Société

Certains parents s’opposent à l’interdiction des réseaux sociaux comme en Australie

«On craint que les enfants trouvent d’autres applications, peut-être moins populaires.»

Publié le 

Archives via CTV News Archives via CTV News

Carol Todd milite depuis près de 15 ans pour une réforme de la législation canadienne sur les réseaux sociaux, après que sa fille, Amanda, a été victime de sextorsion et de harcèlement en ligne incessant, avant de se suicider en 2012.

Elle faisait même partie des dizaines de manifestants qui se sont rendus sur la Colline du Parlement lundi dernier pour exhorter le gouvernement fédéral à présenter à nouveau un projet de loi sur les préjudices en ligne, qui introduirait de nouvelles mesures visant à protéger les enfants contre les prédateurs en ligne.

Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.

Mais après avoir constaté les conséquences immédiates de l’interdiction des réseaux sociaux en Australie, en vigueur depuis près de cinq mois, elle se demande si interdire complètement l’utilisation des réseaux sociaux aux adolescents canadiens est la bonne approche.

«On craint que les enfants trouvent d’autres applications, peut-être moins populaires, où se rassembler — et aujourd’hui, en tant qu’adultes, nous n’avons aucun moyen de surveiller ou d’observer cet espace», a expliqué Mme Todd lors d’une entrevue avec CTV News, faisant valoir que l’interdiction australienne ne couvre pas tous les moyens par lesquels les adolescents peuvent se connecter à Internet et être exposés aux prédateurs.

«L’interdiction australienne ne visait pas vraiment les jeux vidéo — et dans le monde des jeux vidéo, il y a beaucoup de haine, d’extrémisme, de comportements prédateurs et de communications inappropriées», a-t-elle ajouté. «Discord n’est pas bloqué, Roblox n’était pas bloqué, et ces plateformes sont connues pour les comportements prédateurs qui y règnent.»

Mme Todd estime qu’une interdiction pure et simple, sans mesures d’accompagnement, pourrait au contraire inciter les adolescents à participer à des activités sur les réseaux sociaux avec une éducation et une surveillance limitées, comparant cette situation à la consommation d’alcool chez les mineurs.

«Nous avons toujours des mineurs qui vapotent. Nous avons toujours des mineurs qui fument des cigarettes. Nous avons des mineurs qui boivent de l’alcool», a-t-elle dit.

La députée conservatrice Michelle Rempel Garner a publié un message la semaine dernière, mettant également en doute l’intérêt d’une interdiction des réseaux sociaux — arguant que les enfants trouveraient des moyens de la contourner et que cela pourrait limiter leur droit à la liberté d’expression.

«Les jeunes sont remarquablement rusés — et l’interdiction des réseaux sociaux en Australie a montré à quel point ils sont habiles à contourner les restrictions d’âge», a-t-elle rapporté dans son article sur Substack. «Les adolescents se sont rapidement tournés vers les VPN, le partage de comptes familiaux et la falsification de leur âge pour continuer à utiliser ces plateformes.»

«De grandes organisations de défense des libertés civiles ont fait remarquer que, si elles sont mal conçues, les interdictions totales fondées sur l’âge peuvent ne pas résister à un examen constitutionnel et pourraient équivaloir à une censure inconstitutionnelle de la liberté d’expression protégée», a-t-elle précisé.

Une récente enquête menée par la Fondation Molly Rose montre que 61% des Australiens âgés de 12 à 15 ans ont toujours accès à un ou plusieurs comptes sur les réseaux sociaux — tandis que des documents gouvernementaux obtenus par l’agence de presse française AFP montrent qu’il n’y a pas eu de «changement significatif» dans l’utilisation des grandes plateformes technologiques comme TikTok et Instagram.

«Les interdictions sont facilement contournées. Les enfants sont très doués en informatique et maîtrisent parfaitement la technologie», a mentionné l’analyste technologique Carmi Levy lors d’une entrevue avec CTV News dimanche. «Nous constatons qu’en Australie, ils utilisent leurs parents et leurs frères et sœurs aînés, (ainsi que) des pièces d’identité délivrées par le gouvernement, pour contourner la vérification de l’âge — c’est donc un moyen très imparfait de garantir la sécurité numérique des enfants.»

M. Levy estime qu’une interdiction isolée n’est pas la meilleure approche, mais qu’elle devrait s’inscrire dans un cadre plus large.

«C’est une première étape importante dans le débat et cela les oblige enfin à s’attaquer à un problème dont nous aurions probablement dû nous occuper, tant en tant qu’individus qu’en tant que société, il y a des années», a-t-il ajouté.

Il faut «agir tôt»

Selon Todd Cunningham, psychologue clinicien et professeur associé à l’Université de Toronto, cinq mois ne suffisent pas pour constater les effets positifs potentiels de l’interdiction des réseaux sociaux en Australie.

Selon lui, l’interdiction des réseaux sociaux crée une «friction» — ce que la psychologie et les sciences du comportement décrivent comme une résistance mentale interne qui rend une décision un peu plus difficile à mettre en œuvre.

«L’interdiction agit donc en quelque sorte comme un frein à l’impulsivité, en rendant plus difficile le fait de se précipiter immédiatement sur ces plateformes , a indiqué M. Cunningham lors d’une entrevue avec CTV News samedi.

«Souvent, les élèves sont très impulsifs. Leur cerveau est encore en développement et le contrôle des impulsions n’est pas encore tout à fait au point — donc le fait d’avoir ces frictions est vraiment une bonne chose», a-t-il dit, précisant que la «friction» fonctionne également dans le cas de la consommation d’alcool chez les mineurs, dans la mesure où, même si certains jeunes le font, cela crée une plus grande résistance mentale face à l’acte lui-même.

