Deux des familles les plus fortunées du Canada ont franchi la dernière étape en vue de l’acquisition et du don de la charte royale ayant créé la Compagnie de la Baie d’Hudson.
Le juge Peter Osborne de la Cour supérieure de l’Ontario a autorisé jeudi le détaillant, qui a mis la clé sous la porte, à vendre ce document vieux de 355 ans à des sociétés de portefeuille appartenant aux familles Thomson et Weston pour la somme de 18 millions $.
Les familles prévoient de faire don immédiatement et définitivement de la charte aux Archives du Manitoba, au Musée du Manitoba, au Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, et au Musée royal de l’Ontario.
Chacun de ces organismes a déjà accepté de recevoir la charte, émise par le roi Charles II le 2 mai 1670 et qui a permis la création de la Compagnie de la Baie d’Hudson, alors spécialisée dans le commerce des fourrures.
Ce document de cinq pages sur parchemin a joué un rôle crucial pour le pays, car il a conféré à la Compagnie de la Baie d’Hudson le contrôle d’un tiers du Canada actuel durant sa colonisation, des siècles avant la Confédération.
La charte a été mise aux enchères, car la Compagnie de la Baie d’Hudson s’est placée sous la protection de ses créanciers en mars et a depuis fermé tous ses magasins. L’entreprise, désormais en faillite, vend sa collection de 4400 œuvres d’art et artefacts pour rembourser ses créanciers.
Le juge Osborne a également approuvé jeudi une prolongation de la période de protection de la Compagnie de la Baie d’Hudson jusqu’au 31 mars.
Les Thomson, qui ont fait fortune dans les médias, et les Weston, géants de l’alimentation et du commerce de détail, étaient les seuls enchérisseurs lors de la vente aux enchères de la charte. Leur acquisition commune devait toutefois être approuvée par le tribunal avant que la transaction ne puisse avoir lieu.
La fin d’une saga
L’approbation judiciaire de la vente de la charte met fin à une saga qui a occupé les avocats et les conseillers financiers de la Compagnie de la Baie d’Hudson pendant des mois.
Ils avaient initialement prévu de vendre le document aux enchères avant que la firme Wittington Investments, appartenant aux Weston, ne propose 12,5 millions $ en juillet pour l’acquérir et en faire don au Musée canadien de l’histoire, une société d’État.
La Compagnie de la Baie d’Hudson était prête à accepter le plan des Weston, mais la firme de David Thomson, DKRT Family, a alors fait valoir qu’elle attendait une vente aux enchères pour soumettre sa propre offre initiale de 15 millions $. Elle souhaitait que les Archives du Manitoba deviennent propriétaires de la charte.
La Compagnie de la Baie d’Hudson a décidé de revenir au plan de vente aux enchères et de laisser Thomson faire l’offre initiale jusqu’à ce que les deux familles s’associent pour proposer 18 millions $.
Reflect Advisors, conseiller financier de la Compagnie de la Baie d’Hudson, a contacté 150 personnes ou entreprises pour savoir si elles seraient disposées à surenchérir. La Compagnie de la Baie d’Hudson a mentionné que personne n’était intéressé, faisant ainsi des Thomson et des Weston les vainqueurs de facto.
«Reflect a tout fait pour tenter de susciter une vente aux enchères concurrentielle, mais, lorsque nous en sommes finalement arrivés là, compte tenu de l’offre commune et du prix d’achat plus élevé, personne d’autre ne souhaitait participer», a expliqué l’avocat de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Ashley Taylor, au tribunal jeudi.
Malgré l’absence de concurrents, «nous nous sommes retrouvés, je crois, dans une position très favorable», a-t-il précisé.
Asad Moten, avocat du procureur général du Canada, a acquiescé, affirmant que le plan Thomson et Weston était avantageux, car il permettait de conserver la charte au Canada et d’en garantir l’accessibilité au public.
La charte est conservée dans une boîte de protection depuis le début de la procédure de protection des créanciers et, auparavant, dans un bureau privé, a précisé M. Moten. Avant tout déplacement, l’Institut canadien de conservation l’examinera afin d’évaluer son état et de formuler des recommandations quant aux prochaines étapes.
Un partage égal de la charte
Les familles Thomson et Weston ont indiqué que les quatre institutions auxquelles elles feront don de la charte seront désignées comme «gardiennes» et se partageront le document à parts égales. Elles souhaiteraient toutefois que la charte soit d’abord exposée à Winnipeg, où la Compagnie de la Baie d’Hudson a ouvert son premier grand magasin, en 1881.
Les modalités exactes de partage de la charte seront déterminées à la suite d’un processus de consultation, demandé par les familles Thomson et Weston, auprès des groupes autochtones, des musées, des universités, des archives, des experts et du public.
Une entente de principe, déposée auprès de la Cour supérieure de l’Ontario et signée par les donateurs et les bénéficiaires, offre cependant diverses possibilités.
Parmi celles-ci figure un accord selon lequel chaque institution reçoit la charte pour des périodes pluriannuelles tournantes, selon un calendrier convenu d’un commun accord. D’autres organisations, non désignées comme dépositaires, pourraient exposer la charte et des «artefacts connexes» non identifiés dans le cadre d’une tournée nationale, précise le document.
Lorsque la charte n’est pas exposée dans l’une des quatre institutions dépositaires, ces dernières pourraient, selon l’entente de principe, présenter des répliques de haute qualité de l’artefact.
L’entente de principe envisage également la création d’un site web pour présenter la charte et des reproductions numériques d’autres artefacts et documents, ainsi que l’organisation de colloques périodiques pour sensibiliser le public à la charte et à son importance pour le pays, l’histoire du Canada et les peuples autochtones à travers les siècles.
Les familles Thomson et Weston ont accepté de verser 5 millions $ pour contribuer au financement de ces initiatives et assurer la préservation et la diffusion de la charte auprès du public. La famille Desmarais et Power Corporation du Canada, de concert avec la Fondation de la famille Hennick, ont promis un soutien futur.

