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Liens avec le crime organisé: des employés de l’aéroport de Toronto accrédités malgré des soupçons

Une situation assez préoccupante...

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Des milliers d'employés d'aéroport signalés pour des raisons de sécurité, mais ayant tout de même reçu l'autorisation de travailler | W5 Des milliers d'employés d'aéroport signalés pour des raisons de sécurité, mais ayant tout de même reçu l'autorisation de travailler | W5

Un employé d’Air Canada accusé d’avoir participé au plus gros vol d’or de l’histoire du Canada était dans le collimateur de la police depuis des années avant que des millions de dollars en or ne disparaissent de l’aéroport international Pearson de Toronto.

Une enquête journalistique de W5 a dévoilé des rapports de renseignement, des dossiers judiciaires et des données exclusives qui soulèvent des questions troublantes sur la manière dont des employés d’aéroport ayant des liens présumés avec le crime organisé, le trafic de drogue et la violence ont pu conserver l’accès à des zones réglementées de l’aéroport le plus achalandé du Canada.

Ce texte est une traduction d’un article de CTV News. Il s’agit de la troisième partie d’une série d’enquêtes de W5 dénonçant la corruption dans les aéroports canadiens.

Parmpal Sidhu est l’un des deux employés d’Air Canada accusés dans le vol d’or au cours duquel plus de 22 millions de dollars en or et en devises étrangères ont été dérobés dans une installation de fret de l’aéroport Pearson en 2023.

Des sources policières ont indiqué à l’équipe de W5 que ce nom était apparu dans trois enquêtes distinctes sur le trafic de drogue à l’aéroport, remontant à 2008.

Parmpal Sidhu est l'un des neuf accusés dans l'affaire du vol d'or commis à l'aéroport Pearson en 2023. Des sources policières confirment qu'il a été identifié dans trois affaires de trafic de drogue à Pearson remontant à 2008. (Photo fournie par la police de Peel) Parmpal Sidhu est l'un des neuf accusés dans l'affaire du vol d'or commis à l'aéroport Pearson en 2023. Des sources policières confirment qu'il a été identifié dans trois affaires de trafic de drogue à Pearson remontant à 2008. (Photo fournie par la police de Peel)

L’équipe de W5 a également obtenu un document confidentiel des services de renseignement datant de 2012, alléguant qu’il était le chef d’un réseau international de trafic de drogue acheminant de grandes quantités de stupéfiants via Pearson et infiltrant «des organisations gouvernementales légitimes dans le but de mener leurs activités criminelles».

W5 n’a pas pu déterminer si ce document de renseignement avait jamais été transmis à Air Canada.

Mais Parmpal Sidhu a conservé à la fois son emploi et son habilitation de sécurité à l’aéroport jusqu’après le vol d’or.

Son cas est l’un des nombreux cas mis au jour par l’équipe de W5 impliquant des employés de l’aéroport qui ont conservé l’accès à des zones réglementées malgré de graves allégations, des enquêtes criminelles ou des préoccupations répétées en matière de sécurité.

Accès à l’aéroport maintenu malgré des enquêtes majeures

Dans une autre affaire mise au jour par W5, Levi Davis, manutentionnaire de bagages chez Air Canada, a été accusé en 2025 après qu’un Canadien âgé et innocent a été détenu aux Bermudes lorsque de la drogue a été retrouvée dans des bagages enregistrés à son nom. Le passager a été libéré après qu’il est apparu clairement qu’il avait été victime d’un échange d’étiquettes de bagages.

Les accusations contre M. Davis ont par la suite été retirées pour des raisons qui restent floues.

Mais l’équipe de W5 a appris que le suspect avait également été impliqué dans une autre enquête sur un trafic de cocaïne remontant à 2010, qui portait sur des allégations de substitution d’étiquettes de bagages à l’aéroport Pearson. Il n’a jamais été accusé dans le cadre de cette enquête et a conservé à la fois son emploi et son habilitation de sécurité.

Arrêté lors d’une vaste opération antidrogue

En Australie, en 2025, le Canadien Mani Dhaliwal a été arrêté lors de l’une des plus importantes opérations de lutte contre le trafic de drogue menées dans ce pays.

M. Dhaliwal était employé à l’aéroport Pearson au moment de son arrestation et travaillait dans un bureau de sécurité qui assurait la liaison avec la GRC dans le cadre d’enquêtes criminelles, notamment des affaires de trafic de drogue.

