Société

Battus, noyés, empoisonnés: des animaux sauvages victimes de la peur de la rage du raton laveur?

Un refuge de l’Estrie témoigne de son impuissance face à la violence humaine et dénonce «une campagne de peur» du gouvernement du Québec. Le ministère de l’Environnement insiste sur les risques de la propagation de la maladie.

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Battus, noyés, empoisonnés: des animaux sauvages victimes de la peur de la rage du raton laveur?

Des ratons laveurs retrouvés noyés ou empoisonnés, des mouffettes laissées en cage jusqu’à ce que mort s’ensuive, une marmotte battue à coups de pied, un renard et un porc-épic blessés par balles... C’est ce à quoi est confrontée depuis quelques années la propriétaire du refuge Lobadanaki.

Anne-Marie Demers déplore les actes de violence commis envers les animaux sauvages et blâme la campagne menée contre la rage. De son côté, le ministère de l’Environnement insiste sur les risques de la propagation de la maladie.

AVERTISSEMENT : Cet article traite de cruauté envers les animaux et contient des descriptions ainsi que des images qui peuvent heurter la sensibilité du public.

À son refuge situé à Saint-Étienne-de-Bolton, en Estrie, Mme Demers accueille et soigne chaque année près de 600 animaux de la faune québécoise malades ou blessés. Elle croit que ce qu’il advient de plusieurs de ces bêtes vient d’un mouvement de crainte au sein de la population en raison des communications du gouvernement sur la lutte contre la rage, notamment celle visant les ratons laveurs.

«Au lieu de prioriser les bons comportements, de mettre de l’avant ce qu’on peut faire pour éviter la propagation de la rage ou d’autres maladies, [le gouvernement mène] une campagne de peur», a-t-elle déploré en entrevue avec Noovo Info.

Selon Anne-Marie Demers, environ 90% des animaux secourus par son refuge ont été blessés par des humains.

Dans la majorité des cas, ces blessures seraient de cause accidentelle – des animaux happés par des voitures, par exemple. Cela dit, selon son calcul, 25% des cas de blessures d’animaux sauvages seraient lien avec des gestes humains volontaires.

Un raton laveur s'est retrouvé la patte prise dans un piège. Si l'animal n'avait pas été sauvé par le refuge Lobadanaki, il serait sans doute mort de faim, de soif ou attaqué par un autre animal.
Raton laveur pris dans un piège Un raton laveur s'est retrouvé la patte prise dans un piège. Si l'animal n'avait pas été sauvé par le refuge Lobadanaki, il serait sans doute mort de faim, de soif ou attaqué par un autre animal. (Refuge Lobadanaki | Anne-Marie Demers)

Se lancer un lapin

«Au cours de l’année, nous avons dû intervenir parce que des jeunes avaient trouvé un nid de lapins sauvages et qu’ils se lançaient un petit lapin dans la cour d’école», rapporte la propriétaire du refuge Lobadanaki.

Noovo Info a tenter de communiquer avec les centres de services scolaires (CSS) de l’Estrie, incluant la commission scolaire anglophone, pour tenter de vérifier ces allégations.

Tous les CSS ont répondu à Noovo Info que, si cet événement est arrivé, ils n’ont pas été mis au courant.

Dans un échange courriels avec Noovo Info, le Refuge de la faune de l’Estrie affirme ne pas avoir reçu récemment d’animaux ayant subi des blessures causées par l’humain, mais constate tout de même que les gens sont «davantage inquiets».

«Nous recevons davantage d’appels pour des sauvetages simples, comme pour basculer une poubelle [qui contient un animal sauvage] ou ouvrir une porte [derrière laquelle il s’en trouve un], parce que les gens n’osent plus intervenir», a expliqué Amélie, une porte-parole du Refuge de la faune de l’Estrie.

Une mouffette a été sauvée par le refuge Lobadanaki après avoir été retrouvée avec une profonde blessure au cou. La direction du refuge estime qu'il s'agit d'un geste humain.
Mouffette blessée au cou Une mouffette a été sauvée par le refuge Lobadanaki après avoir été retrouvée avec une profonde blessure au cou. La direction du refuge estime qu'il s'agit d'un geste humain. (Refuge Lobadanaki | Anne-Marie Demers)

Le Refuge de la faune de l’Estrie se positionne aussi en défaveur de la campagne de prévention de la rage. «La campagne menée actuellement encourage la mise à mort d’animaux potentiellement sains, ce avec quoi nous sommes en désaccord», a-t-on précisé.

Un représentant du ministère de l’Environnement, de la lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) a confirmé par courriel vendredi à Noovo Info que la Protection de la faune du Québec «reçoit certains signalements dénonçant des actes potentiels de blessures à des animaux sauvages par des humains», mais qu’après analyse et parfois enquête, «très peu de situations s’avèrent fondées ou vont à l’encontre de la réglementation», sans toutefois fournir de données en ce sens.

