Société

Trafic de drogue: une enquête journalistique révèle des failles de sécurité à l’aéroport de Toronto

«Personne ne vous contrôle.»

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La deuxième partie d'une enquête de W5 lève le voile sur les rouages des réseaux internationaux de trafic de drogue impliquant le plus grand aéroport du Canada (W5) La deuxième partie d'une enquête de W5 lève le voile sur les rouages des réseaux internationaux de trafic de drogue impliquant le plus grand aéroport du Canada (W5)

Les passagers transitant par l’aéroport international Pearson de Toronto sont soumis à plusieurs niveaux de sécurité destinés à empêcher les personnes et les marchandises dangereuses de monter à bord des avions.

Les bagages à main sont passés aux rayons X. Les bouteilles d’eau sont confisquées. Les voyageurs sont scannés, fouillés et surveillés par des caméras dans l’ensemble des terminaux.

Ce texte est une traduction d’un article de CTV News. Il s’agit de la deuxième partie d’une série d’enquêtes de W5 dénonçant la corruption dans les aéroports canadiens.

Mais une enquête de l’équipe journalistique W5 sur la manière dont les groupes du crime organisé exploitent des personnes travaillant à l’intérieur des aéroports pour faire passer de la drogue a mis au jour des failles inquiétantes dans les systèmes de sécurité censés surveiller les employés ayant un accès direct aux zones réglementées de l’aéroport le plus fréquenté du Canada, notamment aux bagages et aux avions.

«Quand je finis mon service, je sors directement par les portes du terminal pour aller prendre le train qui m’emmène au stationnement. Personne ne vous contrôle», a expliqué Charles, un agent de piste à Pearson dont l’identité est dissimulée pour protéger son emploi.

Charles travaille depuis 20 ans côté piste à Pearson. Il affirme qu’un employé corrompu peut facilement sortir une valise de drogue d’un avion et quitter l’aéroport.

«Si quelqu’un met la main sur quelque chose, il s’en va avec», a-t-il confié. «On plaisante en disant qu’on pourrait sortir en transportant un missile de croisière sans même qu’on nous arrête.»

Charles affirme qu’au cours de ses vingt années passées à travailler dans les zones de haute sécurité de Pearson, il n’a été fouillé qu’une seule fois en quittant l’aéroport.

Selon lui, la raison pour laquelle il n’a été fouillé qu’une seule fois est que personne à l’aéroport n’a pour mandat de fouiller systématiquement les employés lorsqu’ils quittent les lieux, comme l’a appris l’équipe de W5. Les fouilles ne sont effectuées que si l’on soupçonne qu’un incident spécifique s’est produit.

Selon la police, cette faille de sécurité est une opportunité que le crime organisé peut exploiter.

«La porte arrière de l’aéroport»

L’inspecteur à la retraite de la police régionale de York Dieter Boeheim a enquêté sur la corruption aéroportuaire au sein de l’Unité de renseignement aéroportuaire de Toronto. Il explique que les aéroports sont conçus pour contrôler les passagers, mais pas nécessairement les employés.

«L’entrée principale de l’aéroport, par laquelle vous et moi passons en tant que passagers, est ultra-sécurisée», a-t-il dit. «La porte arrière de l’aéroport, accessible aux employés, est comme une porte de grange grande ouverte où l’on peut entrer et sortir à volonté.»

L'inspecteur à la retraite de la police régionale de York, Dieter Boeheim, affirme que l'aéroport Pearson est une plaque tournante majeure pour les groupes criminels organisés qui font passer de la drogue au Canada. (Jerry Vienneau / W5) L'inspecteur à la retraite de la police régionale de York, Dieter Boeheim, affirme que l'aéroport Pearson est une plaque tournante majeure pour les groupes criminels organisés qui font passer de la drogue au Canada. (Jerry Vienneau / W5)

Plus de 50 000 personnes travaillent à l’aéroport international Pearson de Toronto. La grande majorité sont des employés honnêtes et travailleurs. Mais une enquête de W5 a identifié plusieurs groupes du crime organisé, notamment les Hells Angels, les cartels mexicains, les réseaux criminels asiatiques et les groupes mafieux italiens, qui ont des employés corrompus travaillant pour eux à l’intérieur de l’aéroport.

