Tandis que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) vient de lancer le processus pour s’équiper de dizaines de caméras de détection de plaques d’immatriculation, des experts et des citoyens s’inquiètent des risques de dérive associés à ces systèmes de surveillance.
De l’avis de la Ligue des droits et libertés au Québec et de militants rencontrés aux États-Unis par le journaliste de Noovo Info Étienne Fortin-Gauthier, nous voici arrivés dans l’univers de 1984 – simplement pas de la manière dont George Orwell l’avait imaginé.
Le nouveau documentaire épisodique d’Entre les lignes sur les systèmes de surveillance des plaques d’immatriculation, diffusé mardi sur Crave, lève le voile sur le débat qui les entoure.
«On n’est pas Big Brother»
Genetec, le fournisseur du SPVM pour la gestion et l’analyse des images captées en temps réel, s’est défendu de mettre en péril la vie privée des citoyens en ouvrant ses portes à Étienne Fortin-Gauthier et au vidéaste Alexandre Volpato.
«Genetec, on n’est pas Big Brother», a expliqué Christian Morin, vice-président de l’ingénierie des produits chez Genetec, en entrevue dans le cadre du tournage d’Entre les lignes.

L’entreprise technologique a toutefois refusé d’indiquer à Noovo Info combien de caméras sont branchées à son système, mais La Presse a rapporté mardi que la Ville de Montréal a lancé un appel d’offres pour acheter 30 caméras de détection de plaques.
Cependant, ces caméras ne font pas que filmer des plaques. Dans une démonstration du système, la responsable du développement logiciel chez Genetec, Samah Mansour, nous montre comment le produit est en mesure d’identifier la marque, la couleur et le modèle des véhicules.
La police peut accéder aux images de dizaines de caméras en temps réel. «On est présent dans plusieurs municipalités, plusieurs villes», mentionne aussi Mme Mansour.
En cas d’urgence, la police pourrait accéder aux caméras de surveillance dans des écoles et d’autres lieux publics. «Ça peut être un stade, ça peut être un aréna…», dit M. Morin. «La police va avoir un dialogue avec le stade, ou c’est le stade qui va avoir un dialogue avec la police, ça dépend des cas, pour avoir un partage d’information pour justement améliorer la sécurité du public.»
Or, une des caméras de Genetec a fait scandale après avoir été installée par le SPVM pour une enquête dans le quartier de Rivière-des-Prairies, à Montréal. Elle a vite été retirée à la suite de critiques à l’endroit du SPVM, selon lesquelles le service appliquait les mêmes méthodes que Flock, une entreprise qui exploite un système du même genre aux États-Unis et dont les méthodes sont dénoncées par le public.
Des scandales entourant la surveillance aux États-Unis
Flock vend l’idée que son système facilite le travail des policiers sur la route. Les caméras sont en réseau et accessibles à l’ensemble des corps policiers abonnés à son service.
Plus de 100 000 caméras sont connectées à travers les États-Unis et permettent de suivre un véhicule ainsi que son conducteur en temps réel. L’objectif est de suivre un criminel qui prend la fuite en voiture.
L’entreprise affirme que ses caméras permettent d’empêcher des milliers de vols, d’arrêter des meurtriers et de retrouver 10 000 personnes disparues.
Malgré cet objectif, les dérives et les gaffes se sont multipliées aux États-Unis. Des policiers ont utilisé des caméras pour suivre leurs ex-conjointes; d’autres ont cherché à retrouver une femme qui souhaitait se faire avorter.
Par ailleurs, des problèmes de système ont conduit à des arrestations par erreur.

