Les actions des plus grands producteurs de sables bitumineux du Canada ont subi des pressions lundi après que l’armée américaine a capturé le dirigeant vénézuélien et que le président Donald Trump a annoncé son intention de placer l’industrie pétrolière de ce pays entre les mains d’entreprises américaines.
Cenovus Energy et Canadian Natural Resources perdaient chacune environ 5 %, tandis que Suncor Energy reculait de 1,4 %. Enbridge, qui exploite un vaste réseau transfrontalier d’oléoducs qu’elle prévoit d’étendre, et South Bow, dont le réseau Keystone achemine du pétrole brut vers les États-Unis, retraitaient chacune d’environ 3 %.
Dans l’ensemble, l’indice de l’énergie à la Bourse de Toronto reculait de plus de 3 %.
Les raffineries de la côte américaine du golfe du Mexique sont conçues pour traiter du pétrole brut lourd, comme celui produit dans les sables bitumineux de l’Alberta et au Venezuela. Mais les sanctions américaines contre ce pays d’Amérique du Sud ont fait que pratiquement plus aucune de ses réserves n’est acheminée vers le marché américain.
«Si ces restrictions étaient levées, le Canada pourrait alors être confronté à une concurrence accrue de la part du pétrole vénézuélien, qui pourrait alors techniquement accéder à la côte américaine du golfe du Mexique», explique Jackie Forrest, directrice générale de l’ARC Energy Research Institute.
Toutefois, Mme Forrest ajoute que toute baisse du prix du pétrole lourd canadien serait «modeste» — de l’ordre de 2 $ US à 3 $ US le baril —, et que la réaction du marché lundi «semblait donc un peu exagérée».
Le Canada expédie environ 400 000 barils par jour de pétrole brut vers le plus grand complexe de raffinage au monde, situé sur la côte du golfe du Mexique, ce qui représente une part relativement faible des quelque quatre millions de barils par jour que le Canada fournit aux États-Unis. La majeure partie est actuellement acheminée vers les raffineries de la région du Midwest, qui sont étroitement intégrées aux réseaux de pipelines provenant de l’Alberta, comme le Mainline d’Enbridge et le Keystone de South Bow.
Il existe des moyens de compenser une partie de cette pression sur les prix en exportant du pétrole brut, par la côte du golfe du Mexique ou le pipeline Trans Mountain sur la côte ouest, précise Mme Forrest.
De lents changements industriels
Peu de choses ont changé sur les marchés pétroliers à court terme et il faudra peut-être des mois, voire des années, avant que le sort des sanctions et de la production vénézuélienne ne soit scellé, affirme Dane Gregoris, directeur général du groupe de recherche sur le pétrole et le gaz d’Enverus.
«Les changements politiques sont rapides, mais les changements industriels sont très lents», prévient-il.
Il ajoute toutefois qu’il existe des «arguments raisonnables» pour que les investisseurs réduisent leur exposition aux titres énergétiques canadiens, en partant du principe que davantage de pétrole lourd pourrait finir par affluer sur le marché américain et peser sur les prix canadiens.
«Je pense que c’est la raison pour laquelle on assiste aujourd’hui à une vente massive des actions pétrolières et gazières, analyse-t-il. Cela semble un peu exagéré ou relever d’une réaction impulsive.»
Jusqu’en 2000, le Canada et le Venezuela exportaient chacun à peu près la même quantité vers les États-Unis, mais depuis, les exportations du Venezuela ont pratiquement disparu, tandis que la part du Canada a augmenté, écrit lundi Derek Holt, chef des études économiques sur les marchés des capitaux à la Banque Scotia, dans un rapport.
Il est clair que M. Trump veut prendre le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela — 300 milliards de barils, soit environ 17 % du total mondial, indique M. Holt.
«Il s’agit d’une prise de contrôle hostile dans le secteur mondial de l’énergie, la seule différence étant que des armes ont été utilisées à la place des tactiques des actionnaires.»
Mais il met en garde contre la conclusion hâtive «que cela déclenchera un torrent de nouvelles offres sur les marchés mondiaux, avec des effets qui incluraient notamment l’engorgement de l’industrie pétrolière canadienne».
Une gloire passée
La production vénézuélienne a atteint un pic de 3,5 millions de barils par jour en 1998, et elle en produit aujourd’hui moins d’un tiers, la majeure partie étant destinée à la Chine. M. Holt doute qu’une intervention américaine permette un retour rapide à ses jours de gloire.
«Son énergie et ses infrastructures au sens large sont en ruines. L’incertitude politique atteint des sommets. L’arrogance américaine pense pouvoir rétablir l’ordre et diriger le pays avec une administration locale docile», ajoute-t-il, soulignant que les incursions passées en Irak, en Afghanistan et ailleurs suggèrent le contraire.
Parallèlement, la production américaine a supplanté les importations et le monde est inondé d’approvisionnements, ce qui exerce une pression sur les prix mondiaux. Le prix du brut West Texas Intermediate, la principale référence américaine pour le pétrole léger, a connu une hausse lundi, mais il restait inférieur à 60 $ US le baril, soit environ 20 % de moins qu’à la même période l’année dernière.
«Selon vous, quel serait l’impact de la mise sur le marché de trois milliards de barils de réserves vénézuéliennes sur les prix mondiaux du pétrole par rapport au seuil de rentabilité de la production? Les grandes compagnies pétrolières américaines ne sont pas si stupides», écrit M. Holt, ajoutant que les infrastructures nationales et canadiennes sont également bien établies sur le marché américain.
Nouveaux débouchés
«Néanmoins, la chose prudente à faire pour le Canada serait d’agir avec un plus grand sentiment d’urgence en matière de renforcement des capacités d’exportation de pétrole vers l’Asie (il en va sans doute de même pour le Mexique)», écrit M. Holt.
Il faudrait cinq à dix ans au Venezuela pour augmenter significativement sa production s’il parvenait à stabiliser son gouvernement et à attirer les investissements, explique Mme Forrest. Mais à long terme, il est logique que le Canada exporte davantage de pétrole vers l’Asie, ajoute-t-elle.
«Espérons que cela renforce notre motivation, dit-elle. Nous avons besoin de nouveaux débouchés pour notre pétrole brut afin de diversifier nos marchés d’exportation et de nous protéger contre des menaces comme celle-ci.»
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