Chroniques

Montréal-Nord: ça prend quoi pour que le message passe?

En 2026, ce qui s’est produit au poste 39 est inacceptable.

Publié le 

Chronique Victor Henriquez | «Montréal-Nord: ça prend quoi pour que le message passe?» (Image tirée de La Presse canadienne et montage Noovo Info) Chronique Victor Henriquez | «Montréal-Nord: ça prend quoi pour que le message passe?» (Image tirée de La Presse canadienne et montage Noovo Info) (Montage Noovo Info et La Presse Canadienne)

Vendredi soir, 22h30, une heure plutôt inhabituelle pour une conférence de presse. On s’est tous demandé ce qui pouvait arriver d’assez grave pour que Fady Dagher, chef du Service de police de la Ville de Montréal, doive se présenter d’urgence devant les médias.

Les rumeurs ont fusé assez rapidement pour que l’on sache la teneur du scandale qui secoue le SPVM: 16 policiers du poste 39 de Montréal-Nord sont visés par une enquête pour des gestes ignobles. Après plus de deux mois d’enquête, 2 policiers ont été suspendus et 14 ont été réaffectés en raison de leur participation présumée à des actes de racisme, de profilage ou de discrimination.

En toute transparence, ma carrière a débuté à Montréal-Nord en 2008. Ma mère y dirige depuis 25 ans l’organisme Les Fourchettes de l’espoir. J’y connais de nombreux intervenants, la majorité des élus à tous les paliers et j’ai eu l’occasion de côtoyer Fady Dagher à plusieurs reprises au fil des années. Je vous dis cela parce que j’ai un profond respect pour les gens en place et j’ai toujours cru qu’ils faisaient partie de la solution plutôt que du problème.

Cependant, constater que des policiers comptant seulement quelques années d’expérience peuvent être impliqués dans de tels gestes de racisme systémique soulève de nombreuses questions sur l’évolution de notre société.

Cette situation me touche particulièrement parce que Montréal-Nord est l’endroit où j’ai grandi, où j’ai forgé mes valeurs, vécu mes premières expériences de vie. J’y ai aussi vu des gestes de profilage, surtout envers les gens des communautés noires, arabophones ou latinos, mais j’ai surtout espéré que c’était des éléments isolés. Les révélations de vendredi soir me démontrent le profilage était devenu la norme pour 16 membres des forces de l’ordre.

Un quartier sensible

Depuis trop longtemps, Montréal-Nord est présenté comme un quartier chaud ou à risque. On y associe régulièrement la criminalité et la détresse sociale.

La réalité est plus complexe. Montréal-Nord est un quartier sensible où se côtoient des personnes aux parcours extrêmement variés. Des gens venus des quatre coins du monde, qui ont souvent fait d’importants sacrifices et qui vivent dans des conditions très différentes les unes des autres.

On y trouve des secteurs plus confortables et des poches de pauvreté importantes. Des familles qui réussissent, d’autres qui peinent à joindre les deux bouts. Des jeunes au potentiel extraordinaire et d’autres qui vivent une détresse profonde. Des personnes âgées qui profitent de leur retraite et d’autres qui essaient de survivre dans une pauvreté extrême.

Dans un environnement comme celui-là, le travail policier exige autant de compréhension et d’écoute que d’application de la loi. C’est ce qui rend les allégations actuelles particulièrement troublantes.

Comment ces policiers ont-ils été préparés à travailler dans un quartier comme Montréal-Nord ? Quelle formation ont-ils reçue ? Comment mesure-t-on l’efficacité de cette formation si, après seulement trois ou quatre ans de service, certains en arrivent à poser des gestes aussi inacceptables ?

Peut-être faudrait-il cesser de présenter Montréal-Nord comme un quartier chaud où l’on envoie les « courageux » et plutôt comme un quartier qui a besoin d’une police de grande qualité, attentive à sa population et à ses réalités et intègre dans ses valeurs.

Il est important d’ailleurs de rappeler qu’au poste 39 travaillent de nombreux policiers remarquables, des gens compétents, humains et engagés. Ce sont eux qui ont dénoncé les gestes de leurs collègues et cela doit nous rassurer. Mais, en même temps, si de tels événements peuvent survenir dans un milieu où se trouvent de bons collègues, le problème doit être plus structurel et provenir des influences de ces gens avant même qu’ils arrivent dans un poste de quartier.

Des problématiques qui perdurent

J’étais à Montréal-Nord en 2008, au lendemain des émeutes qui ont suivi la mort de Freddy Villanueva, jeune de 18 ans tué par un policier du SPVM dans le parc Henri-Bourassa, au cœur du quartier desservi par ce poste 39.

Déjà à cette époque, plusieurs groupes dénonçaient l’existence d’une distance importante entre la police et la population. On parlait de profilage racial, de racisme systémique, de discrimination et de perte de confiance envers les institutions.

Près de 18 ans plus tard, les révélations des derniers jours démontrent que, malgré certains progrès, les problèmes de fond n’ont pas disparu. Pourtant, il y a eu des plans d’action, des tables de concertation, des initiatives communautaires et d’innombrables heures de collaboration entre la police et la communauté. Malgré cela, nous nous retrouvons aujourd’hui devant une situation qui rappelle des enjeux dénoncés depuis longtemps.

Allégations de gestes racistes au SPVM: «Ces gestes n'ont pas leur place», dit Soraya Martinez Ferrada La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, a effectué une sortie publique samedi pour lancer «un appel au calme», au lendemain de la publication d'allégations de gestes racistes posés par de nombreux policiers à Montréal-Nord.