Selon M. Boeheim, cet accès privilégié est essentiel aux opérations de trafic de drogue.

«L’avion devient votre moyen de transport pour acheminer la cocaïne», a-t-il expliqué. «Ce qui nécessite une coordination non seulement à Toronto, mais aussi dans les pays d’origine.»

L’inspecteur de police à la retraite explique que la drogue est chargée dans les systèmes de bagages à l’étranger, puis retirée à Toronto avec l’aide d’employés complices.

«Vos complices à Toronto se chargent de décharger la drogue et de la faire sortir», a-t-il ajouté.

Comment un sac peut disparaître

Selon M. Boeheim, il est beaucoup trop facile pour un initié corrompu de faire passer de la drogue d’un avion vers les rues de Toronto. Il suffit de simplement rediriger un sac de drogue hors de la zone des arrivées internationales, plus sécurisée, pour qu’il sorte au carrousel des bagages des vols intérieurs, où il n’y a pas de postes de contrôle douanier et où l’accès est bien moins restreint.

«[La drogue est] désormais accessible à toute personne entrant dans l’aéroport, car vous et moi pouvons y aller dès maintenant et récupérer un sac de vol intérieur», a mentionné M. Boeheim.

Pour vérifier cette affirmation, l’équipe de W5 s’est rendu directement depuis la rue dans la zone des arrivées intérieures de Pearson. Bien que des portes à sens unique indiquent clairement que la zone des bagages est une zone réglementée, il est toujours possible d’accéder aux tapis à bagages sans enfreindre aucune règle.

L’équipe de W5 a également observé à plusieurs reprises des employés de l’aéroport entrer en se glissant derrière d’autres personnes aux portes de sécurité sans passer leur badge, ce qui signifie qu’il n’y aurait aucun enregistrement indiquant qui est entré dans la zone contrôlée.

Bien que les portes soient clairement signalées comme étant réservées au personnel autorisé et aux passagers, lorsqu’on l’a interrogé sur ces problèmes de sécurité, l’aéroport Pearson de Toronto a répondu que «les zones de récupération des bagages des vols intérieurs sont accessibles au public, y compris aux passagers et aux autres personnes en contact avec les agents du service des bagages des compagnies aériennes ou venant récupérer leurs bagages».

«La sécurité de l’aéroport assure une présence dans ces zones, notamment par le biais de patrouilles. Les allégations d’importation illégale de drogues ne relèvent pas de la compétence de l’autorité aéroportuaire», a-t-on précisé.

La sécurité est encore plus laxiste dans d’autres grands aéroports canadiens, notamment à Calgary, Vancouver et Montréal, où le public a un accès direct aux tapis à bagages.

Des valises remplies de cocaïne non détectées

Le récent documentaire de W5 The Cocaine Suitcases a soulevé des questions troublantes sur la manière dont de grandes quantités de cocaïne transitent par les principaux aéroports nord-américains sans être détectées.

Naderia, la mère de l'une des passeuses de drogue canadiennes emprisonnées, est stupéfaite que sa fille Jade ait réussi à passer les contrôles de sécurité de l'aéroport Pearson avec 25 kilos de cocaïne. (Jerry Vienneau / W5) Naderia, la mère de l'une des passeuses de drogue canadiennes emprisonnées, est stupéfaite que sa fille Jade ait réussi à passer les contrôles de sécurité de l'aéroport Pearson avec 25 kilos de cocaïne. (Jerry Vienneau / W5)

Quatre Canadiens ont transité par des aéroports canadiens et américains avec environ 100 kg de cocaïne dans leurs bagages enregistrés. Ils risquent désormais la prison à vie après que les drogues ont été découvertes par des agents des douanes à Hong Kong.

La mère de l’une des Canadiennes emprisonnées dit ne pas comprendre comment sa fille adolescente a pu faire passer 25 kg de cocaïne par l’aéroport Pearson sans être arrêtée.

«Nous sommes encore sous le choc qu’elle ait pu traverser l’aéroport avec une valise pleine de drogue. Comment?», a-t-elle demandé.

«Comment se fait-il que les autorités canadiennes d’un aéroport international ne puissent pas détecter une valise remplie de cocaïne?», a-t-elle répliqué. «C’est ma question: “comment ?“»

«Ils contournent le scanneur»

Les passeurs de drogue canadiennes ont été attirés par des offres d’emploi sur les réseaux sociaux et par des groupes d’amis. Tous affirment qu’ils ne savaient pas qu’ils transportaient de la drogue.

