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Guerre commerciale: mais pourquoi cibler le Canada?

Ce qui pèse dans la balance: le pétrole et... le lait.

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Réplique aux tarifs américains: «toute action a un coût»: affirme Carney Le premier ministre Mark Carney a publié une vidéo en ligne alors que le Canada a officiellement répliqué aux droits de douane américains.

Pour plusieurs, le Canada semblait une cible improbable dans une guerre commerciale avec les États-Unis.

Pourtant, aucun pays au monde n’achète autant aux États-Unis que son voisin du nord. Pour les agriculteurs américains, le Canada est le deuxième marché d’exportation, juste après le Mexique.

Un accord commercial nord-américain — négocié par le président américain Donald Trump lui-même lors de son premier mandat — fait que la plupart des produits américains entrent au Canada duty-free (hors taxes).

Et dans les classements des économies les plus ouvertes au monde, le Canada figure généralement parmi les premiers.

Mais aujourd’hui, quand Trump regarde le Canada, il voit un prédateur qui cherche à arnaquer les États-Unis et à étrangler leurs industries.

«L’un des pires abuseurs, c’est le Canada», a déclaré le président sur les réseaux sociaux le mois dernier. «Ils nous arnaquent depuis des décennies, et ça va s’arrêter.»

Pourquoi tout ce revirement de situation? Explications

Comment ça s’est détérioré

Depuis l’échec des négociations commerciales le 21 août, les relations entre le Canada et les États-Unis, alliés de longue date, se sont détériorées, Trump n’ayant cessé de provoquer les dirigeants canadiens par des attaques personnelles et de présenter le pays comme faible.

Trump a également soulevé de la colère dans l’opinion publique canadienne en évoquant à plusieurs reprises l’idée de faire du Canada le 51e État américain et en signant un décret ordonnant au gouvernement fédéral de rebaptiser le lac Ontario «lac Amérique».

CNN Donald Trump Une carte sur laquelle le lac Ontario est baptisé «lac Amérique» est exposée alors que le président Donald Trump signe un décret lors d'un événement organisé dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, le 27 août à Washington, DC. (Crédit : Andrew Harnik/Getty Images via CNN Newsource)

Le mois dernier, Trump a imposé des droits de douane de 50 % sur 20 milliards de dollars de produits canadiens pour protester contre ce qu’il qualifie de discrimination à l’égard des exportations américaines de voitures, de produits laitiers et de boissons alcoolisées.

Quand Ottawa a riposté mardi en instaurant ses propres droits de douane, Trump a durci le ton, promettant d’exclure les entreprises canadiennes des marchés publics aux États-Unis et allant même jusqu’à interdire purement et simplement certains produits canadiens, notamment les motos, certains produits laitiers et la plupart des boissons alcoolisées.

C’est un revirement de situation choquant pour le Canada, un pays qui a bâti son économie autour du commerce international. Selon la Banque mondiale, le commerce du Canada représente 64 % de sa production économique, contre 25 % pour les États-Unis.

La Heritage Foundation, un think-tank conservateur de Washington, a classé le Canada 14e (sur 184 économies) dans son Index of Economic Freedom (indice de liberté économique); les États-Unis y sont huit places plus bas, à la 22e place.

L’Institut Fraser, un think-tank libertaire et donc de l’autre côté du specte, situé à Vancouver, a lui aussi classé le Canada 11e (sur 165 pays et territoires) dans son rapport sur la liberté économique dans le monde.

Avant la dernière flambée des droits de douane, le taux tarifaire effectif du Canada sur les importations en provenance des États-Unis était d’environ 2,4 %, soit moins de la moitié des 5 % que les États-Unis imposaient au Canada, selon les calculs d’Oxford Economics.

La plupart des exportations américaines entrent au Canada hors taxes dans le cadre de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique que Trump a négocié lors de son premier mandat.

C’est l’état des choses. Maintenant, voici des raisons pour lesquelles le Canada peut être ciblé dans ce conflit tarifaire.

Le Canada protège son secteur laitier de la concurrence

Bien qu’il garde globalement son économie ouverte au commerce, le Canada protège tout de même plusieurs industries nationales. Barry Appleton, codirecteur du Center for International Law de la New York Law School, qualifie le Canada d’«économie modérément protégée avec deux ou trois secteurs véritablement fermés».

Les États-Unis se plaignent depuis des décennies, par exemple, de ce qu’ils appellent des subventions déloyales accordées aux producteurs canadiens de bois d’œuvre résineux — même si le Canada conteste ces allégations.

Dans ses mémoires publiés en 2023, Robert Lighthizer, représentant américain au commerce pendant le premier mandat de Trump, a affirmé que le Canada ne faisait que «se montrer en apparence favorable au libre-échange».

«En réalité, le Canada est un pays assez étroit d’esprit — et parfois même assez protectionniste»; le système mis en place par le Canada pour protéger son secteur laitier, a écrit Lighthizer, «ferait rougir un commissaire soviétique».

