Chroniques

Je suis au Québec depuis 30 ans

Merci pour tout!

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Chronique Victor Henriquez (Montage Noovo Info et image Envato)

12 décembre 1995. L’avion entame sa descente vers Mirabel. À travers le hublot, les champs sont couverts d’une neige très abondante pour quelqu’un qui n’avait jamais connu l’hiver québécois. Dans mes écouteurs, John Lennon chante Imagine pendant que l’appareil touche enfin la piste. C’était il y a 30 ans aujourd’hui, le début de la plus belle aventure de ma vie.

Nous étions 5, sommes devenus 6 un an plus tard. Mon père, ma mère et moi en étions à notre troisième grand déménagement, mon frère et ma sœur eux, à leur deuxième. Après presque dix années en France pour fuir la dictature, nous avions cru possible de pouvoir retourner vivre au Chili, avec l’espoir que le pays serait redevenu libre. Ce n’était pas encore le cas.

Le régime avait officiellement pris fin en 1990, mais les habitudes autoritaires demeuraient. La police agissait toujours comme si elle pouvait tout se permettre et la corruption était encore bien ancrée. C’est donc avec une certaine résignation et beaucoup de résilience que mes parents ont déclaré aux douanes : «nous demandons l’asile au Canada.»

Je n’ai jamais oublié ce 12 décembre, la neige, la chanson de Lennon et le choc brutal du froid en sortant de l’aéroport vers huit heures du soir. (Passer de 30 degrés à un ressenti de moins 15 degrés a de quoi s’imprimer dans la mémoire). Mais au-delà du climat, c’est la chaleur humaine, l’accueil, la générosité et l’ouverture du peuple québécois qui ont façonné chaque étape de mon parcours.

Aujourd’hui, j’utilise la tribune dont je bénéficie pour remercier celles et ceux qui nous ont tendu la main, qui nous ont appuyés et qui nous ont permis de bâtir des racines profondes là où l’on n’était que des étrangers.

École, casiers et souveraineté

Pour un jeune de 14 ans, la découverte du Québec et l’intégration se passent d’abord à l’école. Quand j’ai franchi ces murs pour la première fois, j’avais l’impression d’être dans un film pour ados américain. Les casiers au sous-sol, la musique, le bruit, tout était différent de ce que j’avais connu avant.

Malgré la gêne, la nouveauté et mon accent français qui me différenciait pas mal plus que je ne le pensais, les premiers amis sont rapidement apparus. Ilyas, Simon, Khien, Mutombo, Vladimir, Julie, Salim, Nathalie, Caroline et plusieurs autres m’ont permis d’arrêter rapidement de craindre la solitude. Ils ont accueilli la différence comme une curiosité et non comme une menace. Merci à ces amis qui m’ont adopté malgré les différences et qui se sont intéressés à mon histoire.

L’école, c’est aussi là qu’on apprend à mieux connaître notre société d’accueil. Là-dessus, j’ai été chanceux. Non seulement j’ai appris l’histoire du Québec, mais j’ai appris à l’aimer grâce à mon professeur de secondaire 4, Yves Martin. Même si je le faisais probablement devenir fou avec mes nombreuses questions et mon habitude de défier tout ce qu’il nous apprenait (ça fait longtemps que je suis débatteur, bien avant notre émission sur Noovo), Yves a partagé sa passion du Québec avec tellement d’amour et de patience que c’est devenu contagieux.

Souverainiste assumé, je sais qu’il m’en veut de ne pas l’être encore devenu, mais si je suis nationaliste, québécois et francofier, c’est en partie grâce à cet enseignant qui a su piquer ma curiosité dès mon arrivée et qui allumé en moi le sentiment d’appartenance à une nation.