Jay Olson, chercheur postdoctoral au département de psychologie de l’Université de Toronto, a soutenu que l’interdiction permettrait au moins d’éviter les effets négatifs des réseaux sociaux sur l’esprit en développement des adolescents, le temps de trouver une solution à long terme plus nuancée.

«Plus il y a de couches, plus on est protégé contre ces aspects négatifs des réseaux sociaux et de l’utilisation des cellulaires intelligents. »

—  Jay Olson, chercheur postdoctoral au département de psychologie de l’Université de Toronto

«Je vois cela comme des tranches de fromage suisse», a-t-il illustré lors d’une entrevue avec CTV News samedi. «Une couche correspondrait à la réglementation, qui comporterait des trous, une sorte de failles. Mais il y a ensuite une autre couche qui serait la surveillance parentale. Une autre couche pourrait être l’interdiction des téléphones à l’école, et une autre encore pourrait consister à modifier les paramètres de son téléphone.»

M. Olson estime qu’il faudra peut-être 5 à 10 ans pour déterminer quelles solutions fonctionnent le mieux et lesquelles ne fonctionnent pas.

«L’option qui s’offre à nous actuellement est d’essayer une solution imparfaite, d’en tirer des leçons et de pouvoir la modifier plus tard, ou bien de rester les bras croisés et d’attendre — et peut-être que dans 5 à 10 ans, le problème sera plus grave qu’il ne l’est aujourd’hui», a-t-il indiqué. «Je pense donc que parfois, agir tôt peut être préférable à l’inaction.»

Le temps d’écran augmente chez les jeunes adultes... et les aînés Les adolescents ne sont pas les seuls à avoir une utilisation intensive des écrans. Une enquête de la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal et de l’Université Concordia révèle que les jeunes adultes ont un temps d’écran quotidien élevé, et un autre groupe ressort du lot: les aînés de 65 ans et plus.

«Changement générationnel»

Mohit Rajhans, consultant en intelligence artificielle, estime que la question ne se résume pas à instaurer une interdiction, mais que la législation doit être mieux adaptée pour suivre le rythme effréné de l’évolution des réseaux sociaux.

«Les personnes qui sont autour de la table et qui élaborent certaines de ces lois sont tellement à la traîne qu’elles ne comprennent même pas à quel point cette technologie a évolué rapidement», a-t-il déclaré dimanche à CTV News via Zoom.

M. Rajhans avance que les pays risquent de s’avancer en interdisant les réseaux sociaux aux générations futures, qui pourraient pourtant tirer profit des aspects sociaux et communautaires de ces applications.

«Nous sommes en train de créer un problème pour les jeunes, et nous ne le traitons pas correctement en nous contentant de dire qu’il faut les en priver», a-t-il dit. «La réponse est la suivante: revenons à la manière dont ces applications sont utilisées au quotidien, à leur utilité, puis réfléchissons à ce que nous allons réellement proposer à notre prochaine génération. Cela pourrait notamment inclure, vous savez, des identités numériques adaptées à une nouvelle génération, une approche standardisée de la manière dont les gens peuvent se connecter. Les parents n’ont même pas de guide à suivre pour l’instant.»

Les parents qui continuent de plaider en faveur d’une interdiction des réseaux sociaux font valoir que les premiers signes indiquant que cette mesure ne fonctionne pas pleinement reflètent à quel point les utilisateurs actuels sont ancrés dans cette pratique — et que les générations futures pourraient trouver plus facile de s’y conformer.

«Il s’agit d’un changement générationnel — et cela va prendre du temps», a lancé Jenny Perez, fondatrice d’Unplugged Canada, un groupe créé pour retarder l’utilisation des smartphones jusqu’à l’âge de 14 ans.

«Plus que tout, il s’agit de changer les normes sociales, ce qui prend du temps. Il y a des enfants de 14 ou 15 ans qui vont être confrontés à ce défi. Ils vont bien sûr essayer de trouver des moyens de contourner l’interdiction», a-t-elle expliqué. «Mais celle-ci envoie également un message clair et simple aux familles d’enfants plus jeunes — car nous leur disons simplement que ce n’est pas autorisé. Ceux qui ont 10, 11 ou 12 ans ne considèrent même plus cela comme une possibilité pour eux.»

Tous s’entendent sur un point: l’éducation doit faire partie intégrante de la législation sur Internet à l’avenir.

«Nous avons besoin de systèmes et de cadres complets conçus pour les élèves afin de les aider à comprendre l’environnement numérique dans lequel ils évoluent», a soutenu Carol Todd. «Nous ne voulons pas nous contenter de leur dire sans cesse “ne faites pas ça” parce que c’est mal.»

«Nous avons besoin d’une éducation numérique à l’école. Nous devons commencer dès maintenant à sensibiliser les enfants aux dangers de ce phénomène — cela doit donc faire partie du programme scolaire», a ajouté Jenny Perez.

Dans une déclaration à CTV News, le cabinet du ministre de la Culture, Marc Miller, a confirmé qu’aucune décision n’avait été prise concernant une éventuelle interdiction des réseaux sociaux.

«Nous voulons tous que nos enfants soient en sécurité lorsqu’ils naviguent dans le monde numérique, et les plateformes ont un rôle important à jouer pour relever ce défi», a déclaré la porte-parole Hermine Landry. «Notre gouvernement a l’intention d’agir rapidement pour mieux protéger les Canadiens, en particulier les enfants, contre les dangers en ligne. Aucune décision n’a été prise et nous aurons plus de détails à partager en temps voulu.»