J’espère que les autorités ne passeront pas les prochaines années à refaire les mêmes diagnostics. Les constats sont déjà connus. La véritable question est plutôt la suivante : qu’est-ce qui devait être fait et ne l’a pas été ? Qu’avons-nous abandonné en cours de route ? Quelles bonnes pratiques avons-nous cessé d’appliquer ?

D’ailleurs, c’est un danger qui guette l’actuel conseil d’arrondissement de Montréal-Nord. Dimanche, la mairesse de Montréal-Nord, Christine Black a dit dans son point de presse: «On n’en a pas fait assez». C’est un constat courageux, mais inquiétant de la part de celle qui est mairesse depuis 2016. Ancienne directrice d’une maison de jeunes lors des émeutes de 2008, la mairesse sait que ce type de situation peut devenir rapidement explosive dans son arrondissement et j’aurais aimé l’entendre sur ce qu’elle fera à partir de ce matin plutôt que sur ses constats d’échec.

Les citoyens jugeront les élus municipaux et le service de police non pas sur leurs discours ou leurs nouveaux plans d’action, mais sur leur capacité à mettre en place des solutions concrètes. Après plus de 18 ans de réflexions et de promesses, les résultats devront enfin être visibles.

Attention aux fausses solutions

Le lendemain de l’annonce, j’écoutais la mairesse de Montréal commenter la situation avec beaucoup de sensibilité. Je sais, pour l’avoir côtoyée en politique, qu’elle comprend bien la réalité des quartiers aux réalités sociales diverses, qu’elle sait ce que c’est d’être une personne racisée à Montréal et que cette compréhension l’outille pour faire les choses autrement. Cependant, lorsqu’elle a parlé des caméras corporelles dans sa réaction initiale sur les réseaux sociaux, je me suis demandé si l’on ne risquait pas de surestimer l’impact d’une telle mesure ou de toute mesure unique qui donnerait l’impression que la solution est simple.

Lorsque des policiers ayant quelques années d’expérience se permettent de poser des gestes aussi graves, ce ne sont pas seulement des caméras qui régleront le problème. Ce qu’il faut remettre en question, c’est la formation, la sélection et l’encadrement des policiers. Comment se fait-il que les mécanismes actuels n’aient pas permis d’identifier plus tôt les comportements ou les attitudes pouvant mener à de telles situations ?

Aujourd’hui, les tests psychométriques sont sophistiqués, les évaluations psychosociales plus poussées que jamais et les outils technologiques extrêmement performants. Malgré cela, notre système semble encore laisser passer des personnes qui ne possèdent pas les qualités requises pour exercer un pouvoir aussi important.

J’aurais aimé entendre davantage parler de ces enjeux avant que l’on présente les caméras corporelles comme une solution potentielle.

Une fraternité qui devra choisir un côté

Un autre groupe qui devra être prudent dans ses réactions des prochaines semaines est la Fraternité des policières et des policiers de Montréal. Dans son communiqué, elle a dénoncé les gestes allégués tout en rappelant le principe de la présomption d’innocence.

Je comprends son obligation de défendre ses membres. Toutefois, il est important de rappeler que même en l’absence de condamnation criminelle, les comportements qui semblent avoir été observés demeurent profondément immoraux et incompatibles avec les valeurs attendues d’un service de police. Les gestes allégués nuisent à la crédibilité de tous les membres du corps policier, et ce, même s’ils sont faits par une infime minorité. Il est clair que dans les prochaines semaines d’ailleurs, les langues se délieront et que l’on entendra parler beaucoup de problématiques à Montréal-Nord ou ailleurs. La fraternité devra protéger la crédibilité de sa majorité plutôt que de tenter de justifier l’infime minorité.

La crédibilité des corps policiers est essentielle à toute société démocratique. Cette crédibilité repose sur une responsabilité partagée entre les citoyens, les élus, les policiers eux-mêmes et leurs représentants syndicaux.

Garder confiance

Comme citoyens, que pouvons-nous faire ? D’abord, éviter de conclure que les gestes de 16 policiers représentent l’ensemble de la profession. Ce n’est pas le cas. Comme dans toutes les organisations, certaines personnes ne répondent pas aux attentes lorsqu’elles sont confrontées à la réalité du terrain. Certaines devront être mieux formées, mieux encadrées ou réorientées. D’autres n’ont peut-être tout simplement pas leur place dans cette profession. Les prochaines semaines seront difficiles, car les dénonciations seront nombreuses et même le chef de police a dit s’attendre à un « tsunami » de dénonciations.

Cependant, la pire conséquence de ce scandale serait de créer un climat de confrontation entre la population et la police. Une opposition entre un « nous » et un « eux » ne ferait qu’accentuer la méfiance et l’insécurité. Pendant plusieurs années, le débat public s’est concentré sur l’existence ou non du racisme systémique. Les événements récents démontrent surtout qu’il existe et qu’il faut maintenant dépasser les querelles de vocabulaire et se concentrer sur les solutions.

Dans toute gestion de crise, la première étape consiste à établir un constat commun. Sur ce point, il semble y avoir consensus: les gestes allégués à Montréal-Nord sont inacceptables. Il faut maintenant démontrer la même unité dans la recherche de solutions et la prise en charge.

J’ai senti la déception de Fady Dagher, de la mairesse Soraya Martinez Ferrada, du ministre Ian Lafrenière et de nombreux intervenants politiques ou policiers. Cette déception et cette empathie doivent maintenant se transformer en action.

En 2026, ce qui s’est produit au poste 39 est inacceptable. Notre responsabilité collective est de faire en sorte que cela ne se reproduise ni à Montréal-Nord ni ailleurs au Québec.

C’est une urgence nationale!

Pour recevoir toutes les chroniques de Victor Henriquez, abonnez-vous à notre infolettre, Les débatteurs du samedi.