Un jeune Canadien recruté par le même réseau, mais qui s’est désisté avant d’embarquer sur un vol à destination de Hong Kong, a décrit comment la corruption à l’aéroport aurait fonctionné.

Ce jeune Canadien, appelé «Eric», affirme que les organisateurs semblaient coordonner les voyages en fonction des horaires des employés de l’aéroport.

«Je pense qu’il n’y avait qu’un ou deux employés impliqués dans l’opération», a-t-il confié. «Ainsi, les jours où ils étaient manifestement censés travailler étaient les seuls jours où les vols étaient autorisés.»

À gauche : Jade, alors âgée de 19 ans et originaire de Cambridge, en Ontario, a, sans le savoir, fait passer en contrebande 25 kg de cocaïne via l'aéroport Pearson après avoir été utilisée comme passeuse à son insu. À droite : La valise contenant les 25 kg de cocaïne que Jade a fait passer en contrebande à son insu via l'aéroport Pearson À gauche : Jade, alors âgée de 19 ans et originaire de Cambridge, en Ontario, a, sans le savoir, fait passer en contrebande 25 kg de cocaïne via l'aéroport Pearson après avoir été utilisée comme passeuse à son insu. À droite : La valise contenant les 25 kg de cocaïne que Jade a fait passer en contrebande à son insu via l'aéroport Pearson (Courtoisie via CTV News)

Il ajoute que les passeurs avaient pour consigne d’utiliser des bagages en surpoids afin que les complices puissent identifier des valises spécifiques lors de l’enregistrement.

«Ils ont spécifiquement demandé de surcharger les valises», a indiqué Eric. «Ainsi, lorsque l’employé pèse la valise, il voit le chiffre et sait alors que c’est celle qu’il doit retirer.»

«On m’a dit qu’ils la prenaient et qu’ils contournaient le scanneur. »

L’équipe de W5 a demandé à l’Administration canadienne de la sûreté du transport aérien (ACSTA), la société d’État chargée de contrôler les bagages des passagers au départ, comment des sacs remplis de stupéfiants pouvaient échapper aux contrôles de sécurité.

Dans un communiqué, l’ACSTA a répondu : «La sécurité des voyageurs est la priorité absolue de l’ACSTA. L’ACSTA a pour mandat de contrôler les passagers, les non-passagers et leurs bagages à la recherche d’articles interdits pouvant constituer une menace pour la sûreté aérienne (tels que des explosifs), conformément aux normes établies par Transports Canada », ajoutant que «l’interception de stupéfiants illégaux ne relève pas du mandat de l’ACSTA, bien que la police locale soit informée si un article illégal de cette nature est détecté lors d’une fouille visant à repérer des objets dangereux.»

«Nous sommes dans une situation très grave»

Les attentats du 11 septembre ont changé la façon dont les passagers voyagent, instaurant de nouveaux niveaux de contrôle destinés à prévenir le terrorisme.

Ulisses Botelho, enquêteur à la retraite de la GRC, affirme que les aéroports doivent désormais prendre des mesures similaires face aux menaces internes.

Ulisses Botelho, ancien enquêteur de la GRC spécialisé dans le crime organisé et expert en menaces internes, affirme que rien de significatif n'est fait pour éradiquer la corruption interne à l'aéroport Pearson. (W5) Ulisses Botelho, ancien enquêteur de la GRC spécialisé dans le crime organisé et expert en menaces internes, affirme que rien de significatif n'est fait pour éradiquer la corruption interne à l'aéroport Pearson. (W5)

M. Botelho a passé des décennies à enquêter sur le crime organisé et le trafic de drogue, puis a travaillé au sein d’une unité de la GRC chargée d’examiner les habilitations de sécurité des employés des aéroports.

Il affirme que la menace que représentent les initiés aidant des groupes criminels à faire transiter de la drogue par les aéroports est trop grave pour être ignorée.

«C’est énorme. Et si nous ne parvenons pas à endiguer ce facteur qui facilite le crime organisé, nous sommes dans de beaux draps», a conclu M. Botelho.