Société

Détenue avec sa fille de 7 ans dans un centre de l’ICE, une Canadienne raconte son quotidien

«En gros, c’est une prison de luxe.»

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Ayla Lucas, une fillette canadienne de sept ans atteinte d'autisme, a été placée en détention dans un centre de rétention américain tristement célèbre, en compagnie de sa mère. Ayla Lucas, une fillette canadienne de sept ans atteinte d'autisme, a été placée en détention dans un centre de rétention américain tristement célèbre, en compagnie de sa mère.

Au 13e jour de sa détention par l’ICE, la Canadienne Tania Warner confie à CTV News qu’elle n’a jamais été aussi «stressée» de toute sa vie, tout comme sa fille Ayla, âgée de 7 ans.

«C’est un centre de détention, et j’ai été placée en détention illégalement», a lancé Tania lors d’un appel téléphonique de près de 30 minutes depuis l’intérieur du centre de traitement des immigrants de Dilley, au Texas. «Mon esprit est complètement engourdi, je fais de mon mieux pour garder la tête froide.»

Ce texte est une traduction d’un article de CTV News.

Tania explique qu’Ayla, qui est autiste, se plaint de «démangeaisons très fortes» depuis le 3e jour de détention, à cause d’une éruption cutanée qui recouvre la majeure partie de la partie inférieure de son corps, ainsi que ses coudes.

Tania pense que cela est dû à la fois au stress et aux produits d’entretien ménagers qu’on leur a donnés pour laver les vêtements fournis par l’ICE, dont le port est obligatoire dans le centre.

Elle raconte qu’après avoir insisté à plusieurs reprises, on lui a donné de la crème à l’hydrocortisone et on lui a dit de simplement continuer à rincer les vêtements à l’eau plusieurs fois et d’«espérer que ça passe».

Ayla Lucas, une fillette canadienne de 7 ans atteinte d'autisme, est détenue depuis samedi dans un centre de rétention américain tristement célèbre, en compagnie de sa mère. Ayla Lucas, une fillette canadienne de 7 ans atteinte d'autisme, est détenue depuis samedi dans un centre de rétention américain tristement célèbre, en compagnie de sa mère. (Courtoisie via CTV News)

CTV News a été le premier à rapporter le cas de cette mère et de sa fille la semaine dernière. Originaire de Colombie-Britannique, Tania est mariée à un Américain et vit au Texas depuis environ 5 ans. Elle et Ayla sont en train de faire une demande de carte verte. Elles ont été placées en détention par l’ICE à un poste de contrôle frontalier à Sarita, au Texas, alors qu’elles rentraient chez elles à Kingsville après une fête prénatale le 14 mars. Après avoir passé quelques jours dans un centre de traitement à Ursula, elles ont été transférées à Dilley.

«Être détenue avec un enfant est l’expérience la plus surréaliste que j’aie jamais vécue. Je n’avais aucune idée que cela pouvait nous arriver, étant donné que nous avons déposé des documents légaux.»

—  Tania Warner

CTV News a examiné certains de leurs documents d’immigration et les a transmis à un avocat spécialisé en droit de l’immigration. Parmi ceux-ci figure ce qu’on appelle un prima facie, qui accorde une prolongation pendant que le gouvernement traite leur dossier. Ceux de Tania et d’Ayla expirent respectivement en août et juin 2026.

L’avocate spécialisée en droit de l’immigration Kerry Doyle décrit un prima facie comme une conclusion préliminaire dans une affaire en cours, pour laquelle le gouvernement a besoin de plus de temps.

«Il est clair qu’elle est en cours de procédure. C’est évident, elle cherche à obtenir une mesure de redressement comme elle le devrait», explique Me Doyle à CTV News. «Ce n’est pas de sa faute s’ils ont tant de dossiers et pas assez de ressources, pas assez de personnel, pour traiter les dossiers en temps voulu.»

Edward Warner affirme que sa femme et sa belle-fille sont détenues dans un centre de l'ICE au Texas. Edward Warner affirme que sa femme et sa belle-fille sont détenues dans un centre de l'ICE au Texas. (CTV News)

L’avocate était autrefois la conseillère juridique principale de l’ICE sous l’administration Biden. Par la suite, elle a été démise de ses fonctions de juge de l’immigration par l’administration Trump. Elle travaille désormais chez Green and Spiegel, un cabinet d’avocats spécialisé en droit de l’immigration présent au Canada et aux États-Unis.

«Il est certain que l’arrestation d’une jeune enfant qui, d’après ce que j’ai compris, a des besoins particuliers, ainsi que de sa mère, me semble être un très mauvais usage des ressources et traumatise inutilement cette famille», a-t-elle expliqué.

Tania Warner a dû faire face à des difficultés supplémentaires dans son dossier d’immigration aux États-Unis, étant donné que son mari, Edward Warner, figure sur la liste des délinquants sexuels enregistrés au Texas, à la suite d’un incident survenu en 1999 alors qu’il était adolescent. Il a affirmé à CTV News qu’il avait bénéficié d’un sursis à statuer dans son affaire et qu’il sollicitait la clémence.