Des conseils municipaux sont débordés par des citoyens qui réclament le retrait des caméras de Flock.
«On n’est pas Flock»
Chez Genetec, on exprime sa frustration d’être associé aux méthodes de Flock. «Je suis très déçu d’avoir été éclaboussé par ça», dit Christian Morin. «Le modèle d’affaires est fondamentalement différent. Flock monétise la donnée de ses clients. En fait, eux, ils ont des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de caméras partout aux États-Unis. Ils vont voir des corps policiers et leur disent: “Hey! J’ai 100 000 caméras. Prends un abonnement et tu vas avoir les caméras de n’importe qui.”»
M. Morin convient des risques associés à un système de surveillance tel que celui de Genetec, comme dans un scénario hypothétique où le système se retrouverait entre les mains d’utilisateurs mal intentionnés.
«Par défaut, on fait tout en notre pouvoir pour rendre ce scénario-là le plus difficile possible», dit le haut dirigeant de Genetec.

La réalité, selon un expert, c’est que les caméras filment des êtres humains qui n’ont consenti à rien en même temps qu’elles captent des images de plaques d’immatriculation.
«Un enregistrement, ça contient le moment, le lieu et ce qu’il y a dans l’image», a expliqué Patrick Mathieu, un cofondateur du Hackfest. «Ça, c’est de la donnée personnelle. Au gouvernement du Québec, c’est considéré comme de l’information sensible.»
À propos du Hackfest | Le Hackfest est le plus grand événement bilingue de cybersécurité et de hacking au Canada. Il se tient à Québec. Source: Hackfest.ca
«Quand on se fait dire qu’on enregistre seulement les licences, ce n’est pas vrai parce que l’image devrait être seulement la plaque d’immatriculation. On enregistre toujours l’environnement.»
— Patrick Mathieu, expert en sécurité informatique et cofondateur du Hackfest
Selon M. Mathieu, qui s’identifie comme un hacker éthique, une fois que les images existent, il est difficile de remettre la pâte à dents dans le tube. «La question principale, c’est: qui a accès à l’information et comment ces accès-là sont-ils contrôlés?», dit-il.
«Quand est-ce que le traitement des images est fait avec la caméra pour brouiller autant les visages, les voitures, les buildings, tout ce qui est hors de l’application du système?» demande M. Mathieu. «Si c’est fait trop tard, ça veut dire qu’à un certain moment, quelqu’un a accès à ça, si ce n’est pas fait live sur la caméra.»
D’après le hacker, le détenteur des données, que ce soit l’entreprise ou l’acheteur, peut «refaire l’analyse de reconnaissance faciale après les faits». «Il existe des logiciels open source [libres de droits, NDLR] pour le faire et ça ne coûte rien.»
Filmer des plaques d’immatriculation… et des visages
Genetec assure ne pas offrir de service de reconnaissance faciale, mais M. Morin admet que la compagnie acheteuse ou un service policier pourrait combiner son système à un outil de reconnaissance faciale.
«La reconnaissance faciale, c’est un sujet pour lequel on est très sensible, c’est pour ça qu’on n’en fait pas», dit toutefois le vice-président de l’ingénierie des produits chez Genetec, qui cite un exemple où l’entreprise a coupé court à ce qu’elle jugeait être une mauvaise utilisation de son système.
«On a eu une situation [avec] un partenaire technologique», a affirmé M. Morin. «On a des milliers de partenaires technologiques, mais lui a décidé de commencer à faire de la reconnaissance faciale de manière […] indésirable et non éthique. On a eu vent de ça, on les a rayés de notre liste de partenaires, puis on a limité leur accès à notre technologie.»
M. Morin indique aussi que le système de Genetec dispose d’une fonctionnalité qui permet de flouter les visages ou les corps en entier, mais que, «pour une question de coûts», cette fonctionnalité n’est pas incluse de base dans le produit.
Faudrait-il que ce genre de fonctionnalité soit obligatoire? Le représentant de Genetec est d’avis qu’il faudrait mieux réglementer l’utilisation de ce genre de technologie. «Il faut avoir le débat», mentionne M. Morin. «C’est ça qui, justement, distingue une démocratie d’un régime plus autoritaire.»
La Chine a poussé l’expérience des caméras intelligentes mises en réseau à son apogée, avec les conséquences qu’on peut imaginer depuis quelques années. Une personne peut être identifiée, puis suivie grâce aux caméras un peu partout dans le pays. Déjà, il y a sept ans, un journaliste de la BBC avait pu être retrouvé en ville en moins de dix minutes grâce à la reconnaissance faciale. À l’époque, c’était présenté comme un outil de sécurité, mais c’est devenu un outil de surveillance.
Le New York Times a appris que la technologie a été utilisée en 2026 pour suivre pas à pas des journalistes et des étrangers. Le gouvernement chinois a pu savoir en quelques instants qui avait été rencontré sur une période de plusieurs mois.
Ces exemples prouvent que la surveillance en continu peut vite devenir un outil de répression politique, selon plusieurs observateurs.
La Ligue des droits et libertés au Québec estime que ces caméras «doivent être utilisées uniquement dans le cadre d’enquêtes, avec les exigences légales: des motifs raisonnables de croire ou de soupçonner».
«Ce n’est pas parce qu’on ne fait rien de mal que les choses que l’on fait n’ont pas de raison de demeurer privées.»
— Dominique Peschard, militant de la Ligue des droits et libertés
«Nos lois concernant ces dispositifs-là n’ont pas été mises à jour pour être conformes à nos chartes», ajoute M. Peschard. «C’est là que le bât blesse.»
«On a le droit de circuler dans l’anonymat et l’idée qu’on surveille tout le monde pour pouvoir attraper les quelques personnes qui pourraient éventuellement commettre une infraction, c’est contraire à l’esprit démocratique.» Dominique Peschard, militant de la Ligue des droits et libertés
«Ce n’est pas comme si on vivait dans une situation où, si vous sortez dans la rue, vous risquez d’être assassiné à tout moment», dit M. Peschard. «On n’est pas dans une situation où l’urgence sécuritaire justifie l’abandon des libertés.»
«Nous sommes complètement dans 1984»: de la grogne dans l’État de New York
Une visite à Albany, à quatre heures au sud de la frontière entre les États-Unis et le Québec, a permis à Noovo Info de constater à quel point la colère gronde contre Flock. La compagnie a installé des dizaines de caméras intelligentes dans la ville de l’État de New York.
Un groupe de militants a même lancé une chasse aux caméras dans la ville. Chaque citoyen est invité à signaler les endroits où elles se trouvent.
«Il y a une grosse concentration de caméras dans le parc principal de la ville», nous a dit Leyla Kiosse, avocate et militante pour les libertés civiles dans la capitale de l’État de New York.