L'équipe du refuge Lobadanaki a dû soigner un lapin qui a été blessé par une flèche. La propriétaire, Anne-Marie Demers, dénonce les actes de violence envers les animaux sauvages.
Lapin transpercé par une flèche L'équipe du refuge Lobadanaki a dû soigner un lapin qui a été blessé par une flèche. La propriétaire, Anne-Marie Demers, dénonce les actes de violence envers les animaux sauvages. (Refuge Lobadanaki | Anne-Marie Demers)

À l’Association des médecins vétérinaires du Québec (AMVQ) en pratique des petits animaux, on ne note pas de hausse significative de violence envers les animaux de la faune ou envers les animaux sans propriétaire, mais on ne rejette pas non plus les allégations du refuge Lobadanaki.

«Je les crois», affirme la présidente de l’AMVQ en pratique des petits animaux, la Dre Valérie Bissonnette. «S’ils ont vu une hausse de la violence envers les animaux de la faune, je n’ai pas de raison de mettre en doute leurs observations. Ça aurait été intéressant d’avoir des chiffres pour appuyer une telle observation, mais je les crois et j’en suis vraiment désolée.»

La Dre Valérie Bissonnette, vétérinaire, est présidente de l'Association des médecins vétérinaires du
Québec (AMVQ) en pratique des petits animaux.
Dre Valérie Bissonnette La Dre Valérie Bissonnette, vétérinaire, est présidente de l'Association des médecins vétérinaires du Québec (AMVQ) en pratique des petits animaux. (AMVQ)

La vétérinaire souligne toutefois que la lutte contre la rage est actuellement essentielle au Québec et qu’elle vise avant tout à protéger les humains, les animaux de compagnie et les animaux de faune.

«Les animaux de la faune sont les plus touchés en ce moment par les cas de rage du raton laveur. Cette campagne a vraiment sa raison d’être. Depuis 1990, on n’a jamais vu autant de cas de rage et c’est inquiétant pour tous les mammifères.»

—  La Dre Valérie Bissonnette, vétérinaire et présidente de l’AMVQ en pratique des petits animaux

«Il ne faut pas céder à la peur»

Anne-Marie Demers comprend les craintes vis-à-vis de la rage, une maladie virale mortelle qui s’attaque au système nerveux central des mammifères, mais croit aussi qu’il ne faut pas céder à la peur dès qu’un animal présente un comportement ou une allure étrange.

«Des convulsions, par exemple, ce n’est pas beau à voir, mais des diagnostics via ChatGPT, on ne peut pas faire ça», estime la propriétaire du refuge Lobadanaki. «Les gens ne sont pas vétérinaires et ils ne devraient pas sauter aux conclusions trop vite.»

Poser un diagnostic de rage est difficile, «même pour un vétérinaire», commente la Dre Valérie Bissonnette. «La rage a plusieurs visages», explique la vétérinaire en précisant que la détection ferme de la rage ne peut venir que de l’analyse des tissus du cerveau d’un animal mort. «Même en médecine humaine, le diagnostic [du virus] est aussi très difficile.»

Ainsi, la Dre Bissonnette croit qu’il est possible que la campagne de lutte contre la rage soit mal perçue par certaines personnes et qu’elle puisse éventuellement entraîner des comportements répréhensibles envers les animaux.

La présidente de l’AMVQ en pratique des petits animaux est d’avis qu’il pourrait y avoir une meilleure sensibilisation.

«Il faut expliquer qu’avec la rage, il y a un risque, mais que le virus ne saute pas sur les gens», selon la vétérinaire. «N’allez pas attaquer ou vous débarrasser des animaux, c’est cruel et ça vous met juste plus à risque.»

«Essentiellement, ce que dit la campagne, c’est de ne pas entrer en contact avec les animaux. Si vous voyez un animal suspect, signalez-le aux autorités compétentes pour qu’il puisse recevoir de l’aide. Et si cette aide, c’est une euthanasie humanitaire, vous lui avez empêché d’importantes souffrances.»

—  La Dre Valérie Bissonnette, vétérinaire et présidente de l'AMVQ en pratique des petits animaux

Des restrictions préventives contre l’oeuvre de refuges

Face au retour actif du variant de la rage du raton laveur — un premier cas a été détecté au Québec en décembre 2024 —, le gouvernement du Québec a émis des règles et des directives strictes pour plusieurs régions, dont l’Estrie, la Montérégie et le Centre-du-Québec.

L’une de ces règles vise l’interdiction, jusqu’à nouvel ordre, de déplacer ou de relocaliser les ratons laveurs, les mouffettes rayées, les renards gris et roux ainsi que les coyotes et leurs hybrides, lorsqu’ils sont vivants.

En vertu de cette interdiction, les citoyens qui résident dans les zones à risque ne doivent plus contacter les refuges ou les services animaliers, car ces derniers n’ont plus l’autorisation gouvernementale de ramasser ou de déplacer ces animaux. Les cas suspects doivent toutefois être signalés aux autorités gouvernementales.

Le MELCCFP a fait savoir à Noovo Info qu’il priorisait les actions qui apportent le plus de bienfaits pour l’ensemble de la population d’une espèce et non pour un seul spécimen.

