Joshua Bujold, un étudiant en psychologie qui en est à son premier semestre au Collège Dawson de Montréal, a été surpris d’apprendre que le bonheur des jeunes Canadiens avait chuté.
En dehors du Québec, bien sûr.
La province natale de M. Bujold fait figure d’exception parmi les données montrant que le bonheur des Canadiens de moins de 30 ans a chuté si rapidement qu’ils sont passés du groupe d’âge le plus heureux du pays au plus malheureux en moins de 15 ans.
Cette baisse, décrite dans le Rapport mondial sur le bonheur 2024, publié par le Centre de recherche sur le bien-être de l’université d’Oxford, était une nouvelle pour Joshua Bujold.
«Au Québec, je connais beaucoup de gens, et je pense que beaucoup sont vraiment heureux, en particulier les jeunes», a déclaré le jeune homme de 17 ans.
Les chercheurs de l’Université de Toronto, auteurs d’un rapport sur le bonheur au Canada publié en 2024, ont déclaré que le déclin observé au Québec était moins notable selon divers indicateurs.
Depuis 2014, ont-ils expliqué, l’évaluation de la vie par les jeunes Québécois s’est légèrement améliorée dans les sondages Gallup, tandis que le déclin important de la santé mentale est «beaucoup moins marqué» au Québec, selon les données de Statistique Canada.
Le rapport indique que des facteurs culturels et linguistiques pourraient expliquer pourquoi les jeunes Québécois pensent que leur situation est meilleure.
Cela tient peut-être au sentiment de fierté collective que partagent les francophones, a affirmé M. Bujold.
«Je pense que la fierté est très similaire au bonheur», a-t-il dit. «À Montréal, je constate nettement moins de bonheur qu’à l’extérieur de la ville, où vivent beaucoup de francophones», a expliqué M. Bujold, qui est lui-même francophone.
Peut-on quantifier la fierté ?
Anthony McCanny, auteur principal du Rapport sur le bonheur au Canada 2024, a déclaré que même si cela n’est pas facile à prouver, il semble que des différences culturelles puissent entrer en jeu, d’autant plus que les anglophones du Québec ont tendance à obtenir des scores plus proches de la moyenne nationale en matière de santé mentale autodéclarée.
«C’était une information très importante pour nous afin de commencer à réfléchir à ce qui explique cette différence entre le Québec et le reste du Canada », a-t-il précisé.
Le Rapport mondial sur le bonheur 2024 a révélé que les pays occidentaux anglophones connaissent tous une baisse du bien-être des moins de 30 ans. Il se pourrait donc que les jeunes francophones soient exposés à un paysage médiatique différent, a affirmé M. McCanny.
«Cela suggère qu’il y a quelque chose de particulier dans la sphère anglophone», a avancé M. McCanny. «Peut-être que la culture jeune anglophone, ou les réseaux sociaux anglophones, créent des attentes difficiles à satisfaire.»
Mais M. McCanny a ajouté qu’il était également possible que les conditions de vie différentes au Québec soient un facteur.
John Helliwell, professeur émérite d’économie à l’Université de Colombie-Britannique et rédacteur en chef fondateur du Rapport mondial sur le bonheur, suggère également que les réseaux sociaux francophones pourraient être un facteur.
«Cette différence entre le Québec et le reste du Canada dans l’ampleur de cette baisse est une preuve qui permet d’affirmer que ce n’est pas seulement l’accès aux réseaux sociaux et l’utilisation d’Internet (qui rendent les jeunes Canadiens moins heureux)», a mis en lumière M. Helliwell, l’un des plus grands experts mondiaux en matière de bonheur.
«C’est la façon dont on les utilise, ce qu’on y entend et y voit, et le type de liens qu’on y tisse avec les autres.»
Jacques Forest est psychologue et professeur à l’UQAM, une université francophone de Montréal. Il s’intéresse de près au Rapport mondial sur le bonheur depuis des années et n’est pas surpris de constater que les jeunes Québécois semblent plus heureux que les autres Canadiens.
«Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les données», dit-il en riant.
Le Rapport mondial sur le bonheur 2025, publié en mars, a révélé que lorsque le Québec était séparé du reste du Canada, la province se classait sixième sur les 147 pays étudiés, tandis que le Canada dans son ensemble se classait 18e parmi tous les groupes d’âge.
Les pays comme la Finlande, le Danemark, l’Islande, la Suède et les Pays-Bas, qui se classent encore plus haut, disposent tous de solides filets de sécurité sociale, tout comme le Québec, a-t-il expliqué.
Le Québec a également les frais de scolarité universitaires les plus bas d’Amérique du Nord.
De plus, le système de garderies abordables de la province et l’assurance-emploi qu’elle offre aux nouveaux parents envoient le message que le gouvernement les soutient, a soutenu M. Forest.
«Si les gens veulent être heureux, je pense qu’ils devraient s’inspirer du Québec», a déclaré M. Forest, qui enseigne au département d’organisation et de ressources humaines de l’université.
Quant à savoir si c’est la culture du Québec, la joie de vivre de la population pourrait fournir une explication. M. Forest a qualifié cela d’«interprétation farfelue».
«Je pense qu’il y a cet effet Québec, ou cette prise de conscience que ce que nous avons est précieux et que nous devons continuer à le faire», a-t-il déclaré, ajoutant qu’il est merveilleux que, dans un océan d’anglophones, tant de Québécois aient conservé leur identité francophone.
Mais cela relève plus de l’anecdote que de la science, a-t-il précisé.
Il y a tout de même des problèmes
Malgré cet écart apparent en matière de bonheur, les jeunes Québécois ont leur lot de problèmes.
Près de 45 % des étudiants collégiaux et un peu plus de 40 % des étudiants universitaires ont déclaré des symptômes associés à un trouble anxieux, selon des enquêtes menées en novembre 2024 auprès de plus de 32 000 étudiants. Près de la moitié des étudiants collégiaux interrogés et plus de 42 % des étudiants universitaires ont déclaré des symptômes d’épisode dépressif.
«Ces résultats sont très préoccupants», a déclaré Julie Lane, professeure au département d’éducation de l’Université de Sherbrooke, qui a dirigé cette étude.
Les données ont également révélé que les personnes dont l’anglais est la langue maternelle ont obtenu des scores plus élevés en ce qui concerne les symptômes d’anxiété et de dépression qu’elles ont elles-mêmes déclarés, et qu’elles sont plus nombreuses à décrire leur santé mentale comme mauvaise.
Néanmoins, les données montrent que beaucoup ont une opinion positive de leur santé mentale, a souligné Mme Lane. Près de 89 % l’ont décrite comme «modérée» ou «florissante», ce qui est très encourageant, a-t-elle souligné.
Jessica Proulx est en deuxième année à l’Université du Québec à Montréal, où elle suit des études pour devenir enseignante au secondaire.
Elle a déclaré que le coût de la vie pesait lourdement sur sa génération.
«Je dois cumuler quatre emplois pour joindre les deux bouts, a-t-elle déclaré. Je n’ai aucun membre de ma famille qui puisse m’aider, je dois donc tout payer moi-même : mes études, mon logement, tous mes besoins fondamentaux.»
La pression pour réussir ses études est également une source majeure d’anxiété, dit-elle, et les ressources ne sont pas toujours là pour aider les étudiants, du moins là où elle étudie.
Mais elle dit qu’elle trouve des moyens de faire face et se décrit finalement comme une personne heureuse.
«Mon anxiété est toujours très présente, bien sûr. Mais je ne me sens pas malheureuse à cause de cela.»