Les caméras n’ont l’air de rien en soi. Elles ressemblent en tout point à des caméras de surveillance de la circulation. «Les citoyens ne comprennent pas que c’est en fait une caméra de Flock», déplore Mme Kiosse. «Ils sont filmés pour les besoins de la police.»
Et selon Mme Kiosse, les autorités policières ne comprennent pas que les données sont hébergées sur des serveurs infonuagiques.
Certains poteaux de feux de circulation vus à Albany sont munis de nombreuses caméras. On en aperçoit un avec neuf appareils.

«Nous sommes complètement dans 1984», a lâché Mme Kiosse en entrevue dans le cadre du tournage d’Entre les lignes. «Voulez-vous que le gouvernement sache où vous êtes toute la journée, tous les jours?»
La militante déplore que les autorités puissent voir «nos visages, nos corps en entier, visualiser nos caractéristiques spécifiques». «Ce n’est pas juste de capter des images de plaques d’immatriculation, ça.»
Certaines caméras captent aussi l’audio, afin de détecter les coups de feu. «Que diriez-vous qu’on se débarrasse plutôt des armes à feu?», lâche Leyla Kiosse. «Mais ça, c’est un débat pour une autre fois.»
Selon La Presse, avant le lancement de l’appel d’offres, il y avait 46 caméras de surveillance exploitées par la police à Montréal.


