«Ma femme est à vendre.» Cette phrase a été publiée plus d’une fois sur une page Facebook italienne où des centaines de milliers de photos de femmes ont été partagées, sans leur consentement. Non seulement cela banalise la violence numérique, mais cela renforce la culture du viol.
Quelque 32 000 hommes étaient abonnés à cette page. Oui. 32 000.
Pas des inconnus planqués dans les buissons. Ne-non. Des conjoints, des partenaires, des fiancés, des maris, des amis, des voisins, des frères et qui sait, des pères.
La tête me tourne, le cœur me lève. Pas vous?
Depuis 2019, la page Mia Moglie (traduction: Ma femme) rassemblait des images intimes et explicites de femmes, sans qu’elles ne le sachent ni l’autorisent. Ces photos, prises à leur insu ou volées, étaient publiées avec des commentaires humiliants et dégradants.
Et les publications pouvaient être commentées librement, une vraie porte ouverte aux insultes, aux injures, aux attaques, une invitation à la violence.
Enquête policière
Voilà un groupe d’hommes, de partout dans le monde, organisé, assumé, qui décide en toute impunité de réduire les femmes à des objets sexuels. Toutes les valeurs de respect et de dignité et tous les droits des femmes sont piétinés: tout ce qui compte, ici, c’est de profiter des femmes.
Comme dans l’affaire Pélicot, le non-consentement devient le moteur de l’excitation masculine.
Mais comment est-ce possible? Qu’est-ce qui motive, provoque, allume, excite et agite ces hommes? Et pourquoi?
À voir aussi: «Pas de corps, pas de preuve»: une victime de violence conjugale appréhende la sortie de prison de son agresseur
Les nombreuses plaintes à la police et à Meta, entre autres de militantes féministes, ont fini par porter fruit: la page a été fermée définitivement le 20 août après une longue et fastidieuse enquête policière.
La suite? Les administrateurs, les auteurs et les commentateurs pourraient être poursuivis et être accusés. Les crimes en jeu vont de la diffusion illégale d’images intimes à la diffamation et à l’incitation à la violence sexuelle.
Double humiliation
Ce qui me frappe, au-delà de l’aspect organisé, structuré et planifié de la chose, c’est la double humiliation des victimes: elles sont trahies par quelqu’un en qui elles ont confiance et elles sont humiliées publiquement.
On les dépossède de leur intimité et on les livre en pâture, on les donne en spectacle.
Derrière ces gestes ignobles, il y a une meute qui répond à une culture patriarcale de la possession du corps de la femme et de son contrôle. N’a-t-on rien appris du mouvement #MeToo ou du courage de Gisèle Pélicot?
Moi qui croyais que la honte avait changé de camp.
Les géants du web comme Meta sont difficiles à faire changer de cap: ils ne retirent pas aisément du contenu, peu importe les conséquences, la violence, le nombre de plaintes.
Au Québec
Est-ce que cela pourrait arriver encore? Bien sûr. Et ici, chez nous? Bien sûr que oui. Car même si les victimes avaient quelques recours supplémentaires, merci à la loi 73 (appelée la loi de la revenge porn) qui permet des protections civiles et pénales plus mordantes et plus rapides, ce qui est mis en ligne demeure insaisissable.
Les plateformes ne sont pas tenues de collaborer, d’intervenir, de sévir. Et alors, elles ne le font pas — ou si peu, si peu…
Sur papier, donc, il existe des recours. Mais dans les faits, la souffrance, l’humiliation, la violence ne sont pas contenues. Elles ne disparaissent pas.
Et c’est ça qui m’horrifie le plus, cette logique de domination masculine ancrée, imparable, que rien n’arrête. Elle ne répond à rien… car aucune structure ni mécanisme ne s’élèvent entre elle et la vulnérabilité des victimes.
Consentement
Comment cette culture toxique peut-elle être éradiquée? Est-ce que ça passe par un meilleur cadre législatif envers les géants du web, une formation donnée aux garçons dès l’école primaire sur le consentement, une éducation moins genrée, plus d’enseignement à la sexualité, aux méfaits en ligne?
Toutes ces réponses, peut-être.
La tête me tourne, le cœur me lève.
Nous ne sommes pas à l’abri. Des groupes plus violents, plus cachés, peuvent surgir.
Fermer une page Facebook ne règle pas tout.
Pour recevoir toutes les chroniques de Maude Goyer, abonnez-vous à notre infolettre, Les débatteurs du samedi.

