La nouvelle application de négociation sur les marchés de prédiction de la firme Wealthsimple met en avant plusieurs sujets dans lesquels les Canadiens ne peuvent pas investir.
Des professeurs de finance y voient le signe que l’entreprise a l’intention d’étendre ce produit, qui permet aux investisseurs de miser un dollar ou moins sur l’issue d’événements économiques, financiers ou climatiques.
Lorsque Charles Martineau, maître de conférences en finance à l’Université de Toronto, et Marius Zoican, titulaire de la chaire de recherche du Canada en technologie financière, se sont connectés chacun à l’application Wealthsimple Prédiction, ils ont constaté qu’elle affichait des prédictions sur l’identité du prochain James Bond, le résultat de futurs matchs de football américain et le vainqueur de l’élection présidentielle américaine de 2028.
Les utilisateurs canadiens ne peuvent parier sur aucun de ces sujets, car les autorités de régulation du pays n’ont pas encore autorisé les transactions sur les marchés de prédiction concernant le divertissement, le sport ou la politique. De plus, ces sujets ne peuvent être proposés que si leur issue n’est connue que dans au moins 30 jours.
En cliquant sur l’un de ces sujets, une note de Wealthsimple s’affichait, proposant d’avertir l’utilisateur dès que les transactions seraient disponibles.
«Le message à retenir ici est que les marchés de prédiction sont là pour durer, et même s’il existe quelques restrictions temporaires, il ne faut pas s’inquiéter si les contrats sur lesquels on peut négocier semblent assez ennuyeux, car l’entreprise travaille à surmonter ces obstacles et à rendre tout cela accessible à l’avenir.»
— Marius Zoican, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en technologie financière
Les deux professeurs estiment que le fait d’afficher des sujets sur lesquels les utilisateurs ne peuvent pas négocier est un signe que l’entreprise tente d’évaluer s’il existe un intérêt suffisant de la part des consommateurs pour élargir son offre naissante de marchés de prédiction.
«Wealthsimple va essayer de recueillir autant de données que possible pour ensuite s’adresser aux régulateurs et tenter de faire avancer les choses, croit le Pr Martineau. Et c’est tout à fait légitime de sa part, car si mon objectif était de faire croître Wealthsimple, c’est exactement ce que je ferais.»
Interrogée sur cette stratégie, une porte-parole de Wealthsimple, Victoria Belton, explique que cette application en est encore à ses tout débuts et que, «pour l’instant», l’entreprise se concentre sur les marchés qu’elle propose déjà.
Elle précise que d’autres thèmes ne sont disponibles qu’en mode consultation, afin que les clients puissent suivre l’évolution de la situation.
Elle a toutefois également partagé un document publié récemment par l’entreprise, décrivant comment celle-ci envisage le fonctionnement au Canada d’une réglementation relative aux marchés de prédiction, y compris les contrats sportifs.
L’Organisme canadien de réglementation des investissements (OCRI), l’organisme national chargé de réglementer les courtiers en valeurs mobilières, n’autorise pas les transactions sur les marchés de prédiction dans les domaines du divertissement, du sport et de la politique.
Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle limite les transactions sur les marchés de prédiction aux prévisions économiques et climatiques ainsi qu’aux indicateurs financiers, la porte-parole de l’OCRCVM, Kate Morris, n’a fourni aucune explication. Elle a déclaré que l’organisme continuait de suivre l’évolution du marché afin de déterminer si une réglementation supplémentaire était nécessaire.
Elle a refusé de se prononcer sur la question de savoir si Wealthsimple enfreignait la réglementation en proposant, à l’aide de son application, des contrats sur lesquels il est interdit de négocier au Canada.
Ilana Kelemen, porte-parole des Autorités canadiennes en valeurs mobilières, n’a pas non plus souhaité s’exprimer sur la question, mais elle recommande «d’éviter d’utiliser des plateformes ou de négocier par l’intermédiaire de courtiers qui ne se conforment pas à la législation canadienne sur les valeurs mobilières et qui ne sont ni enregistrés ni reconnus par un organisme canadien de réglementation des valeurs mobilières, car ils présentent des risques importants pour les clients, les actifs des investisseurs pouvant ne pas être suffisamment protégés.»
Les autorités de régulation des valeurs mobilières de nombreux pays ne sont pas favorables aux marchés de prédiction dans les domaines du sport, du divertissement et de la politique, car elles les jugent risqués, vulnérables aux délits d’initiés et estimant qu’ils relèvent davantage de la compétence des organismes de régulation des jeux d’argent, a expliqué M. Zoican.
Au sud de la frontière, les transactions portant sur les sujets interdits au Canada ne sont pas seulement autorisées; elles sont en plein essor.
Lorsqu’on y ajoute les cryptomonnaies, le Pew Research Center estime que le sport et la politique représentaient 91 % du volume mondial des transactions entre juillet 2024 et mai dernier sur Kalshi, une plateforme avec laquelle Wealthsimple s’est associée pour son produit de marché de prédiction.
Sur la même période, ces thèmes ont représenté 90 % des investissements sur les marchés de prédiction sur Polymarket, une plateforme interdite en Ontario en raison de la réglementation sur les valeurs mobilières.
«Le sport, les événements liés aux célébrités, les événements politiques: voilà le cœur des marchés de prédiction, de Kalshi et de Polymarket. C’est là que se concentre l’essentiel du volume, constate le Pr Zoican. Il est logique que Wealthsimple souhaite se tailler une part de ce gâteau.»
Proposer des transactions élargies sur les marchés de prédiction ne serait pas seulement un moyen de percevoir des commissions sur chaque pari.
C’est également un moyen pour Wealthsimple, une entreprise de services financiers en pleine croissance qui devient de plus en plus un concurrent sérieux pour les grandes banques canadiennes, d’attirer de nouveaux clients vers des produits impliquant des investissements bien supérieurs à 1 $.
«L’entreprise reconnaîtra peut-être qu’elle ne gagnera pas d’argent avec ça, mais souhaite simplement attirer des gens à l’aide des marchés de prédiction, puis essayer à terme de les convertir à notre plateforme Wealthsimple, souligne le Pr Martineau. C’est peut-être une autre stratégie marketing visant à élargir leur base de clients, pour ensuite tenter de les transformer en véritables investisseurs sur Wealthsimple.»

