Quelques jours après la tragédie survenue à Montréal, un mot revient sans cesse dans l’analyse du manifeste laissé par le tireur. Au-delà de la violence du geste, cette affaire soulève une question plus large: celle des transformations profondes des relations entre les hommes et les femmes.
Et dans ce débat, un mot revient avec insistance: incel.
Derrière cet acronyme (incel pour involuntary celibate, célibataire involontaire) se dessine une sous-culture en ligne où la frustration de certains hommes glisse parfois vers une idéologie. Une lecture du monde où les femmes deviennent responsables de la souffrance qu’ils ressentent, et où le féminisme est désigné comme un ennemi.
Je ne sais pas pour vous, mais j’avoue que cette tragédie m’oblige non seulement à regarder l’univers des incels en face, mais aussi à réfléchir à quelque chose de plus vaste : le profond bouleversement des relations hommes-femmes.
Car il faut le dire, et j’en ai déjà parlé ici: les femmes n’ont jamais été aussi libres.
Elles peuvent étudier, travailler, gagner leur vie, vivre seules, divorcer, ne pas avoir d’enfants, choisir leurs partenaires ou ne pas en avoir du tout. Ces possibilités peuvent sembler normales aujourd’hui.
Liberté et traditions
Mais à l’échelle de l’histoire, elles sont récentes.
Pendant des siècles, les femmes dépendaient des hommes pour leur sécurité économique et sociale. Aujourd’hui, elles peuvent construire leur vie comme elles l’entendent.
Cette transformation est une immense avancée. Elle modifie aussi profondément les attentes qui entouraient traditionnellement les relations amoureuses.
Pour la première fois dans l’histoire, un grand nombre de femmes peuvent choisir un partenaire sans que leur survie économique en dépende. Pour la première fois, elles peuvent également décider qu’elles préfèrent être seules plutôt que dans une relation insatisfaisante.
Cela ne signifie pas qu’elles n’ont plus besoin d’amour, de tendresse ou de complicité. Cela signifie qu’elles n’ont plus besoin d’un homme pour exister.
Modèles et repères
Et je pense que c’est précisément ce changement que certains hommes vivent difficilement.
Attention : je ne dis pas que les hommes sont des victimes ! Les principales victimes de la violence misogyne sont les femmes. Ce sont elles qui sont harcelées, agressées, contrôlées ou tuées parce qu’elles sont des femmes.
On ne peut pas ignorer qu’un certain nombre d’hommes semblent aujourd’hui en perte de repères.
Beaucoup ont grandi avec des modèles de masculinité qui leur enseignaient qu’ils devaient être forts, autonomes, performants et en contrôle. On leur a appris à réprimer leurs émotions, à taire leur vulnérabilité, à mesurer leur valeur à leur réussite et à leur rôle de pourvoyeur.
On leur a rarement appris à parler de solitude.
On leur a rarement appris à demander de l’aide.
On leur a rarement appris à construire leur identité autrement qu’à travers le travail, le statut ou la capacité de séduire.
Discours simpliste
Le paradoxe, c’est que ces contraintes ne sont pas imposées par le féminisme. Elles sont héritées du même système qui limite les femmes : le patriarcat.
Pour certains de ces hommes, vivre de l’isolement et du rejet, sans disposer des outils émotionnels pour les comprendre, eh bien ça mène à une vulnérabilité aux discours simplistes. Et c’est là, je pense, que les influenceurs masculinistes, les forums misogynes et les algorithmes interviennent.
Ils transforment la détresse en colère.
Ils proposent une explication séduisante parce qu’elle est simple : si vous souffrez, ce n’est pas à cause de problèmes complexes liés à la santé mentale, à l’isolement social, aux transformations économiques ou aux normes de genre.
Non, c’est la faute des femmes. Et du méchant féminisme.
Dans cette lecture, l’égalité n’est pas une avancée : c’est une perte de privilèges. Et les hommes en paieraient le prix.
Cette logique est fausse, et surtout dangereuse. Parce qu’elle transforme une souffrance en haine dirigée vers des personnes bien réelles.
Quoi faire ?
Ce qui me frappe dans le manifeste du tireur, ce n’est pas seulement sa violence, mais sa difficulté à concevoir un monde où l’émancipation des femmes ne serait pas perçue comme un danger.
Comme si l’égalité impliquait nécessairement un recul. Comme si les droits des femmes s’étaient construits contre les hommes. Comme si l’amour pouvait être exigé.
Or l’amour n’est jamais un dû. L’égalité n’est pas une menace.
Et la liberté des femmes n’est certainement pas responsable des tragédies comme celle que nous venons de vivre.
Comment éviter la prochaine ? Je pense qu’il faut surveiller étroitement les espaces de radicalisation en ligne. Mais il va falloir en faire plus.
Il faut apprendre aux garçons à nommer leurs émotions. Leur montrer que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse. Déconstruire les stéréotypes qui enferment autant les hommes que les femmes. Offrir des modèles masculins capables de conjuguer force et sensibilité.
Et surtout, continuer de défendre l’égalité. Sensibiliser. Éduquer. Nommer.
La réponse à la haine des femmes ne sera jamais moins de féminisme.
Parce que le féminisme n’est pas le problème. C’est la solution.

