À côté des graffitis «Free Gaza» et anti-police sur la clôture en contreplaqué qui empêche les intrus d’approcher l’église St-Eusèbe-de-Verceil fermée depuis longtemps à Montréal est accroché un poème.
«Cette église n’existe plus», commence le poète anonyme. Quelques lignes plus loin, le vers manuscrit conclut: «Pourquoi le bâtiment est-il en train de moisir?»
La paroisse de cette église catholique de Montréal, autrefois majestueuse, se posent la même question.
Après des années de négligence, un incendie, des centaines de milliers de dollars d’amendes infligées par la ville et des effractions répétées par des explorateurs urbains et des adolescents en quête de gloire sur TikTok, l’église a pris la décision inhabituelle de poursuivre la Ville de Montréal en justice afin de faire démolir le bâtiment.
Avec la diminution du nombre de paroissiens et l’assèchement des fonds provinciaux destinés à la restauration des édifices religieux, les églises sous-utilisées du Québec se précipitent pour se transformer en quelque chose de plus adapté à leur époque avant de tomber lentement en ruine comme Saint-Eusèbe-de-Verceil.
Empêcher les intrus d’entrer est devenu un effort considérable pour la paroisse — l’entité juridique propriétaire de l’église — et pour le prêtre Roger Dufresne, âgé de 77 ans.
«Ils utilisent toutes sortes d’outils pour briser les fenêtres, enfoncer les portes et entrer à l’intérieur», a-t-il raconté. «Pour les jeunes, c’est surtout pour faire des vidéos, des défis TikTok.»

À l’intérieur de l’église, le sol du sanctuaire caverneux est couvert de débris, de fientes d’oiseaux, de canettes de bière et des restes mutilés de l’orgue de l’église, que les intrus ont arraché des murs, selon M. Dufresne.
Ils ont également brisé la tête des statues et sont montés à plusieurs reprises sur le toit pour essayer de sonner la cloche de l’église.
La peinture a disparu des murs à la suite d’un incendie en 2019 et a été remplacée par des graffitis, dont un message qui dit: «Le diable était là».
Le roucoulement des pigeons et le battement des ailes résonnent dans cet espace qui accueillait autrefois quelque 1000 fidèles.
M. Dufresne et l’archidiocèse catholique de Montréal estiment qu’il n’y a plus rien à sauver, mais ils affirment avoir des difficultés à obtenir un permis de démolition de la ville.
Dans une requête déposée le 7 janvier, la paroisse St-Eusèbe-de-Verceil a demandé à un juge d’accorder un permis de démolition, invoquant des raisons de santé et de sécurité ainsi que des contraintes financières.
Le document judiciaire indique que le sanctuaire principal de l’église n’a pas été utilisé depuis 2009.
Depuis lors, les responsables de l’église ont tenté à plusieurs reprises de s’associer à des entreprises pour réaménager le site, mais ils affirment que ces initiatives ont échoué en raison des coûts ou des contraintes imposées par la ville.
L’église affirme avoir dépensé plus de 100 000$ depuis 2017 pour sécuriser le site, notamment en engageant des agents de sécurité.

Démolir l’église Saint-Eusèbe-de-Verceil, la solution «préférable» financièrement et pour des questions de sécurité
Malgré ces efforts, le document indique que l’église a encouru plus de 219 000 dollars d’amendes liées à l’intégrité structurelle du bâtiment.
La Ville de Montréal a refusé de commenter l’affaire, et l’avocat représentant la paroisse a déclaré qu’aucune date d’audience n’avait été fixée.
Après l’incendie de 2019, une société d’ingénierie avait estimé le coût de la réparation et de la restauration de l’église à plus de 50 millions de dollars, selon le document.
Cette société, CIMA+, «conclut que la démolition totale du bâtiment est la solution préférable à tous points de vue, en termes de viabilité économique... mais aussi en termes de sécurité», peut-on lire.
Stefano Marrone, qui supervise la branche immobilière de l’archidiocèse catholique de Montréal, affirme que la sécurité est la principale raison pour laquelle l’église doit être démolie.
Selon lui, les policiers et les pompiers ont exprimé leur réticence à entrer dans le bâtiment, ce qui pose problème compte tenu des intrusions fréquentes de jeunes, dont certains grimpent sur le toit.
Cependant, il espère également que le permis permettra de faire avancer le projet de développement.
Selon lui, une demande de démolition serait présentée à la ville dans le cadre d’un plan de réaménagement plus large, mais dans ce cas, il est difficile de convaincre un promoteur immobilier de s’engager alors qu’un tel point d’interrogation plane sur le bâtiment.
«Il est difficile de trouver des collaborateurs lorsqu’il y a une incertitude quant à ce qui devra être conservé, ce qui devra être démoli et comment ce processus de transformation va commencer», a-t-il indiqué lors d’une entrevue téléphonique.
Il ajoute que les responsables de l’église aimeraient trouver un partenaire pour réaménager le site en un projet à usage mixte qui inclurait des logements et des «aspects communautaires». Il précise que l’église aimerait rester impliquée, notamment en conservant et en rénovant le presbytère afin de continuer à y organiser des services religieux.
«Je sais que les églises suscitent beaucoup d’émotions, quelle que soit la foi des gens.»
— Stefano Marrone, superviseur de la branche immobilière de l’archidiocèse catholique de Montréal
«Si elle fait partie de leur communauté depuis longtemps, les citoyens se sentent liés à elle et nous sommes très sensibles à cela.»

M. Marrone a mentionné que l’argent provenant de la vente serait utilisé pour rénover d’autres églises, ce qui est d’autant plus nécessaire que la province a suspendu un programme clé qui accordait des fonds pour la rénovation des églises.
Solange Lefebvre, titulaire de la chaire de diversité culturelle et religieuse au département d’études religieuses de l’Université de Montréal, affirme que le Québec a toujours réussi à vendre ou à réaffecter les églises avant qu’il ne soit nécessaire de les démolir.
Cependant, elle a ajouté que les coûts de rénovation ont explosé, ce qui signifie que la réaffectation est devenue impraticable pour certaines églises, en particulier les plus grandes.
«Nous avons trop de lieux de culte au Québec, il est donc judicieux d’en supprimer certains», a-t-elle avancé. «Par exemple, étant donné que le terrain est si précieux, pourquoi ne pas construire à la place des logements sociaux ou même des logements entièrement privés?»
M. Dufresne, pour sa part, aimerait également que le site soit transformé en logements. Il a déclaré que moins d’une douzaine de personnes assistent régulièrement aux offices hebdomadaires, qui se tiennent dans un couloir attenant au presbytère.
«Nous devons être réalistes aujourd’hui quant à nos besoins et à la situation actuelle... avec une chapelle de 100 ou 200 places, nous pourrions facilement répondre à nos besoins», a-t-il avoué. Après des décennies passées comme prêtre, il voit la fermeture des églises avec philosophie.
«Nous ne pouvons pas avoir des idées de grandeur», a-t-il lâché.
