Santé

Détresse et suicides chez les médecins: un métier qui «rend malade»?

«On connaît tous des médecins qui se sont enlevés la vie.»

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Détresse et suicides chez les médecins: un métier qui «rend malade»? La mort de la Dre Karina Poliquin survenue en avril dernier a profondément ébranlé le milieu médical. Derrière ce drame, une réalité dérangeante émerge: la détresse psychologique chez les médecins est loin d’être marginale. Selon plusieurs témoignages recueillis par Noovo Info, la Dre Poliquin est loin d’être un cas isolé.

La mort de la Dre Karina Poliquin survenue en avril dernier a profondément ébranlé le milieu médical. La jeune médecin avait elle-même évoqué publiquement avoir souffert d’épuisement professionnel.

Elle soutenait aussi subir de la pression dans son milieu de travail. «On me montre parfois du doigt. Pourquoi tu travailles moins que les autres? On est tous épuisés...»

Derrière ce drame, une réalité dérangeante émerge: la détresse psychologique chez les médecins est loin d’être marginale. Selon plusieurs témoignages recueillis par Noovo Info, la Dre Poliquin est loin d’être un cas isolé.

«Je me pensais faible»

Depuis quelques années, certains médecins choisissent de témoigner ouvertement. C’est le cas du Dr Steven Palanchuk, auteur du balado Soigner jusqu’à se briser.

Il aborde sans détour des sujets encore tabous, peut-être même encore plus lorsqu’il est question de médecins: dépendance, dépression, idées suicidaires, etc.

«Pendant longtemps, je me pensais faible», confie-t-il. « Mais en en parlant, je me suis rendu compte que plein d’autres personnes se reconnaissaient.»

Dr Steven Palanchuck Photo du Dr Steven Palanchuck, médecin spécialiste en médecine interne. (Noovo Info)

La mort de la Dre Poliquin a été comme un déclencheur.

«Ç’a été un catalyseur pour des réflexions que j’avais depuis longtemps. Ça met en lumière des préoccupations qu’on devrait tous avoir», a-t-il ajouté.

Quand aller travailler donne mal à l’estomac

Une réflexion que partage le Dr Jean-Paul Brutus, chirurgien plasticien spécialisé en chirurgie de la main depuis 25 ans. Il a lui aussi vécu deux épisodes d’épuisement professionnel.

«Le simple fait d’aller travailler le lundi matin, j’avais mal à l’estomac. Je pensais que j’avais un ulcère», raconte-t-il. « À un moment donné, je me suis demandé: “Est-ce que j’aime encore ce métier? Il me rend malade.”»

Jean-Paul Brutus Photo du Dr Jean-Paul Brutus, chirurgien. (Noovo Info)

Une réalité qui l’a mené à quitter le réseau public.

Pour lui, il n’y a aucun doute que le problème est sous-estimé.

«On connaît tous des médecins qui se sont enlevé la vie. (…) J’en connais personnellement trois et une vingtaine de façon indirecte», affirme-t-il.

Il considère également que la profession de médecin est à haut risque et peut créer des problèmes de santé mentale et de détresse psychologique.

Le médecin croit aussi que les conséquences tragiques, faisant allusion au suicide, pourraient être prévenues.

Le Dr Palanchuk abonde dans le même sens. Dans son entourage, il estime qu’au moins cinq collègues se sont enlevés la vie. Et encore plus lorsqu’il élargit le cercle.

Une détresse bien réelle, mais encore taboue

Les données confirment cette impression. Selon un sondage national de l’Association médicale canadienne, 11% des médecins ont eu des pensées suicidaires au cours de la dernière année. À titre de comparaison, c’est plus de quatre fois supérieur à la population générale.

Pour l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS), ces chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire.

«Ce que ça nous dit, c’est qu’il y a encore beaucoup d’opacité», souligne le président-directeur général de l’organisme, Hugo Fournier. «Ça ne devrait pas être une honte ou un tabou. Il y a une immense souffrance chez nos soignants.»

Hugo Fournier Hugo Fournier, PDG de l'Association québécoise de prévention du suicide. (Noovo Info)

«On ne peut pas améliorer ce qu’on ne mesure pas»

Mais une question demeure sans réponse claire : combien de médecins passent à l’acte?

Au Canada, aucun registre ne permet de comptabiliser précisément les suicides selon les professions. Un angle mort important, selon plusieurs experts.

Aux États-Unis, les suicides sont recensés et comptabilisés par secteurs d’activités et de profession. Des données ensuite utilisées par les CDC américains, la principale agence de santé publique. Les travailleurs de la santé figurent parmi les secteurs les plus à risque.

Chez les femmes, ils arrivent au 8e rang des professions les plus touchées; chez les hommes, au 9e rang.

La Fondation américaine pour la prévention du suicide estime d’ailleurs qu’entre 400 et 500 médecins s’enlèvent la vie chaque année.

Pour l’AQPS, ces données illustrent l’importance de mieux documenter le phénomène ici.

«Lorsqu’on a une meilleure clarté épidémiologique, on est capable d’adapter nos interventions et nos campagnes de sensibilisation beaucoup plus efficacement», explique l’organisme.

Manque de transparence de la part du Collège des médecins?

Pour tenter d’y voir plus clair, Noovo Info a analysé plusieurs rapports de coroners concernant des décès de médecins qui révèlent des trajectoires troublantes, souvent marquées par des facteurs similaires.

Un médecin spécialiste décédé en 2022 souffrait d’anxiété liée à l’accumulation de responsabilités administratives et cliniques.

Une urgentologue, en première ligne durant la pandémie, s’était retrouvée en arrêt de travail en raison d’un épuisement sévère et vivait un profond sentiment de culpabilité envers ses collègues et ses patients.

Un autre médecin, récemment retraité, se sentait inutile, sans projet, et coupable d’avoir «abandonné» ses patients.

L’auteure de ses lignes a également voulu croiser ces informations avec la liste officielle des médecins décédés publiée par le Collège des médecins du Québec. Mais l’exercice s’est avéré difficile. Cette liste est mise à jour tous les trois mois et, malgré une demande d’accès à l’information, les versions antérieures n’ont pas été rendues accessibles.

Il s’agit d’un manque de transparence qui complique toute tentative de portrait global.

Mieux comprendre pour mieux prévenir

Face à ces constats, plusieurs médecins et intervenants réclament des changements concrets.

Parmi les solutions évoquées: la création d’un observatoire des suicides, selon les groupes professionnels. Un outil qui permettrait de mieux documenter le phénomène, mais aussi d’évaluer l’efficacité des ressources déjà en place.

Car au-delà des chiffres, chaque suicide laisse des collègues, des familles et un réseau de soins fragilisé.

Si vous êtes en crise ou si vous connaissez quelqu’un qui l’est, voici quelques ressources disponibles.
Association québécoise de prévention du suicide: https://aqps.info/, 1866 APPELLE (1 866 277-3553) et 535-353 par texto
Programme d’aide aux médecins du Québec: 1 800 387-4166 ou 514 397-0888