Des sources policières ont indiqué à l’équipe de W5 que, malgré ce qu’elles ont décrit comme de multiples signaux d’alerte dans ses antécédents, M. Dhaliwal avait tout de même obtenu ce poste sensible à l’aéroport avant l’opération.

Le Canadien Mani Dhaliwal a été arrêté en Australie en juin 2025 dans le cadre d'un réseau présumé d'importation massive de cocaïne. Il travaillait à l'époque au service de sécurité de l'aéroport Pearson. (Police de Nouvelle-Galles du Sud, Police fédérale australienne) Le Canadien Mani Dhaliwal a été arrêté en Australie en juin 2025 dans le cadre d'un réseau présumé d'importation massive de cocaïne. Il travaillait à l'époque au service de sécurité de l'aéroport Pearson. (Police de Nouvelle-Galles du Sud, Police fédérale australienne)

Selon ces sources, M. Dhaliwal avait déjà été victime d’un enlèvement lié à une dette de drogue présumée, avait essuyé des coups de feu lors d’une violente intrusion à son domicile, et sa belle-sœur avait été arrêtée dans le cadre d’une enquête sur la drogue, la fraude et le vol.

L’équipe de W5 a appris qu’il existait des informations le reliant au trafic de drogue avant même qu’il ne soit embauché à ce poste de sécurité.

Interrogé au sujet de son emploi au bureau de sécurité de l’aéroport, Toronto Pearson a répondu : «Conformément à notre politique, les employés de l’aéroport occupant des postes sensibles en matière de sécurité sont tenus d’obtenir et de maintenir une habilitation de sécurité en matière de transport valide délivrée par Transports Canada. Nous ne sommes pas en mesure de commenter les questions d’emploi individuelles.»

Il y a ensuite le cas de Devon Lloyd McLean, un ravitailleur de kérosène à l’aéroport Pearson qui a par la suite été condamné pour son implication dans un vaste complot de trafic de cocaïne lié à l’aéroport.

Avant sa condamnation en 2018, il avait déjà été accusé à deux reprises d’infractions liées à la drogue. Il avait également été surpris en train de tenter de passer les contrôles de sécurité de l’aéroport Pearson avec un chargeur de munitions vide et avait été victime d’une fusillade qui avait coûté la vie à sa petite amie.

Malgré tout cela, il a conservé à la fois son emploi et son habilitation de sécurité aéroportuaire.

Devon Lloyd McLean, qui travaillait alors comme ravitailleur d'avions, a été condamné en 2018 après avoir été pris dans une vaste opération policière, baptisée «Project O’Abyss», visant à enquêter sur l'importation de cocaïne à l'aéroport international Pearson. Devon Lloyd McLean, qui travaillait alors comme ravitailleur d'avions, a été condamné en 2018 après avoir été pris dans une vaste opération policière, baptisée «Project O’Abyss», visant à enquêter sur l'importation de cocaïne à l'aéroport international Pearson.

L’équipe de W5 a interrogé Transports Canada, qui est en dernier ressort responsable de l’octroi et de la révocation des habilitations de sécurité dans les aéroports canadiens, au sujet des employés ayant des antécédents douteux et des liens avec le crime organisé qui peuvent obtenir et conserver leur habilitation.

Dans un communiqué, l’organisme a affirmé: «Les personnes ne sont approuvées que lorsque Transports Canada est convaincu que le demandeur ne présente pas de risque pour la sécurité des transports. Les décisions doivent être fondées sur des preuves, proportionnées et juridiquement valables. Elles reposent sur les renseignements que les partenaires peuvent fournir à Transports Canada et qui satisfont à l’obligation de divulgation envers le demandeur».

«Les décisions d’octroyer, de suspendre, d’annuler ou de refuser une habilitation sont prises dans le cadre des paramètres autorisant Transports Canada à prendre ces décisions, en évaluant les risques pour la sécurité des transports. De plus, elles s’appuient sur les renseignements que les partenaires des forces de l’ordre peuvent partager avec Transports Canada», a-t-on ajouté.

«Facilitateurs du crime organisé»

Ulisses Botelho affirme qu’aucun de ces cas ne le surprend.