En réponse aux questions concernant le cas de Tania et Ayla, un porte-parole du département de la Sécurité intérieure a envoyé à CTV News une déclaration indiquant notamment : «Si vous dépassez la durée de validité de votre visa et que vous vous trouvez illégalement dans le pays, vous serez arrêté.»

«L’ICE NE SÉPARE PAS les familles. On demande aux parents s’ils souhaitent être expulsés avec leurs enfants ; sinon, l’ICE placera les enfants chez une personne de confiance désignée par les parents.»

—  Porte-parole du département de la Sécurité intérieure

Tania Warner a soutenu à CTV News qu’on ne lui avait jamais donné le choix de ne pas être détenue avec Ayla.

Le centre de Dilley a fait l’objet de vives critiques pour ses conditions de détention, notamment en raison d’accusations selon lesquelles près de 600 enfants auraient été détenus sans nourriture, soins médicaux ou services de santé mentale suffisants pendant plus longtemps que la limite de 20 jours imposée par le tribunal.

Dans les informations fournies à CTV News, le département de la Sécurité intérieure a réfuté les allégations de mauvais traitements à Dilley, affirmant que le centre a été «réaménagé pour accueillir des familles» et que l’accès aux soins médicaux est assuré en permanence.

Tania Warner affirme que ses conditions de vie sont meilleures que celles du détenu moyen car elle a un enfant avec elle. Elle explique qu’Ayla et elle se trouvent dans une pièce équipée de 12 lits superposés, d’un petit canapé et d’une télévision où les enfants peuvent regarder des dessins animés et les adultes les informations. Ayla va à l’école et il y a une aire de jeux.

«En gros, c’est une prison de luxe», a-t-elle souligné, évoquant la présence de gardes et l’obligation de porter des uniformes semblables à ceux des détenus.

Noovo Info sur les traces de l'ICE Suivant les traces de la police de l’immigration du gouvernement de Donald Trump (ICE), Noovo Info a été interpellé par des policiers lors d’une intervention des agents fédéraux dans un hôtel de Minneapolis.

La mère est très inquiète quant à l’impact à long terme de cette épreuve sur sa fille. Bien que la fillette de 7 ans comprenne que ses libertés sont limitées, il faut parfois lui rappeler les règles auxquelles elle est soumise, par exemple lorsqu’elle veut faire quelque chose d’aussi simple que de courir partout, quand et où bon lui semble.

«Le gouvernement, qui est censé protéger les gens, l’a arrachée à son environnement, l’a forcée à entrer dans un centre de traitement, puis l’a détenue. Ce sera l’un de ses souvenirs d’enfance les plus marquants», a-t-elle dit.

Pendant ce temps, le soutien s’intensifie pour aider la mère et la fille à sortir. Vicente Gonzalez, le député local de Kingsville, affirme qu’il «fait pression pour leur libération immédiate.»

Il en va de même pour les politiciens de la région de la Colombie-Britannique d’où elles sont originaires.

La députée indépendante Amelia Boultbee explique que cette affaire fait la une à Penticton et qu’elle s’efforce de défendre cette famille.

«Nous travaillons avec les services consulaires, et je suis en contact avec divers interlocuteurs au sein du gouvernement fédéral pour voir si nous pouvons trouver une voie juridique ou diplomatique permettant soit d’obtenir leur libération, soit d’accélérer la procédure», a-t-elle dit.

Elle-même et la députée conservatrice Helena Konanz se disent toutes deux préoccupées par le bien-être du couple. Mme Konanz affirme vouloir s’assurer que le gouvernement «fasse tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir leur libération».

S’adressant aux journalistes à Paris mercredi, la ministre des Affaires étrangères Anita Anand a déclaré qu’elle était au courant de l’affaire, mais a refusé de fournir plus de détails pour des raisons de confidentialité.

«Je peux vous assurer que nous sommes en contact avec la famille et que nous faisons tout notre possible pour défendre le bien-être des Canadiens. C’est ce que nous faisons dans cette affaire, et c’est ce que nous faisons dans toutes les affaires», a-t-elle mentionné.

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Tania Warner explique qu’elle croit comprendre que les agents consulaires ne peuvent l’aider que si elle souhaite rentrer au Canada.

«C’est ici [au Texas] que je gagne ma vie, c’est ici que se trouve ma famille, c’est ici que se déroule ma vie. Je ne veux pas être expulsée , a-t-elle lâché.

Quant à la suite des procédures, une audience de mise en liberté sous caution est prévue mardi. Elle estime que la caution pourrait être fixée entre 10 000$ et 15 000$.

La famille a lancé une campagne GoFundMe, et la mère de famille affirme que les frais juridiques les «ruinent», s’élevant déjà à plus de 20 000$.

Elle continue de se concentrer sur le bien-être d’Ayla. Elle explique qu’elle essaie de ne pas aborder le fait que sa fille manque à ses amis et que ses affaires personnelles lui manquent, et qu’elle s’efforce de se concentrer sur les aspects positifs qu’elles peuvent trouver dans cette détention.

«Elle est assez stressée. Elle le prend vraiment bien. Je dois dire qu’elle est ma héroïne n° 1», a-t-elle confié.

Avec des informations de Judy Trinh et Rachel Hanes pour CTV News et de l’Associated Press