La Dre Fan-Wah Mang a travaillé en médecine familiale pendant 27 ans et elle se souciait profondément de ses patients. Mais il y a quelques années, elle a remarqué qu’un stress latent s’accumulait en elle. Elle se sentait de plus en plus en colère et irritable au travail, un changement qui, selon elle, ne lui ressemblait pas du tout.
Cet article est la traduction d’un contenu de CTV News.
La cause principale était la paperasserie croissante qui, selon la Dre Mang, lui prenait jusqu’à 20 heures par semaine.
«Je travaillais tard le soir et le week-end, chez moi», se souvient-elle. «Tout se passait sur l’ordinateur, face à une boîte de réception que je n’arrivais jamais à contrôler», dit-elle.
Cette médecin basée à Mississauga, en Ontario, s’est retrouvée à passer moins de temps avec ses patients et plus de temps à naviguer dans un flot de formulaires et de documents - le genre de paperasse qu’on a voulu réduire au Québec avec l’adoption du projet de loi 68, quand Christian Dubé était encore ministre de la Santé.
Quand on parle de paperasse, on ne parle pas des analyses de sang ou des résultats d’imagerie attendus, mais bien d’une marée de formulaires d’assurance, de rapports pharmaceutiques pour des affections mineures et de demandes constantes de la part d’employeurs et d’autres organisations.
«J’avais simplement l’impression que ce n’était pas mon rôle et que cela m’empêchait de voir mes patients», explique la Dre Mang. «Ce n’était pas comme ça il y a 20 ans.»

Si la Dre Mang était rémunérée pour ses consultations, elle affirme que la plupart de ses tâches administratives n’étaient pas rémunérées. À mesure que la paperasse s’accumulait, elle voyait moins de patients, ses revenus diminuaient tandis que les frais généraux du cabinet qu’elle partageait avec deux autres médecins continuaient d’augmenter, explique-t-elle.
Poussée à bout, la Dre Mang a quitté le cabinet, qui a fermé ses portes en juin 2024. Elle occupe désormais plusieurs postes à temps partiel, notamment dans l’enseignement. Bien que ses revenus ont diminué, sa qualité de vie s’est améliorée.
«Je peux enfin passer du temps avec mes enfants. Je peux prendre soin de ma santé personnelle. Ces choses étaient mises de côté lorsque je passais tout mon temps devant l’ordinateur.»
— La Dre Fan-Wah Mang
Un médecin sur quatre en questionnement
Mang est loin d’être la seule dans cette situation. Un récent rapport de l’Association médicale canadienne (AMC) et de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante a révélé que la charge administrative pousse un médecin sur quatre à envisager de quitter la profession ou de prendre une retraite anticipée.
Dans une enquête, les médecins de famille ont déclaré consacrer en moyenne plus de neuf heures par semaine à des tâches administratives, précisant qu’ils considéraient 47 % de ce travail comme inutile. En réponse à cette pression, 54 % d’entre eux ont déclaré envisager de réduire leurs heures de consultation.
«Il y a beaucoup de doublons», explique la Dre Margot Burnell, présidente de l’AMC. «De nombreux formulaires pourraient être standardisés, ce qui nous simplifierait la vie.»
L’AMC a récemment obtenu un certain succès en faisant pression sur les provinces pour qu’elles suppriment l’obligation de fournir des certificats médicaux pour les maladies de courte durée.
Les médecins réclament également d’autres changements, notamment en ce qui concerne le formulaire de crédit d’impôt pour personnes handicapées, qui prend en moyenne près de 40 minutes à remplir et compte 16 pages.
«Nous plaidons pour que ce formulaire soit vraiment simplifié, afin que les patients puissent le remplir eux-mêmes», explique Mme Burnell, ajoutant qu’un médecin ou une infirmière praticienne certifierait ensuite ce qui y est écrit.
L’AMC estime également que davantage de formulaires pourraient être intégrés aux dossiers médicaux électroniques et remplis automatiquement avec les informations relatives aux médicaments ou aux données démographiques.
«Cela simplifierait grandement la tâche des médecins», affirme M. Burnell.
Être médecin de famille... et avoir une famille
La Dre Caitlin Christie convient que la réduction ou le transfert de certaines tâches administratives serait utile.
Médecin de famille à Toronto depuis 10 ans, Christie limite désormais ses consultations à trois jours par semaine afin de disposer de deux jours pour s’occuper, entre autres, du retard administratif qui peut inclure beaucoup de paperasse.
«Rien que le volume de formulaires que les patients apportent pour documenter leurs absences au travail, leurs demandes d’invalidité ou leurs demandes d’aide sociale... Beaucoup de ces documents nécessitent la signature ou la documentation d’un médecin», explique Christie.
«Je pense que les employeurs et les compagnies d’assurance peuvent faire leur part pour simplifier ces formulaires.»
— La Dre Caitlin Christie
Après avoir eu des jumeaux il y a cinq ans, Christie a repris un rythme de travail qui l’a presque poussée à quitter le domaine. Entre autres, elle se retrouvait à rester tard pour remplir des formulaires et sa situation est devenue si difficile qu’elle a envisagé de changer complètement de carrière.
«J’ai pensé rejoindre une amie qui vendait des huiles essentielles ou travailler comme conseillère médicale pour une start-up technologique», explique Christie.
En condensant ses heures de consultation à trois jours, elle dit avoir trouvé un moyen de préserver son bien-être. Elle continue de voir le même nombre de patients et travaille en équipe, ce qui permet à ses patients de recevoir des soins urgents même lorsqu’elle n’est pas à la clinique.
«Ces changements ont certes un coût. Mais cela signifie que j’ai plus de chances d’être encore là dans 10 ou 20 ans pour exercer la médecine générale. Car au rythme où j’allais avant, j’étais prête à quitter la médecine», explique Christie.
Elle accompagne désormais d’autres femmes médecins, en particulier des médecins généralistes, qui ont du mal à faire face aux exigences de leur métier et se sentent épuisées.
Christie pense également que l’intelligence artificielle pourrait à terme faciliter les tâches administratives.
«Je pense que l’IA peut vraiment aider les médecins de famille, et je pense que nous le constatons déjà», explique Christie.
«De nombreux médecins utilisent des assistants IA pour les aider à rédiger leurs notes et à documenter les consultations. Et je pense que c’est un énorme avantage.»