«Pour cette raison, lorsqu’un animal sauvage est blessé, malade ou semble orphelin, l’orientation générale du ministère est de ne pas intervenir et de laisser la nature suivre son cours», a-t-on indiqué en précisant que cette façon de faire permet «d’éviter d’interférer dans les processus naturels, de transporter des maladies dans d’autres régions ou d’exposer inutilement des citoyens à des risques pour leur santé».

Or, Anne-Marie Demers estime que le gouvernement du Québec aurait dû faire appel aux refuges au lieu de les écarter de la solution.

«Je soigne à peu près 150 ratons laveurs par année; si un raton laveur présente de drôles de symptômes, je peux le mettre en quarantaine et ainsi éviter qu’il contamine d’autres animaux dans la nature, si jamais contamination il y avait», plaide la propriétaire du refuge Lobadanaki. «Je peux le vacciner contre la rage et je peux le retourner exactement à l’endroit où il a été retrouvé.»

En période estivale, le refuge Lobadanaki reçoit environ 70 appels de citoyens par jour – des appels qui doivent être ignorés en raison des mesures gouvernementales.

«Je dois dire aux gens que je ne peux pas intervenir. On se sent extrêmement impuissant. On voit toute la détresse animale et on ne peut absolument rien faire.»

—  Anne-Marie Demers, propriétaire du refuge Lobadanaki

De son côté, le ministère de l’Environnement explique avoir fait le choix d’interdire le déplacement de certains animaux parce que la période d’incubation de la rage «peut être très longue» et que le déplacement d’un animal en période d’incubation «peut mener à l’éclosion de nouveaux foyers de rage rendant ainsi les interventions de contrôle plus complexes et coûteuses».

Une autre règle du ministère de la Faune stipule qu’un refuge doit respecter une zone de 75 km autour de ses installations pour pouvoir récupérer un animal blessé ou malade.

«Parfois, il y a des animaux qui nous sont signalés et qui se retrouvent dans une zone où il n’y a aucun refuge autour», explique Anne-Marie Demers. «Ce sont donc des animaux qui ne peuvent pas recevoir de soins, et ce, parce qu’il manque de refuges par rapport à la demande.»

La propriétaire du refuge Lobadanaki croit que dans ce cas, la solution est plutôt simple. «Les refuges peuvent très bien s’engager à relâcher les animaux au même endroit où ils ont été trouvés pour éviter des problèmes.»

Le MELCCFP a indiqué à Noovo Info que les recommandations générales lorsqu’un citoyen trouve un animal malade ou blessé sont «de ne pas intervenir» et «de laisser, dans la mesure du possible, la nature suivre son cours».

«Il est important de considérer la faune sauvage dans son ensemble et de reconnaître que l’intervention humaine auprès de chaque animal blessé ou malade n’est pas toujours souhaitable ni nécessaire», ajoute-t-on au MELCCFP.

Le site web du gouvernement du Québec dédié à la rage explique tout de même qu’un citoyen qui capture chez lui un animal «importun» (raton laveur, mouffette rayée, renard gris ou roux ou coyote), alors qu’il n’a pas été possible de lui faire peur ou de l’empêcher de causer des dommages à la propriétaire, a l’option de le relâcher.

En dernier recours, un citoyen peut abattre un animal jugé suspect.

«Le ministère de la Faune explique comment abattre un animal chez soi, c’est hyper violent», réagit Anne-Marie Demers.

État de la rage du raton laveur au Québec

Au Canada, la rage est une maladie à déclaration obligatoire chez les animaux depuis 1905.

Selon des données publiées par le gouvernement du Québec, la rage du raton laveur a fait un retour au Québec en 2024, en provenance de l’État du Vermont.

Selon des données transmises à Noovo Info par le MELCCFP, en date du 29 septembre 2026, 368 cas de rage ont été détectés dans les secteurs touchés des régions de l’Estrie, de la Montérégie et du Centre-du-Québec.

À titre de comparaison, le gouvernement du Québec note sur son site Web que 93 cas de rage du raton laveur ont été confirmés en laboratoire pour 2025, trois cas en 2024, cinq en 2023 et 11 cas en 2022.

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Sur le même site web, Québec prévient que les cas confirmés ne représentent qu’une partie des animaux infectés.

«En milieu naturel, les animaux sauvages peuvent être infectés sans que leur infection ait été détectée», précise-t-on en présentant un avertissement. «Le risque de retrouver un animal sauvage ou domestique infecté par le virus de la rage est présent partout au Québec.»

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) note par ailleurs sur son site web que le dernier cas humain de rage détecté était associé à la chauve-souris et qu’il remonte à plus de 25 ans.

Le refuge Lobadanaki: entre sanctuaire et réhabilitation

Le refuge Lobadanaki comporte une section sanctuaire où accueillis des animaux qui ne peuvent pas être réhabilités. Il s’agit souvent d’animaux provenant de zoos qui ont été saisis ou fermés ou encore de bêtes saisies par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Le refuge a aussi une mission de réhabilitation, soit d’offrir des soins à des animaux malades ou blessés et de faire le maximum pour les remettre en liberté dans leur milieu naturel. Dans ce cas, le refuge Lobadanaki s’occupe d’environ 600 animaux et oiseaux par année.