On apprend aux jeunes à gérer leur stress… dans un système qui le fabrique.
Ils dorment mal. Ils comptent les jours. Le matin, ils se lèvent avec un mal de ventre. En cette fin d’année scolaire, les élèves du secondaire entrent dans la période qu’ils redoutent : celle des examens du ministère. Pour plusieurs, tout se joue là, en quelques jours, en quelques heures.
Thomas, 16 ans, fait de l’anxiété. Présentement en secondaire 4, le jeune Montréalais souhaite entrer au cégep en sciences de la santé. Il aimerait avoir une bonne moyenne générale, pour assurer sa place dans l’établissement (public) convoité.
Il étudie beaucoup, dort peu, mange mal et sa vie sociale est minimale.
«J’ai l’impression que ma vie en dépend», me confie-t-il par textos.
Lorsque je lui glisse qu’il s’en met beaucoup sur les épaules, Thomas me répond du tac au tac: «C’est là que ça compte! C’est un coup à donner!»
Chaque année, on tient le même discours. On leur dit de respirer, de relativiser, de bien dormir, de bouger. On parle de gestion du stress, d’équilibre, de santé mentale.
Mais si le problème n’était pas leur capacité à gérer le stress ? Si le problème, c’était le système lui-même?
On apprend aux jeunes à gérer leur stress… dans un système qui le fabrique.
Perception et attentes
Parce qu’on s’entend, ces épreuves représentent une pression énorme.
Des mois d’apprentissage sont évalués en une poignée d’examens, souvent regroupés sur une courte période de quelques jours. De plus, leur poids est important dans la note finale. Leur résultat peut influencer l’obtention du diplôme, l’accès à certains programmes et parfois la perception qu’un jeune a de lui-même.
Tout ça, en pleine tempête hormonale, à 15, 16 ou 17 ans.
On leur dit que ce n’est «qu’un examen». Mais tout, autour d’eux, dit le contraire.
Les horaires sont chamboulés. Les révisions s’intensifient. Les conversations tournent autour des notes, des résultats, des moyennes. Les parents s’inquiètent. Les enseignants organisent des récupérations, des synthèses, et on leur rappelle constamment les enjeux.
Et les jeunes absorbent tout ça.
Pas étonnant que le stress de Thomas grimpe, comme chez des milliers de jeunes en ce moment.
Des changements
Ce qui me frappe, c’est qu’on leur propose des réponses individuelles: organisez-vous, étudiez, révisez, calmez-vous, apprenez à vous détendre, leur répète-t-on.
Comme si c’était ça, le problème. Comme si cette pression était «normale».
Je me permets de remettre en question le modèle: est-il encore aussi intouchable?
Au Québec, certaines écoles commencent à remettre en question ces fameuses périodes d’examens concentrées. À la suite d’un avis rendu public en 2025 par le protecteur national de l’élève, certaines directions ont revu leur façon de faire : moins de sessions d’examens intensives, une réflexion sur la répartition des évaluations dans le temps et une volonté de mieux tenir compte de la réalité des élèves.
Dans certains cas, ces périodes pouvaient représenter jusqu’à une douzaine de journées consacrées uniquement à des examens, étalées dans l’année.
«On ne peut pas, d’un côté, parler de bien-être et de santé mentale et de l’autre, concentrer autant d’enjeux en quelques jours, confie Julie, une directrice adjointe d’une école secondaire montréalaise. Ce n’est pas logique ni cohérent. Et on le sait, les ados sont excellents pour repérer toute incohérence ! Leur réflexe ? Se désengager et remettre en question le système »
L’idée n’est pas de supprimer toute évaluation, me dit-elle. Mais de se demander si concentrer autant d’enjeux en si peu de temps est vraiment la meilleure façon de mesurer les apprentissages.
Paradoxe
Si le système commence à douter, les élèves, eux, continuent de le subir.
Parce que le paradoxe est là. D’un côté, on parle beaucoup de santé mentale chez les jeunes. On reconnaît leur anxiété, leur fatigue, leur surcharge. On multiplie les ressources, les outils, les messages de bienveillance, les campagnes de sensibilisation.
Et de l’autre, on maintient des pratiques d’évaluation exigeantes, concentrées, stressantes, qui envoient exactement le message inverse : performe — et qui plus est, performe maintenant.
Et si on osait poser la question autrement ? Et si, au lieu d’apprendre aux jeunes à survivre à la pression, on s’interrogeait sur la pression elle-même ?
Ça ne veut pas dire abolir toute forme d’évaluation. Ni niveler par le bas. Mais peut-être réfléchir à la façon dont on évalue. À ce qu’on mesure exactement. Et surtout, à quand et comment on le fait.
On peut aussi se demander à qui sert cette pression. Et à qui elle coûte. Pendant qu’on débat, eux, ils sont là, assis à leur pupitre, à regarder l’horloge en tentant de ne pas paniquer.
Ils portent aussi quelque chose de plus lourd: l’impression que tout se joue maintenant.
Et ça, à 16 ans, je trouve que c’est beaucoup leur demander.
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