté à son attention» en lien avec les projets de zones actives sur son territoire.
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Questionné sur le concept de zone ALT, le ministère de l’Éducation a affirmé à Noovo Info n’avoir émis aucune directive quant à la mise ne place de zone de «chamaillage» dans les écoles.
«Il appartient aux milieux scolaires d’évaluer, dans le respect de leur cadre de gestion des comportements et des règles de sécurité, et aussi de leur code de vie, les pratiques et activités jugées appropriées pour leurs élèves», dit le ministère.
