Le Rhode-Island est devenu le premier État américain à exiger explicitement des employeurs qu’ils mettent en place des mesures d’adaptation raisonnables en milieu de travail pour les employées en période de ménopause. Selon des experts canadiens, cette initiative suscite un débat important sur la question de savoir si les travailleuses de ce pays ont besoin de davantage de soutien, d’information et de protections juridiques.
Ce texte est une traduction d’un contenu de CTV News.
La loi, qui est entrée en vigueur le 24 juin, ajoute la ménopause et les troubles médicaux qui y sont liés à la liste des conditions protégées.
Les employeurs comptant au moins quatre employés doivent collaborer avec leur personnel afin de déterminer des mesures d’adaptation raisonnables pour les symptômes de la ménopause, tels que les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes, à moins que cela n’entraîne une contrainte excessive.
La loi interdit également aux employeurs de refuser des occasions d’emploi parce qu’une employée a besoin de mesures d’adaptation liées à la ménopause, ou de forcer les travailleuses à prendre un congé si une autre mesure d’adaptation raisonnable est disponible.
Les employeurs sont également tenus de mettre à jour leurs politiques en milieu de travail et d’informer les employées de leurs droits en vertu de la nouvelle loi.
«La ménopause n’est pas une affection médicale»
Bien que le Canada ne dispose d’aucune loi comparable traitant spécifiquement de la ménopause en milieu de travail, les experts affirment que le débat prend de l’ampleur à mesure que de plus en plus d’employeurs reconnaissent les défis auxquels certaines travailleuses sont confrontées pendant cette transition.
«La ménopause n’est pas une affection médicale», a expliqué le Dr Claudio Soares, directeur général de la Société canadienne de la ménopause. «La ménopause est une étape importante de la vie que toute personne ayant la chance de survivre et de vivre assez longtemps traversera. Mais ce dont nous parlons ici, c’est en réalité de l’accès à des soins de qualité en milieu de travail pendant les années de ménopause.»
Santé Canada décrit la ménopause comme une étape naturelle de la vie qui marque la fin des cycles menstruels d’une personne. Elle survient généralement entre 45 et 55 ans, lorsque les ovaires cessent de produire de façon régulière les hormones reproductives que sont l’œstrogène et la progestérone.
Le Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail indique que la ménopause a le plus souvent peu ou pas d’incidence sur la capacité d’une personne à exercer son emploi. Il souligne toutefois que certaines personnes éprouvent des symptômes pouvant affecter leur santé, leur assiduité et leur rendement au travail.
Selon l’organisme, des symptômes tels que les bouffées de chaleur, les sueurs nocturnes, les troubles du sommeil, les maux de tête, les douleurs musculaires, l’anxiété et les difficultés de concentration peuvent contribuer à la fatigue, à une baisse d’énergie et à une diminution de la productivité au travail.
Pour certaines travailleuses, ces symptômes peuvent rendre certains emplois particulièrement difficiles, a affirmé la Dre Alison Shea, spécialiste de la ménopause et de la santé mentale liée à la reproduction, et professeure agrégée à l’Université McMaster.
«Si vous travaillez dans un environnement très chaud ou si vous n’avez pas accès à la climatisation et que vous souffrez de bouffées de chaleur importantes, cela peut être très accablant et rendre le travail pratiquement impossible si vous ne suivez pas de traitement actif contre vos bouffées de chaleur.»
— Dre Alison Shea, spécialiste de la ménopause et de la santé mentale liée à la reproduction, et professeure agrégée à l’Université McMaster
Mme Shea a ajouté que l’anxiété non traitée, les sautes d’humeur et l’irritabilité peuvent également affecter les personnes au travail, tandis que l’urgence urinaire ou des saignements menstruels plus abondants pendant la périménopause peuvent rendre l’accès régulier aux toilettes plus important.
La ménopause est peut-être une étape normale de la vie, mais Mme Shea a précisé que cela ne signifie pas qu’elle ne peut pas avoir un impact significatif sur la santé, la qualité de vie et la capacité d’une personne à être performante au travail.
Coût de la ménopause
L’impact va au-delà des travailleuses individuelles. Un rapport de 2023 de la Fondation canadienne de la ménopause a estimé que les symptômes de la ménopause non pris en charge coûtaient à l’économie canadienne environ 3,5 milliards de dollars chaque année.
