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La leçon de Jakub Dobeš

Derrière ce moment viral au Centre Bell, il y a quelque chose de plus grand que le hockey.

Publié le 

Dobes Canadiens (La Presse canadienne)

«Doby ! Doby ! Doby !» Le Centre Bell scandait son nom. Après sa performance époustouflante dimanche, Jakub Dobeš a vécu un grand moment: la foule montréalaise lui a réservé une ovation. Et sa réaction, sensible, calme, était à l’antithèse de ce qu’on attend encore trop souvent des hommes.

À la première écoute, en direct, je trouvais étrange que le gardien du Canadien ne réponde pas aux questions de la journaliste. Elle attendait, le micro planté devant Dobeš. En vain.

Le joueur de 24 ans, né en République tchèque, était ailleurs. Le sourire aux lèvres, il regardait les gradins remplis, les milliers de fans debout, et il affichait une mine réjouie, ravie, un brin incrédule.

Au lieu de répondre à la reporter, Jakub Dobeš a fait quelque chose de rare et de simple: il s’est arrêté pour savourer le moment.

Dans un sport où tout va vite, où tout est performance, adrénaline, contrôle, le grand gardien de 6 pieds 4 n’a pas joué au héros invincible. Pendant plusieurs minutes, il a juste accueilli le moment. Il recevait cette ovation avec une sorte de vulnérabilité et de sensibilité touchantes.

La scène m’est longtemps restée en tête.

Peut-être parce que la réaction de Dobeš était à mille lieux de celle qui s’est déroulée dans le vestiaire des joueurs du Canadien lors de la victoire contre Tampa Bay, une scène filmée et relayée sur les réseaux sociaux. On y voyait le coach Martin Saint-Louis pousser des cris de mâle alpha en se tapant sur la poitrine, encourageant les joueurs à faire de même.

On a compris plus tard qu’il reprenait la scène (légendaire) entre Matthew McConaughey et Leonardo DiCaprio du film Wolf of Wall Street.

Sensibilité et ego

Il n’en demeure pas moins que le contraste est flagrant.

Même s’il évolue dans un milieu qu’on associe encore à la virilité, au machisme, à la violence et aux bagarres (encore tellement présentes), Jakub Dobeš n’a pas réagi à la méga dose d’amour avec extravagance.

Il n’a pas crié. Il n’a pas frappé son plastron. Il ne s’est pas bombé le torse.

Il a réagi avec sensibilité, humilité, douceur. Il a pris le compliment sans débordement d’ego. Et finalement, je pense que c’est ça qui m’a impressionnée — peut-être même déstabilisé, sur le coup.

Parce qu’on voit encore trop rarement cela : un homme qui laisse une émotion exister au grand jour sans immédiatement la transformer en spectacle, en humour ou en démonstration de force.

On va se le dire, le hockey demeure un des derniers grands bastions d’une masculinité traditionnelle. On valorise les gars solides. Ceux qui encaissent. Ceux qui jouent malgré la douleur. Ceux qui gardent le contrôle. Ceux qui restent forts, productifs, efficaces.

La colère, l’intensité, la compétition, l’agressivité, voilà les émotions valorisées. Mais le calme ? La vulnérabilité ? L’humilité ? C’est plus rare.

Et pourtant…

Amitiés et intimité

Et pourtant, les hommes aussi vivent le doute, la tristesse, la solitude, l’anxiété, la détresse. Ben oui, un gars, ça pleure. Plusieurs ont grandi avec l’idée qu’il fallait garder cela pour soi. C’est de moins en moins vrai, me direz-vous, et c’est tant mieux, mais c’est encore vrai.

Encore aujourd’hui, on continue d’élever les petits garçons dans cette logique : sois fort, gère-toi, ne demande pas d’aide, sois autonome, sois courageux, reste en contrôle.

Comment peut-on s’étonner qu’une fois adultes ils aient de la difficulté à parler de ce qu’ils ressentent ?

Dans un texte publié dans La Presse sur les amitiés masculines, plusieurs hommes racontent justement à quel point ils ont peu d’espaces pour parler réellement de ce qu’ils vivent. « Il y a un grand vide de l’intime », mentionne Xavier Kronström Richard dans l’article.

Le problème, ce n’est pas que les hommes ne ressentent rien ; c’est qu’ils n’ont pas appris quoi faire avec ce qu’ils ressentent.

Les hommes se retrouvent à se replier, à avoir peu de confidents, à l’exception de leur conjointe. Mais lorsque la relation éclate, il ne reste parfois plus grand monde autour. Beaucoup d’hommes, encore aujourd’hui, entretiennent peu ou pas du tout leurs relations d’amitié.

Patriarcat et règles

On parle souvent du patriarcat qui nuit aux femmes… Mais il enferme aussi les hommes dans un rôle étroit, rigide, épuisant.

Être « un homme un vrai » vient avec toutes sortes de règles invisibles. Quand on sort de ce cadre, oui, ça dérange. On le voit dans les cours d’école, dans les commentaires en ligne, dans la manière dont certains, pour se protéger, cachent leurs émotions.

Heureusement, les choses changent.

De plus en plus, des hommes parlent de santé mentale, de solitude, d’isolement, d’épuisement, de paternité, de vulnérabilité.

C’est peut-être aussi pour ça que la réaction de Dobeš a autant touché les gens dimanche soir : pendant un moment, on a vu un jeune gardien de hockey qui a pris le temps de ressentir. De vivre sincèrement, sans calcul, une émotion.

C’était instinctif et c’était beau.

On a besoin de plus de modèles comme ça. Pas des hommes parfaits. Pas des machines. Juste des humains.

Merci, Jakub Dobeš.