Des agents de sécurité qui fouillent les sacs avant les bar-mitsvahs. Des étudiants qui cachent leurs colliers à l’étoile de David par crainte d’être agressés. Des offices à la synagogue qui commencent par une présentation des issues de secours par le personnel.
Au cours des trois dernières années, depuis que le Hamas a lancé une attaque terroriste meurtrière contre Israël et qu’Israël a riposté par une guerre implacable visant, selon ses dires, à éliminer le Hamas à Gaza, la vie des Juifs au Canada a radicalement changé.
«La société dans laquelle nous vivons n’est pas tout à fait celle que nous imaginions», a lancé Lisa Grushcow, grande rabbine du Temple Emanu-El-Beth Sholom à Montréal. «On a l’impression que le monde a véritablement été bouleversé.»
Les Juifs canadiens sont confrontés à une recrudescence des attaques antisémites : des incendies criminels dans des synagogues comme celle de Mme Grushcow, des fusillades dans des écoles juives et des agressions physiques que la police a classées comme des crimes haineux.
Le Service de renseignement du Canada (SCRS) a mentionné dans son rapport annuel de 2025 un certain nombre de complots déjoués visant des institutions juives canadiennes, notamment l’arrestation, en août 2025, d’un jeune Montréalais qui avait l’intention de s’en prendre à des Juifs.
Il a indiqué que l’extrémisme violent à motivation religieuse avait «considérablement augmenté depuis le début du conflit entre Israël et le Hamas», ce qui a «alimenté les discours des organisations extrémistes violentes et pourrait inspirer une nouvelle génération d’extrémistes».

Depuis 2023, les communautés juives constituent le groupe le plus fréquemment visé dans les crimes haineux signalés par la police, bien qu’elles représentent moins de 1% de la population canadienne.
La police de Toronto a déclaré en septembre avoir procédé à 573 arrestations et porté 1 398 accusations liées à des manifestations, des protestations et des infractions motivées par la haine, visant les communautés juives, depuis le 7 octobre 2023.
Le rapport du Conseil du service de police d’Ottawa publié la semaine dernière indiquait que «les résidents juifs ont fait part de leurs craintes à l’idée de porter une kippa, une étoile de David ou toute autre manifestation visible de leur identité juive en public».
«Les organismes communautaires ont adopté des mesures de sécurité renforcées pour les rassemblements religieux, culturels et commémoratifs — notamment l’inscription préalable, des exigences en matière d’identification, des restrictions quant au nombre de participants et, dans certaines circonstances, la limitation de la divulgation publique des détails de l’événement», a-t-on ajouté.
La synagogue de Mme Grushcow existe depuis 1883 et représente l’une des branches les plus progressistes du judaïsme. En juin, quelqu’un a attaqué le temple à l’aide d’une bombe incendiaire. En février 2025, une croix gammée a été peinte à la bombe sur la façade du bâtiment.
«Beaucoup de choses se sont normalisées au cours des trois dernières années, ce que je trouve profondément troublant — pour nous en tant que communauté, mais aussi pour nous en tant que société», a-t-elle fait savoir.
Mme Grushcow encourage les Canadiens non juifs à demander à un ami juif s’ils peuvent se rendre dans une synagogue. Ils y découvriraient des communautés qui s’efforcent d’assurer la sécurité sans pour autant que les fidèles aient trop peur d’assister aux offices.
Le mois dernier, après qu’un tireur eut ouvert le feu sur une synagogue de Belleville, en Ontario, et sur un agent de police, la vice-présidente du Parti conservateur, Melissa Lantsman, a rapporté que cet incident avait aggravé la peur et le choc déjà présents.
«Le lendemain, notre synagogue, comme c’est souvent le cas, a commencé par un briefing sur la sécurité : que faire si la situation dégénère, où se trouvent les portes», a-t-elle expliqué.

Selon Mme Grushcow, il existe des préoccupations immédiates en matière de sécurité pour les communautés juives, ainsi que des questions à plus long terme sur la manière de rétablir le dialogue civique.
«J’étais à la marche de la Fierté l’été dernier. Quelqu’un m’a regardée, m’a vue avec une étoile de David arc-en-ciel sur mon chandail et m’a traitée de tueuse de bébés. Qu’est-ce que c’est que ça? Comment cela est-il devenu notre nouvelle norme?» a-t-elle dit.
«Comment se fait-il que tout lien ou attachement à Israël — ce qui est la réalité pour la grande majorité des Juifs canadiens, pour toutes sortes de raisons historiques, religieuses et spirituelles — comment cela peut-il devenir quelque chose… qui est perçu comme une raison d’exclure des gens des relations universitaires, professionnelles et personnelles?» a-t-elle poursuivi.
Au cœur de certaines de ces préoccupations se trouve une vague de manifestations anti-Israël qui a éclaté après le 7 octobre.
Certains groupes à l’origine de ces manifestations affirment cibler des organisations qui soutiennent activement l’armée israélienne — comme des propriétaires d’entreprise qui recueillent des fonds pour des étrangers servant au sein des Forces de défense israéliennes, ou une synagogue qui semblait promouvoir la vente de terres en Cisjordanie occupée.
L’organisation Independent Jewish Voices soutient que l’antisémitisme est utilisé comme une arme pour réprimer le militantisme pro-palestinien.
Mais de nombreux Juifs canadiens se sentent pris pour cible du simple fait d’être juifs, qu’ils appuient ou non le gouvernement israélien.
Selon Mme Grushcow, les Canadiens devaient trouver un moyen de concilier dialogue ouvert, respect et sécurité.

Elle a ajouté que la société canadienne en général «avait pris l’habitude de rejeter très rapidement les gens» en raison de leurs allégeances présumées, perdant ainsi la capacité de maintenir un dialogue au-delà des différences».
Mme Grushcow fait partie des nombreux dirigeants juifs qui se demandent si l’Iran a joué un rôle dans l’exacerbation des tensions au Canada, et elle affirme qu’il est difficile d’imaginer qui tire profit du fait que des Juifs soient menacés et que la société canadienne perde son sens des bonnes manières.
En juin, Ruby Sahota, secrétaire d’État chargée de la lutte contre la criminalité, a déclaré à la Chambre des communes que les personnes qui avaient récemment tiré des coups de feu dans des synagogues avaient été embauchées et rémunérées par une «entité étrangère».
Ottawa a augmenté le financement destiné à la sécurité des synagogues et élargi la portée des lois sur les discours haineux, mais Mme Grushcow a précisé que les Canadiens devaient en faire davantage.
«Nous devons cesser de dire que ce n’est pas ce que nous sommes — et reconnaître que c’est ce que nous sommes devenus, puis nous demander comment changer cela», a-t-elle ajouté. «Ce travail ne peut pas reposer entièrement sur la communauté juive.»