Ce rapport, qui comprenait une analyse économique réalisée par Deloitte Canada, estimait que la ménopause contribuait à environ 540 000 jours de travail perdus chaque année, les employeurs subissant une perte de productivité estimée à 237 millions de dollars et les femmes subissant une perte de revenu d’environ 3,3 milliards de dollars en raison d’une réduction de leurs heures de travail, d’une baisse de salaire ou d’un départ du marché du travail.
Le rapport a également révélé que de nombreuses femmes ont de la difficulté à composer avec la ménopause au travail. Environ un tiers des femmes actives interrogées ont déclaré que leurs symptômes avaient eu un impact négatif sur leur rendement au travail, tandis que près d’un quart ont indiqué qu’elles cachaient leurs symptômes au travail.
Les deux tiers ont déclaré qu’elles ne se sentiraient pas à l’aise de discuter de la ménopause avec un superviseur, et près de la moitié ont indiqué qu’elles seraient trop gênées pour demander du soutien en milieu de travail.
M. Soares a exprimé que la création de milieux de travail où les employées se sentent à l’aise de parler de la ménopause est tout aussi importante que n’importe quel changement de politique.
«Il y a probablement un manque de sensibilisation aux problèmes de santé qui pourraient survenir», a-t-il dit. «Les employeurs pourraient être mieux informés, créer un climat dans lequel les femmes peuvent réellement exprimer qu’elles éprouvent ces symptômes et chercher du soutien sans avoir l’impression de déranger.»
Un soutien au-delà de la législation
Bien que la loi du Rhode Island oblige les employeurs à envisager des mesures d’adaptation raisonnables liées à la ménopause, Dr Soares et Dre Shea ont tous deux souligné que le plus grand défi au Canada consiste à créer des milieux de travail où les employées se sentent à l’aise de demander de l’aide.
«C’est une période qui peut nécessiter un soutien supplémentaire, et nous devrions veiller à ce qu’elles se sentent en mesure d’en parler à leurs employeurs», a soutenu M. Soares, ajoutant que «les employeurs devraient se montrer solidaires et proactifs pour créer un environnement où la conversation peut s’engager librement, sans qu’aucun sentiment de malaise ou d’embarras ne s’installe».
Mme Shea a convenu que des mesures d’adaptation concrètes peuvent faire une différence significative, en particulier pour les travailleuses dont les symptômes affectent leurs responsabilités quotidiennes.
«Je pense que le simple fait de pouvoir en parler est extrêmement important», a-t-elle dit. «Avoir un employeur qui offre son soutien, disposer d’outils, peut-être de ressources vers lesquelles se tourner pour obtenir l’information nécessaire, et faire en sorte qu’elles comprennent qu’il est normal d’en parler, qu’il s’agit d’une étape normale de la vie.»
Le Canada devrait-il suivre l’exemple du Rhode Island?
Aucun des deux experts n’a affirmé que la législation à elle seule était la solution.
M. Soares a indiqué que les protections juridiques peuvent aider à encourager les employeurs à agir, mais il estime que l’éducation et la sensibilisation sont en fin de compte plus importantes pour briser la stigmatisation entourant la ménopause.
«Ce n’est pas nécessairement le cadre juridique qui permettra de briser les barrières liées au tabou et à la stigmatisation. Je crois davantage à l’éducation et à la sensibilisation.»
— Dr Claudio Soares, directeur général de la Société canadienne de la ménopause
Mme Shea estime quant à elle que des mesures de protection officielles en milieu de travail pourraient être bénéfiques, mais seulement si elles s’accompagnent de directives médicales claires.
«Je pense que ce serait potentiellement une excellente chose», a-t-elle déclaré, soulignant que les mesures d’adaptation liées à la grossesse constituent un modèle possible. «Si nous établissions des lignes directrices précises, cela serait utile, plutôt que d’adopter une approche du genre “tout ou rien”.»
Mme Shea a ajouté que beaucoup de gens, y compris les femmes elles-mêmes, sous-estiment à quel point les symptômes de la ménopause peuvent être perturbants jusqu’à ce qu’ils en fassent l’expérience directement.
«Je pense qu’à moins d’avoir vécu cette expérience soi-même ou d’être le partenaire de quelqu’un qui la vit, on ne comprend pas vraiment à quel point cela peut être pénible pour certaines personnes», a-t-elle souligné.
«La majorité des femmes ne se rendent pas compte à quel point ce sera difficile avant d’y être confrontées elles-mêmes… nous devons intensifier la sensibilisation auprès de tous, y compris des femmes elles-mêmes, car beaucoup d’entre elles sont prises au dépourvu.»

