Société

Fausse signature ou vrai robot? L'intelligence artificielle s'invite en journalisme

L’IA s’est infiltrée dans les médias d’information au Canada et partout dans le monde.

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La page de présentation d'une fausse journaliste générée par IA, Geneviève Tremblay, sur une capture d'écran. LA PRESSE CANADIENNE/photo fournie par WE NEWS (mention obligatoire) La page de présentation d'une fausse journaliste générée par IA, Geneviève Tremblay, sur une capture d'écran. (We News via La Presse Canadienne)

De faux «journalistes» créés grâce à l’intelligence artificielle (IA) ont commencé à faire leur apparition au Canada.

Des médias canadiens ont retiré des articles de leurs sites Internet après avoir appris que «Daniel Robson» ne semblait pas être un véritable journaliste.

Un site internet basé sur l’intelligence artificielle, baptisé We News, réutilise des contenus provenant de sources d’information légitimes à travers le Canada.

Il les publie sous forme d’articles rédigés par de faux journalistes générés par l’IA, accompagnés de signatures et d’images correspondant à des portraits.

L’IA s’est infiltrée dans les médias d’information au Canada et partout dans le monde. Début septembre, Nunatsiaq News a publié un article sur un personnage généré par l’IA se faisant passer pour un journaliste inuit au Nunavut — l’un des nombreux personnages utilisés pour réutiliser des contenus provenant de sources d’information légitimes, notamment La Presse canadienne, au profit de We News.

Les Perreaux, rédacteur en chef d’Option politique, a été le premier à tirer la sonnette d’alarme au Canada. Dans un message publié en ligne le 24 septembre, M. Perreaux a écrit qu’un rédacteur en chef de Türkiye Today l’avait contacté pour lui demander de se porter garant de Robson — et qu’il s’était rendu compte qu’il ne pouvait pas le faire.

«Le moment décisif où mon cœur s’est serré, c’est lorsque le journaliste turc m’a dit que Daniel Robson avait refusé de participer à un appel vidéo», a raconté M. Perreaux lors d’une interview.

M. Perreaux a expliqué avoir examiné la correspondance et les documents envoyés par M. Robson et y avoir repéré des indices laissant penser qu’il s’agissait d’un produit généré par l’IA. Il a ajouté que le problème majeur résidait dans la tentative de tromper les rédacteurs en chef et les lecteurs, l’IA n’ayant servi que de «catalyseur».

«L’IA fait sans aucun doute partie de l’histoire, mais elle en constitue une partie mineure par rapport à la tromperie : derrière tout cela se cachait un être humain qui se faisait passer pour quelqu’un qu’il n’était pas, ou du moins refusait d’être celui qu’il est réellement.»

—  Les Perreaux, rédacteur en chef d'Option politique

Ce phénomène ne se limite pas au Canada. Le site internet américain Futurism a récemment publié un article sur Brown Brothers Media, une entreprise qui aurait racheté des sites d’information légitimes pour les inonder de contenu généré par l’IA — et prétendait enregistrer 50 millions de pages vues par mois.

Ahmed Al-Rawi, professeur spécialisé dans le journalisme, les réseaux sociaux et la communication publique à l’université Simon-Fraser, explique que les sites utilisant de faux journalistes générés par IA cherchaient à monnayer leur contenu.

«De nombreux acteurs, qu’il s’agisse de malfaiteurs ou simplement de profiteurs, c’est-à-dire de personnes qui cherchent avant tout à gagner de l’argent, exploitent le travail acharné de vrais journalistes afin de recycler du contenu d’actualité», avance-t-il.

Le Pr Al-Rawi ajoute que les plateformes de réseaux sociaux «devraient également être tenues pour responsables d’avoir contribué à la popularité de ces faux sites web».

Chris Arsenault, professeur à l’université Western, juge qu’il est difficile de réglementer ces sites internet.

«On peut se procurer un modèle d’IA gratuit ou très bon marché pour produire ce genre d’absurdités, et on trouve toujours quelqu’un pour l’héberger, déplore-t-il. Il est donc très difficile d’élaborer une législation à ce sujet ou d’y répondre par des mesures politiques efficaces.»

Paul Deegan, président du groupe d’éditeurs Média d’info Canada, dit que, bien que les contenus d’actualité soient protégés par le droit d’auteur, il est très difficile pour les éditeurs d’intenter des poursuites.

«C’est coûteux, cela prend beaucoup de temps, que les responsables se trouvent ou non au Canada», a-t-il déclaré.

Média d’info Canada demande au gouvernement fédéral de déclarer publiquement qu’il n’a pas l’intention d’inclure une exception générale à la loi sur le droit d’auteur pour l’exploration de textes et de données.

Le cabinet du ministre fédéral chargé de l’IA, Evan Solomon, dit que les Canadiens méritent de savoir quand les informations qu’ils consomment ont été générées ou modifiées par l’IA.

«L’IA générative peut être un outil utile et puissant, mais les Canadiens ne doivent pas être induits en erreur par des contenus qui se font passer pour des journalistes ou qui dissimulent la manière dont ils ont été créés», précise le communiqué.

Le cabinet de M. Solomon reconnaît les préoccupations soulevées par les journalistes et autres créateurs concernant le consentement, la rémunération, l’attribution et la transparence lorsque leur travail est utilisé pour entraîner des systèmes d’IA.

Il n’y a peut-être pas de solution miracle pour résoudre ce problème, mais le Pr Arsenault rappelle qu’il existe un antidote: le journalisme à l’ancienne.

Le gouvernement fédéral affirme mener des consultations sur la transparence en matière d’IA, tandis que Google semble avoir retiré le site we-news.com de son moteur de recherche. Toutefois, le site figurait en tête de liste sur un autre moteur.

Google n’a pas répondu directement aux questions visant à savoir s’il avait retiré We News de ses résultats de recherche, à quel moment il l’aurait fait, et si cette décision résultait de la couverture médiatique consacrée aux «journalistes» IA.

Un porte-parole a déclaré dans un communiqué que les politiques de l’entreprise en matière de recherche et de Google Actualités «interdisent la production à grande échelle de contenu de faible qualité visant à contourner nos systèmes de classement».

«Bien que nous ne commentions généralement pas les sites individuels, nous intervenons en cas de violation de nos règles afin de garantir que 99 % des visites issues de la recherche soient exemptes de pourriels», a ajouté le porte-parole.

Selon M. Deegan, il est dans l’intérêt de Google de s’assurer que les internautes obtiennent des informations exactes. «Il est donc logique qu’ils déclassent et suppriment ces sites qui sont clairement impliqués dans du vol».

M. Arsenault se demande si les géants de l’internet devaient «jouer les surveillants et se poser en arbitres de la vérité».

«Elles ont un rôle à jouer dans la suppression des contenus manifestement faux, mais je ne sais pas si nous souhaitons qu’elles portent ce genre de jugements éditoriaux.»

Anja Karadeglija

Anja Karadeglija

Journaliste