En 2006, le Québec a vu naître celle qui devait être la locomotive des mouvements progressistes de la gauche québécoise, Québec solidaire. Directement issu de la fusion entre l’Union des forces progressistes et d’Option citoyenne, le parti portait alors l’ambition de promouvoir un discours de gauche au Québec.
Le potentiel était très intéressant puisque, quelques mois avant, en octobre 2005, Lucien Bouchard et les «lucides» faisaient un appel à un virage à droite de la gestion gouvernementale et que les discussions étaient donc propices à une plus grande unité à gauche afin de répondre au discours lucide et à un gouvernement libéral dirigé par un chef de centre droit.
Durant les années qui ont suivi, sous la double gouverne d’Amir Khadir et de Françoise David, QS entreprenait un long parcours qui allait leur permettre d’avoir un premier élu en 2008 dans Mercier, une deuxième en 2012 dans Gouin et la troisième en 2014 dans Sainte-Marie–Saint-Jacques. En 2018, dans la mouvance d’un rejet du bipartisme traditionnel, QS monte à 10 députés en solidifiant sa position à Montréal et en faisant une percée à Québec ainsi qu’en région. Le parti pouvait alors espérer poursuivre son développement partout au Québec, notamment en s’opposant au discours de droite d’un gouvernement partiellement issu d’un parti de droite, soit l’ADQ. D’ailleurs, en 2022 et 2023, on a ajouté Verdun et Saint-Henri–Sainte-Anne à la députation, montant jusqu’à 12 représentantes et représentants.
Cependant, depuis, la progression a été stoppée. Il semble y avoir un fossé qui se creuse entre le public, le caucus des députés qui est plutôt pragmatique et la population québécoise qui n’accorde qu’un maigre 9 % des intentions de vote au parti de gauche. Mais est-ce que ce sont les idées qui ne portent plus, les élus qui ne réussissent pas à inspirer ou le parti qui repousse le public ?
Une polarisation qui crée des opportunités
Au niveau des idées, la planète se trouve actuellement dans une période de polarisation durant laquelle les discours de la droite ont un certain succès auprès de la population. Qu’elle soit de centre, identitaire, populiste, ultra ou même extrême, la droite, dans ses diverses formes, rassure dans plusieurs pays, notamment face à des enjeux comme l’immigration massive, la sécurité, la hausse du coût de la vie ou la méfiance envers les institutions. Le Québec ne fait pas exception et l’on y observe les mêmes discours à plusieurs niveaux.
Dans ce contexte, la gauche a l’opportunité de se positionner, de répondre, de contredire, de corriger et de proposer d’autres alternatives. Québec solidaire pourrait donc voir son message féministe, progressiste, ouvert et solidaire se propager et représenter une alternative viable. Bien entendu, pour cela, il faudrait que ces messages soient adaptés à la réalité de la majorité, à ses préoccupations et à certaines de ses craintes. Un bon message politique parle à la vie concrète des gens et c’est ce qu’ont réussi à faire Françoise David, Manon Massé, Gabriel Nadeau-Dubois, Guillaume Cliche-Rivard ou Christine Labrie, pour n’en nommer que quelques-uns. Cependant, ça n’a jamais été la priorité d’Haroun Bouazzi, de Catherine Dorion et de plusieurs autres membres plus rigides dans leurs positions. Avec le départ de GND et de Manon Massé, les Québécois sont en droit de remettre en question le style de Ruba Ghazal, de Sol Zanetti et de ceux qui suivront.
Des élus équilibristes
Je ne suis pas un membre de QS et je n’ai jamais assisté à un de leurs événements, mais, comme tous les gens de l’extérieur, j’ai une certaine perception de leur fonctionnement et de leurs militants. Sans juger les idées, il me semble, lorsque l’on voit certaines propositions votées en congrès ou que l’on lit la façon dont des militants attaquent leurs propres députés, qu’il y a une partie non négligeable des militants de QS qui ne veulent gouverner que si on leur donne le pouvoir de faire absolument tout ce qu’ils désirent. L’art de faire certains compromis ou de tenter d’amener le discours solidaire plus au centre semble déplaire à l’intérieur du parti.
Prenons, par exemple, la règle solidaire selon laquelle chaque élu qui ne se représente pas doit être remplacé par une femme ou une personne non binaire.
Dans ce contexte, le travail des députés m’apparaît être semblable à celui d’un équilibriste qui doit trouver la bonne position entre le manque de flexibilité d’une base militante qui ne croit pas aux compromis essentiels pour convaincre et leur devoir parlementaire qui est celui de trouver des solutions, de proposer des législations qui prennent en considération les besoins de différentes parties d’une même population. Chaque geste vers le centre devient donc un affront aux militants. Pas la meilleure des positions pour un élu.
Des discours qui ne passent pas
Voici, selon moi, le problème principal de QS et la raison pour laquelle les Québécois semblent avoir décroché. Quand j’ai lu Haroun Bouazzi décrire l’Assemblée nationale comme un lieu où l’on « ment, manipule, intimide » et comme un « espace toxique », il est devenu clair pour moi que ce sont ces déclarations et ce type de positionnement contre les institutions qui font le plus mal à QS.
L’Assemblée nationale est le lieu où vit notre démocratie, aussi imparfaite soit-elle, et les élus qui y siègent sont choisis par la population. Un discours qui prétend le contraire et où le député, en plus, se victimise par rapport à ses collègues ne fait que solidifier l’image d’un parti marginal qui ne croit pas aux institutions en place et qui méprise ceux qui ne pensent pas comme eux. La position de Ruba Ghazal qui a défendu les propos de son collègue vient solidifier cette perception.
Les messages marginaux, les élus maltraités par les membres et les discours trop militants ont certainement usé la crédibilité de Québec solidaire et sa capacité à convaincre un électorat plus large. Pourtant, les idées qu’ils défendent ont leur place et sont importantes dans le débat public, comme le démontre d’ailleurs la popularité de plusieurs experts, chroniqueurs ou intellectuels de gauche qui ont du succès à l’extérieur du carcan militant du seul parti ouvertement de gauche. À l’aube d’une élection générale, il devient urgent pour Québec solidaire de définir sa façon de promouvoir, partager et expliquer son message et ses intentions. Le contenu peut se défendre, mais la forme est encore plus importante et l’ouverture au compromis du parti et de ses porte-paroles est essentielle. Que ce soit à droite ou à gauche, les discours extrêmes n’ont pas bonne presse au Québec. 20 ans après sa naissance, Québec solidaire doit faire des changements pour reconnecter avec la population et assurer sa survie.
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