U.S. Trade Representative Lighthizer speaks Le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, s'exprime devant une sous-commission de la commission des finances du Sénat américain, à Washington, le 26 juillet 2018. Photo AP

Le Canada protège ses producteurs laitiers grâce à un système alambiqué qui impose des droits de douane de plus de 200 % sur la plupart des produits laitiers — près de 300 % sur certains, comme le beurre — dès qu’ils dépassent un quota, selon Leonard Polzin, spécialiste des marchés laitiers à l’Université du Wisconsin.

Polzin a déclaré que les Canadiens avaient tout intérêt à protéger leur industrie laitière, politiquement sensible, de la concurrence américaine.

À lui seul, le Wisconsin produit plus de lait que tout le Canada. Les producteurs laitiers américains sont tellement doués pour produire de grandes quantités de lait à bas prix, a expliqué M. Polzin, que si le Canada ouvrait complètement son marché, «on inonderait le marché de tant de produits qu’il serait impossible pour eux de rester une industrie viable».

Trump a affirmé à tort mardi sur les réseaux sociaux que «le Canada ne laisse pas nos super agriculteurs laitiers vendre sur le marché canadien».

En réalité, les États-Unis ont accepté, dans le cadre de l’ACEUM, de permettre au Canada de maintenir son système de gestion de l’offre en échange d’un meilleur accès au marché canadien pour les producteurs laitiers américains.

Et les producteurs laitiers américains ont bien progressé : les exportations laitières américaines vers le Canada ont augmenté de plus de 11 % l’année dernière, après une hausse de 8 % en 2024, selon le département américain de l’Agriculture.

«On voit les produits laitiers s’implanter de plus en plus au Canada», a déclaré M. Polzin. «C’est pas toujours rose. C’est pas toujours facile, mais au fil du temps, ça s’est développé.»

Les États-Unis affichent déjà un solide excédent commercial dans le secteur laitier avec leur voisin du nord : l’année dernière, ils ont exporté pour 1,3 milliard de dollars de produits laitiers vers le Canada, tout en n’en important que pour 585 millions, selon l’USDA.

Le pétrole

En fait, les États-Unis ont un déficit commercial avec le Canada – parce qu’ils ont besoin du pétrole de l’Alberta

Dans l’ensemble, les États-Unis ont un déficit commercial avec le Canada – 27,3 milliards de dollars l’année dernière – et Trump n’est pas content.

Mais l’écart entre ce que les États-Unis vendent au Canada et ce qu’ils y achètent s’explique par un seul secteur : le pétrole. Le Canada a exporté pour plus de 85 milliards de dollars de pétrole brut vers les États-Unis en 2025.

Les raffineries du Midwest américain ont besoin du pétrole brut lourd et acide issu des gisements de sables bitumineux de l’Alberta.

«C’est le seul pétrole qu’ils peuvent utiliser», explique Barry Appleton.

«Ils ne peuvent pas utiliser le brut du Texas. Ils ne peuvent pas utiliser le brut vénézuélien. Ils ne sont pas équipés pour ça. Il faudrait des années et des milliards de dollars pour s’adapter.»

—  Barry Appleton, codirecteur du Center for International Law de la New York Law School

En plus, le pétrole canadien se vend moins cher que le brut américain de référence.

Il reste du temps

Il est encore temps de trouver un accord pour sortir de l’impasse

Les deux pays ont besoin l’un de l’autre sur le plan économique. Le Canada envoie environ 70 % de ses exportations vers le sud, aux États-Unis. Les raffineries américaines ont besoin du pétrole de l’Alberta. Les agriculteurs américains ont besoin d’engrais potassiques canadiens. Les communautés situées à la frontière nord des États-Unis dépendent de l’électricité produite au Canada.

Il y a donc une forte incitation pour que les deux pays parviennent à un accord. Et Inu Manak, chercheuse senior à l’Institut Peterson d’économie internationale, a fait remarquer avec optimisme que l’interdiction américaine sur certains produits canadiens n’entrera en vigueur que le 29 septembre, ce qui laisse du temps pour les négociations.

«Ça ne va pas se passer avant trois semaines», a-t-elle déclaré. «C’est un peu comme si on disait : “On va riposter, mais pas tout de suite.” … Il pourrait y avoir une issue à tout ça.»

Le premier ministre canadien Mark Carney a déclaré que son pays restait ouvert à un accord : «Le Canada est toujours prêt à conclure un accord équitable.»

Trump et ses négociateurs commerciaux font aussi pression pour que le Canada cède une partie de son secteur manufacturier aux États-Unis — une proposition difficile à faire accepter à Ottawa.

«Si tu veux nous prendre tous nos emplois et notre industrie, pourquoi est-ce que je coopérerais avec toi ?», a illustre la chercheuse Inu Manak

Barry Appleton, de la New York School of Law, souligne que cette impasse met en péril l’ACEUM, qui a permis la création d’une industrie automobile florissante à cheval entre les États-Unis, le Canada et le Mexique.

«On avait la meilleure économie nord-américaine intégrée qui soit», a-t-il déclaré. «Et maintenant, ce n’est plus le cas… C’est comme se retrouver dans une très mauvaise impasse avec ton ado de 14 ans. Personne n’est content dans cette histoire.»

Rob Gillies, journaliste de l’AP à Toronto, a contribué à cet article.

Paul Wiseman, Associated Press