Politique, relations publiques et univers médiatique

Mon attachement au Québec a fini par orienter mes choix de carrière. Au secondaire, plusieurs avaient déjà deviné que je m’intéresserais à la politique. Une personne en particulier a joué un rôle déterminant. Denis Coderre n’était alors qu’un candidat quand ma mère a fait sa connaissance et que je suis devenu bénévole dans sa campagne de 1997.

Élu député à l’issue de celle-ci, il me recevait à son bureau pour m’encourager, me donner des conseils et jaser politique avec moi. Quand vous êtes demandeur d’asile, les politiciens sont ceux qui vous ont arraché à vos racines, à votre famille et à vos amis. Je savais que ce n’était pas pareil ici, mais ça prenait quelqu’un pour me le montrer.

Bien entendu, il y a aussi eu toutes ces autres personnes que j’ai rencontrées dans l’univers politique d’un pays qui n’était pas le mien au départ. Les amis de campagnes électorales, les collègues de cabinets, les élus, les ministres, les premiers ministres et tous ceux qui se sont montrés accessibles avec moi.

Ils m’ont fait sentir que j’étais citoyen avant même de le devenir officiellement et qu’en m’impliquant je pouvais influencer notre société. Ils ont aussi aidé ma famille à revenir quand notre demande d’asile a été refusée et se sont mobilisés pour que les autorités gouvernementales nous permettent de revenir au Québec en tant qu’immigrants économiques sélectionnés.

Je me voyais travailler dans la politique toute ma vie, mais c’est un milieu exigeant et parfois impitoyable. Quand j’ai quitté ce domaine, il y a une quinzaine d’années, c’est dans les médias et les relations publiques que j’ai découvert ma deuxième passion, celle de la communication.

Que ce soit aux nouvelles sportives, dans les agences de relations publiques où j’ai appris mon métier ou dans les médias qui m’ont fait confiance pour analyser l’actualité, il y a toujours eu des hommes et des femmes qui ont vu un talent, qui m’ont donné le privilège d’essayer et qui ont accepté mes erreurs. Marie-Josée, Patricia, Isabelle, Gilles, Anne-Marie, Denis, Michel, Jean-Philippe et tellement d’autres qui se reconnaissent certainement m’ont permis de trouver ma voie et d’avoir une voix.

Bâtir des racines sur une autre terre

Bien sûr, il y a les amis, il y a la carrière, mais il y a la famille par-dessus tout. Il y a 30 ans, ma famille est arrivée ici avec l’envie de vivre en français, de réaliser nos rêves et de contribuer.

Que ce soit mon père qui travaille en CHSLD à 77 ans, ma mère qui a fondé une entreprise d’économie sociale qui offre des services d’aide alimentaire aux personnes dans le besoin ou mes frères et sœur qui font carrière dans le milieu policier, au Cirque du Soleil et en affaires, nous avons tous réussi à faire notre place et à avoir une contribution dont nous sommes très fiers.

Aujourd’hui, nos racines se sont multipliées. Elles sont dans Lanaudière, là où mes enfants y trouveront des ancêtres d’ici issus de ma belle-famille, à Laval, dans la famille italo-canadienne de mon frère, à Saint-Amable dans la nouvelle famille de ma sœur ainsi que dans toutes les autres familles de Montréal, de Québec, de Gaspésie et d’ailleurs qui ont tissé des liens entre notre histoire et la leur.

Mon histoire est unique, mais elle est semblable à celle des centaines de milliers d’autres « Québécois pures laines tricotés ailleurs » qui sont devenus des Québécois, sans guillemets, tricotés par l’amour des gens de chez nous.

Je ne connais pas la recette parfaite de l’intégration, mais je peux vous dire que les 30 dernières années m’ont appris une chose. Ce ne sont pas les lois, les quotas, les chartes ou les politiques qui déterminent la réussite : c’est l’ouverture des gens que l’on croise sur notre chemin et le désir profond de planter ses propres racines ici.

Merci à mes parents d’avoir choisi le Québec et, surtout, à vous tous, merci pour tout.

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