Cet enquêteur à la retraite de la GRC spécialisé dans le crime organisé a récemment travaillé au sein de la Section des antécédents en matière de renseignement de sécurité (SIBS), l’unité chargée d’enquêter sur les employés des aéroports et de conseiller Transports Canada sur l’opportunité de révoquer les autorisations de sécurité.

«Notre travail consiste à identifier les employés potentiellement corrompus qui facilitent les activités des groupes criminels organisés», a-t-il dit.

Il affirme que les employés signalés par les enquêteurs étaient souvent encore autorisés à conserver l’accès aux zones d’accès restreint de l’aéroport.

«Lorsqu’ils nous sont signalés, à notre niveau, ils sont considérés comme représentant un risque potentiel pour ces zones interdites», a-t-il ajouté.

Ulisses Botelho, ancien enquêteur de la GRC spécialisé dans le crime organisé et expert en menaces internes, affirme que trop d'habilitations de sécurité sont accordées à des personnes dont les antécédents sont douteux et qui ont des liens avec le trafic de drogue et le crime organisé. Ulisses Botelho, ancien enquêteur de la GRC spécialisé dans le crime organisé et expert en menaces internes, affirme que trop d'habilitations de sécurité sont accordées à des personnes dont les antécédents sont douteux et qui ont des liens avec le trafic de drogue et le crime organisé.

M. Botelho explique que les enquêteurs de la SIBS rédigeaient des rapports détaillés exposant leurs préoccupations et les transmettaient à Transports Canada, qui décide en dernier ressort si les employés de l’aéroport conservent leurs cartes d’accès restreint.

Selon lui, un nombre «préoccupant» d’employés ont conservé leur accès malgré les graves préoccupations soulevées par les enquêteurs.

«Je voyais encore là-bas des personnes qui étaient des cibles lorsque j’enquêtais sur le crime organisé en 2007 et 2008, et qui avaient toujours des laissez-passer et un accès aux zones interdites des infrastructures critiques», a-t-il rapporté.

Lorsqu’on lui a demandé directement si Transports Canada autorisait parfois des employés aéroportuaires ayant des liens avec le crime organisé à conserver leur habilitation de sécurité, M. Botelho a répondu sans détour.

«Ça arrive», a-t-il confié. «Si vous voulez vous associer au crime organisé, si vous voulez vous livrer à des activités illicites, si vous êtes violent, vous pouvez faire bien d’autres choses sans avoir besoin de cette carte d’accès restreint côté piste. Si ne serait-ce qu’une seule personne liée au crime organisé leur facilite la tâche en coulisses dans ces zones interdites, c’est déjà une de trop.»

Des milliers de cas signalés

L’équipe de W5 a recueilli des données exclusives de Transports Canada montrant à quel point le problème pourrait être généralisé.

Sur une période de cinq ans, plus de 125 000 autorisations de sécurité ont été approuvées dans les quatre plus grands aéroports du Canada.

Plus de 7500 de ces employés ont été signalés pour un problème de sécurité quelconque, mais ont tout de même reçu une autorisation leur permettant d’accéder aux zones d’accès restreint de l’aéroport.

Transports Canada n’a pas souhaité révéler combien de ces employés signalés étaient considérés comme présentant un risque élevé ou avaient des liens présumés avec le crime organisé.

Dans une déclaration fournie à l’équipe de W5, l’organisme a toutefois noté que «les renseignements défavorables sont vastes» et qu’«ils font référence à toute information que des partenaires de sécurité nationaux ou étrangers fournissent à Transports Canada au sujet d’un candidat. Toutes les informations défavorables ne mènent pas nécessairement à un refus, une suspension ou une annulation (par exemple, une infraction au code de la route datant de plus de 20 ans)».

M. Botelho affirme que même lorsqu’il travaillait au sein du système, il n’a pas pu obtenir de réponses quant au nombre d’employés classés parmi les menaces les plus graves mais ayant tout de même obtenu une habilitation de sécurité.

«J’ai demandé combien de ces personnes étaient… essentielles à la mission, autrement dit, des facilitateurs du crime organisé. Personne n’a pu me donner de réponse claire», a-t-il mentionné.

M. Botelho affirme que la corruption interne est essentielle aux opérations du crime organisé visant à faire transiter de la drogue par les aéroports. «Sans cela, ça n’existe pas», a-t-il lâché.

Lorsqu’on lui demande quelle est la gravité du problème dans les aéroports canadiens, M. Botelho n’hésite pas. «C’est énorme», a-t-il dit.