La qualité du débat public en Amérique latine souffrira en cas de déploiement des «notes de la communauté», un dispositif testé par Meta (Facebook, Instagram, Threads) pour remplacer les programmes de factcheking, mettent en garde plusieurs experts.
Meta a annoncé mercredi tester dans 16 pays d’Amérique latine ces notes, déjà déployées aux États-Unis et mises en place par Twitter en 2021 avant d’être généralisées sur le réseau social racheté en 2022 par Elon Musk et rebaptisé X.
Les «notes de la communauté» sont écrites par des utilisateurs volontaires, qui doivent s’inscrire au préalable, dans le but de «mieux» informer «en cas de publication potentiellement trompeuse ou peu claire», affirme Meta sur son site.
Leur arrivée intervient alors que plusieurs pays de la région ont vu récemment l’élection de dirigeants populistes de droite notamment le Pérou, la Colombie et le Costa-Rica, après le Chili et l’Argentine — des dirigeants qui utilisent de façon intensive les réseaux sociaux, en proie à la désinformation, pour améliorer leur image et diffuser de la propagande.
Étant donné que Meta «continue de dominer la consommation de réseaux sociaux dans toute l’Amérique latine, l’absence de programme de vérification pourrait avoir des conséquences considérables, en permettant à la désinformation de se propager plus rapidement», a estimé auprès de l’AFP Alejandro Martín del Campo, responsable de l’Observatoire des médias de l’Institut de technologie de Monterrey, au Mexique.
Selon le réseau de factcheking LatamChequea, 14 agences de la région participent au programme de vérification de Meta lancé à l’échelle mondiale en 2016, dont l’AFP, et qui intervient dans plus de 26 langues.
Pour Carlos Rodríguez, professeur à l’université colombienne de La Sabana, la firme de Mark Zuckerberg confie la vérification des faits aux utilisateurs les plus mobilisés sur les réseaux sociaux, lesquels n’appliqueront pas nécessairement «les canons méthodologiques et journalistiques auxquels obéissent les vérifications» effectuées par des professionnels.
Plusieurs autres experts interrogés par l’AFP, comme Rafael Rubio, codirecteur de l’Observatoire de la désinformation de l’université Complutense de Madrid, craignent que cette décision entraîne une moindre qualité de l’information et fragilise la démocratie.
Face à des niveaux de polarisation croissants et des campagnes coordonnées de désinformation, «substituer des mécanismes professionnels de vérification par des systèmes dépendants du consensus entre les utilisateurs des réseaux sociaux peut dégénérer en situations préoccupantes», a souligné Ramón Salaverría, professeur de journalisme à l’université de Navarre et chercheur à l’observatoire Iberifier, un organisme de lutte contre la désinformation en Espagne et au Portugal.
«Défi»
Le Brésil, où une élection présidentielle aura lieu en octobre, ne figure pas sur la liste des 16 pays latinoaméricains dans lesquels seront testés les «notes de la communauté».
Le géant sud-américain, contrairement aux autres pays de la région, «dispose d’une réglementation qui s’est renforcée et qui a contraint les plateformes à développer des mécanismes de contrôle et de vérification», explique Ivan Paganotti, qui enseigne le journalisme à l’université de Sao Paulo et mène des recherches sur la désinformation.
En 2024, la Cour suprême avait fait bloquer X pendant 40 jours au Brésil, jusqu’à ce que le réseau se plie aux décisions de justice lui ordonnant de supprimer les comptes accusés de désinformation.
L’extension de l’usage de l’intelligence artificielle (IA) générative a par ailleurs rendu possible la diffusion rapide de tout type de contenu sur les réseaux.
Le fait de pouvoir compter sur «toute une communauté qui aide à apporter du contexte» peut alors apparaître comme positif, aux yeux de Marco Benalcázar, directeur du Laboratoire de recherche en intelligence artificielle de l’École polytechnique d’Équateur.
Il cite des études montrant qu’environ 50% des utilisateurs sont incapables de déceler à l’œil nu si un contenu est réel.
M. Martín del Campo abonde: «ce sera un défi pour les citoyens de pouvoir faire la différence entre une information générée par l’IA et des faits réels». Les compétences numériques de base «sont plus que jamais indispensables», souligne-t-il.
La vérification des faits a montré des effets concrets sur le contrôle de la propagation de fausses informations et aide les utilisateurs à identifier des récits trompeurs.
Mais le fait que Meta et X s’éloignent de la vérification professionnelle «sans rencontrer d’opposition de la part des gouvernements, de leurs utilisateurs ni de l’opinion publique, encouragera probablement d’autres plateformes à faire de même», a estimé M. Rubio.
