La violence faite aux femmes, ce ne sont pas que des manchettes, des procès, des crimes graves. La plupart du temps, elle n’est pas spectaculaire. Elle est quotidienne, banale, ordinaire. Dans la rue ou dans la chambre à coucher.
C’est ce qui me trouble le plus. Et on en a eu deux exemples cette semaine, lors d’événements complètement différents.
D’un côté, il y a cette vidéo devenue virale. On y voit une jeune policière du SPVM intervenir auprès d’un automobiliste. Pendant plus d’une minute, l’homme l’insulte. Violemment. Et à répétition.
Les mots tombent comme des coups : «Sale pute», «chienne», «esclave».
La jeune policière reste calme, impassible. Professionnelle, elle ne réplique pas et elle ne s’emporte pas. Vous me direz: bah, elle fait son travail. Oui, mais… Je connais peu de femmes qui seraient restées aussi zen.
Ces mots remplis de haine sont lancés par l’homme (identifié comme Mohamed Bekkali) avec aisance. Comme si de rien n’était. Comme si ça allait de soi. La situation semble tout à fait banale à ses yeux.
Soif de justice
De l’autre côté, il y a le jugement dans l’affaire Gilbert Rozon.
Huit femmes sur neuf ont obtenu gain de cause au civil. La juge a reconnu que des gestes avaient été posés il y a des décennies et qu’elles avaient été agressées sexuellement.
Solidaires, elles se sont tenues et elles ont parlé. Elles ont attendu, sans esclandre.
Et elles ont été crues — finalement.
«Le mot justice a enfin trouvé un sens», a dit Annick Charette en quittant la Cour.
Ce sont deux événements distincts et sans lien, du moins en apparence.
Un continuum
Et pourtant. Dans les deux cas, il y a une constante : une femme face à la violence. Cette violence qui prend toutes sortes de formes, des mots, des gestes, des agressions. Elle repose sur la même chose : on peut rabaisser les femmes.
On dispose d’elles et on se permet de les traiter n’importe comment.
Que ce soit dans la rue en plein jour. Ou derrière les portes closes, dans l’intimité.
Et non, ce ne sont pas des cas isolés. Ce ne sont pas des dérapages. Il y a une sorte de continuum. De l’insulte lancée sans gêne à des gestes reconnus des années plus tard devant un tribunal, il y a une culture où la violence est tolérée, banalisée.
La violence ne commence pas avec un crime. Elle commence bien souvent avec des mots, des injures, des menaces. Elle se transforme en attitude, en réflexes, en habitudes.
Elle peut commencer tôt (la violence envers les jeunes filles à l’école est en augmentation a-t-on appris la semaine dernière). Et parfois, elle dure longtemps. Et elle dégénère en meurtre (le huitième féminicide allégué est survenu hier au Québec).
Résilience et courage
Dans l’affaire Rozon, les Courageuses parlent de décennies de silence et de fardeaux portés seules. Les démarches ont été longues, éprouvantes. Et elles se sont accrochées, malgré l’incertitude, les délais, les embûches.
Dans la vidéo, la policière, elle aussi, tient bon. Elle reste dans le moment présent et ne cède pas à la pression, au stress, aux insultes. Elle reste droite (et je ne sais pas comment elle fait, honnêtement).
J’ai aussi une pensée pour Gisèle Pélicot, qui vient tout juste de lancer au Québec son livre Et la joie de vivre. Le contrôle de cette femme — et surtout, sa résilience, son courage.
Comme la policière. Comme le groupe de femmes devant Rozon.
On sait que ce type de propos et de gestes ne sont pas exceptionnels. La violence revient trop souvent, elle traverse les époques, elle change de forme, mais pas de fond.
Tenir debout
Ce qui change, c’est le narratif. Mme Pélicot a donné le ton en obtenant la levée du huis clos, refusant que son histoire se déroule à l’abri des regards. Sa phrase est devenue célèbre : «La honte doit changer de camp.»
Les femmes tiennent bon. Elles refusent de se taire. Malgré la fatigue et les obstacles, elles avancent.
Une autre femme a montré cette semaine sa force et sa ténacité : Céline Dion. Elle impressionne, pour une tout autre raison. Malgré la maladie, elle remonte sur scène, avec toute la vulnérabilité que cela implique.
Une autre façon de tenir debout. De ne pas abandonner.
De l’actualité de cette semaine, je ne retiens pas seulement la violence. Je retiens surtout la résistance.
Et cette résistance, elle change quelque chose. Lentement, mais sûrement.
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