Salomy Abusalim, une mère d’Edmonton, est à court d’excuses à donner à son fils lorsqu’il lui demande pourquoi son père est toujours à Gaza.
«Cela me déchire en tant que mère. Je ne peux pas continuer ainsi, à lui mentir», a dit Mme Abusalim, dont le mari est bloqué à Gaza en raison de difficultés bureaucratiques.
«Mon mari mourait de faim, littéralement», a-t-elle ajouté. «Pendant trois mois, il n’a pas eu la moindre nourriture. Imaginez-moi ici, en train de manger à ma table, mon fils qui mange ma nourriture, tandis que mon conjoint ne parvient même pas à trouver un morceau de pain à se mettre sous la dent. C’était dévastateur.»
Il y a trois ans, le Hamas a lancé une attaque terroriste meurtrière contre Israël, et Israël a riposté par une guerre implacable qui a fait plus de 75 000 morts dans la bande de Gaza, tout en occupant violemment le sud du Liban et en permettant aux colons d’attaquer les Palestiniens en Cisjordanie.
Les Canadiens ayant des liens avec la région décrivent trois années d’horreur : certains reçoivent des nouvelles de leurs proches par de fréquents messages texte qui les tiennent au courant de la crise humanitaire, tandis que d’autres pleurent la perte de plusieurs membres de leur famille tués dans un conflit qui a coûté la vie à un nombre stupéfiant de civils.
Mme Abusalim explique que le pire, c’est lorsque l’Internet tombe en panne. Lorsqu’elle n’a pas de nouvelles de son mari, elle se demande s’il a été abattu, et elle fait des cauchemars à cause du carnage dont elle a déjà été témoin.
«De nombreux scénarios se bousculent dans votre esprit, et cela ne s’arrête pas. Cela se produit tous les jours», a-t-elle dit.
Son mari, Saed, se retrouve dans une situation incertaine après que le couple eut tenté de s’installer au Canada. Mme Abusalim s’est installée à Edmonton en 2018, deux ans après avoir donné naissance à leur fils, Rashid.

Mme Abusalim et Rashid, aujourd’hui âgé de 10 ans, possèdent tous deux la citoyenneté canadienne, tandis que Saed a présenté, il y a plusieurs années, une demande de résidence permanente qui, selon elle, a été retardée par la pandémie de COVID-19.
Saed devait se présenter pour la prise de données biométriques le 10 octobre 2023, a-t-elle précisé. Trois jours auparavant, l’attaque du Hamas a déclenché une guerre catastrophique. Techniquement, un cessez-le-feu est désormais en vigueur, mais des dizaines de Palestiniens continuent d’être tués chaque mois.
Mme Abusalim a rapporté que son mari figurait sur une liste de Canadiens autorisés à quitter Gaza via l’Égypte en janvier 2024, mais elle affirme que les autorités égyptiennes ont refusé de le laisser entrer, puis ont exigé des pots-de-vin exorbitants.
Sa demande de visa est toujours en cours, mais Ottawa ne délivrera pas le document tant qu’il n’aura pas effectué le contrôle biométrique, ce qui est impossible à Gaza. Contrairement à certains pays européens, le Canada semble incapable de faire sortir de Gaza, via Israël — où les contrôles biométriques seraient peut-être possibles — ses citoyens ou les demandeurs de visa.
Ce problème touche des centaines de personnes dans ce territoire qui ont présenté une demande pour venir au Canada.
La Presse canadienne a contacté le ministère de l’Immigration pour obtenir des commentaires, mais n’a pas encore reçu de déclaration.
Mme Abusalim explique que son fils a menacé de faire une grève de la faim, frustré que son père ne puisse pas quitter Gaza. Elle a désormais pris cette initiative à son compte, déclarant mardi qu’elle en était à son quatrième jour à ne consommer que de l’eau.
«Cela fait huit ans que mon fils n’a pas serré son père dans ses bras, ni senti son odeur, ni l’a étreint», a-t-elle déploré. «En tant que mère, je ne pense pas qu’une mère souhaite vivre une telle épreuve avec son fils ou sa fille. Je ne pense pas que le fait de poursuivre cette guerre soit bénéfique pour qui que ce soit d’entre nous — quel que soit notre camp, même du côté israélien.»
Dans la région de la Beauce, au Québec, Sylvie Labrecque ressent profondément l’absence de son fils, un travailleur humanitaire tué lors d’une frappe aérienne israélienne en avril 2024.
«Chaque jour, il est là, dans mon cœur, dans mes pensées, et je prie et je médite en pensant à lui», a-t-elle confié lors d’une entrevue lundi.
Jacob Flickinger, un ancien combattant de l’infanterie âgé de 33 ans, participait à une mission humanitaire avec World Central Kitchen, une organisation réputée qui avait coordonné un convoi avec l’armée israélienne.
«Il aimait beaucoup participer à ce genre de missions, car cela comptait énormément pour lui», a raconté Mme Labrecque.
Israël avait considérablement restreint l’acheminement de l’aide vers ce territoire, où il a interdit l’accès aux journalistes et imposé des restrictions d’une sévérité inhabituelle au travail des organisations humanitaires.
«Cela aurait pu être plus sécuritaire — non seulement pour lui, mais pour tout le groupe — de mener à bien leur travail, même s’ils se trouvaient dans une zone de guerre. Ils en étaient conscients», a ajouté Mme Labrecque.
Israël a frappé le convoi à plusieurs reprises, tuant M. Flickinger et six autres travailleurs humanitaires. En août, le procureur militaire israélien a décidé de ne pas ouvrir d’enquête criminelle.
La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a qualifié cette décision d’inacceptable, faisant valoir qu’il y avait eu de graves défaillances dans la conduite de la frappe et s’engageant à continuer de faire pression pour obtenir un compte rendu complet de ce qui s’est passé.
Selon Mme Labrecque, le Canada pourrait faire beaucoup plus pour rendre le meurtre de travailleurs humanitaires plus coûteux. Elle craint que le gouvernement du premier ministre israélien Benjamin Netanyahou n’ait aucune motivation à faire mieux.
«Ils ont déjà tué des dizaines de milliers de personnes. Donc, en tuer quelques-uns de plus n’est pratiquement rien pour eux», a-t-elle soutenu.

Israël insiste sur le fait qu’il se protège contre les menaces régionales et qu’il tente d’éviter les pertes civiles — mais Mme Labrecque a rapporté que cela mettait à rude épreuve sa crédibilité dans les territoires palestiniens, au Liban et en Iran.
«Ils ont provoqué une catastrophe d’une ampleur considérable à Gaza, et celle-ci ne fait que s’étendre», a-t-elle mentionné.
En avril dernier, Hassan Haidar, originaire de Windsor, en Ontario, a été tué dans une ferme équestre familiale du sud du Liban par ce que sa famille décrit comme un drone israélien ayant agi sans provocation.
L’armée israélienne a déclaré ne pas pouvoir commenter en détail, car elle n’avait pas réussi à retrouver le dossier relatif à cet incident, survenu dans le cadre de l’invasion en cours du Liban qui, selon Israël, vise à mettre en déroute le Hezbollah.
Le frère de M. Haidar, Mohamed, a indiqué aux journalistes que le monde laissait les morts civiles impunies. «Je ne veux pas que son sang se refroidisse pour rien», a-t-il dit. «Faut-il attendre que d’autres Canadiens meurent pour que nous nous réveillions?»

