Justice

Pornhub visée par une action collective de 600 M$ au Québec

Le contenu visé comprend les photos ou vidéos d’abus sexuel sur enfants, les images d’agressions sexuelles et les images intimes non consenties. Les victimes pourraient se compter par milliers.

Mis à jour le 

Publié le 

L'enquête du commissariat à la protection de la vie privée sur Aylo, anciennement connue sous le nom de MindGeek, faisait suite à une plainte d'une femme dont l'ex-petit ami avait mis en ligne une vidéo intime et d'autres images d'elle sur les sites ... (La Presse canadienne)

La Cour supérieure du Québec a autorisé une demande d’action collective réclamant des indemnités totalisant 600 millions de dollars pour toutes les personnes au Québec dont les vidéos ou photos intimes ont été publiées sans leur consentement sur Pornhub, YouPorn et une quinzaine d’autres plateformes pornographiques, ainsi que contre leurs anciens dirigeants Feras Antoon et David Tassillo.

Le contenu visé comprend les photos ou vidéos d’abus sexuel sur enfants, les images d’agressions sexuelles et les images intimes non consenties.

Le juge Donald Bisson, de la Cour supérieure du Québec, a rendu cette décision dans un document de plus de 52 pages, déposé au palais de justice de Montréal le 13 octobre 2026 à la suite d’une requête déposée par une femme dont l’identité est protégée par les tribunaux contre Aylo, anciennement connue sous le nom de Mindgeek.

La demande d’action collective vise Antoon et Tassillo même s’ils ne sont plus actionnaires d’Aylo. Antoon et Tassillo ont démissionné de leurs postes respectifs de direction de Mindgeek en juin 2022.

Revivre une agression sexuelle qui date de l’adolescence

Tout part de la vidéo d’une agression sexuelle infligée à cette «Jane Doe» datant de sa jeune adolescence, quand elle avait entre 12 et 14 ans, publiée par le groupe de plateformes pornographiques.

À l’automne 2019, Jane Doe, qui réside en Ontario, a reçu un message privé sur son compte Twitter d’un homme qu’elle connaissait, qui lui signalait un lien renvoyant vers du contenu en ligne dans lequel elle apparaissait. Elle n’a vu ce message qu’en janvier 2020.

Jane Doe a alors cliqué sur le lien et a abouti sur la vidéo en question, hébergée sur Pornhub. Le contenu n’était accessible qu’aux utilisateurs payants, mais l’image fixe de la vidéo autant que son titre étaient explicites. C’est de cette façon qu’elle a pu formellement s’identifier.

Après ces faits, Jane Doe a passé une demande de suppression de la vidéo à Pornhub. Elle a reçu une réponse automatisée quatre à cinq jours ouvrables plus tard, mais n’a jamais reçu de confirmation que la vidéo avait été supprimée. Elle affirme avoir vécu de sévères séquelles psychologiques de l’événement, dont la perte de son sentiment de sécurité et de sa confiance aux autres, combinée à de la honte, du dégoût et de la peur, ainsi que des idées suicidaires ou une tentative de suicide.

«Elle vit dans la crainte d’être reconnue par des membres de sa famille, des amis, des collègues ou des inconnus», rapporte le document de la décision du juge Bisson, qui parle aussi des frais de thérapie encourus par la victime.

Jane Doe réclame aujourd’hui des indemnités financières compensatoires en son nom et au nom d’autres victimes éventuelles des manquements allégués d’Aylo en matière de vie privée et de diffamation, entre autres.

Les patrons de Pornhub savaient, allègue la demanderesse

«Jane Doe» allègue qu’Aylo savait qu’une grande quantité des images utilisées pour ses plateformes – dont du matériel pédopornographique – avaient été captées sans consentement. Le conglomérat n’a rien fait pour l’en empêcher pour des raisons pécuniaires, dénonce-t-elle.

Les ex-dirigeants, impliqués de près dans les opérations quotidiennes des plateformes, argumentent pourtant que leur responsabilité personnelle quant aux vidéos ne se limitait qu’au rôle d’intermédiaires et ont cherché à réduire la portée de la demande d’action collective à des personnes résidant au Québec.

La demande allègue toutefois que ces dirigeants prenaient des décisions pour que Mindgeek génère, acquiert et diffuse activement du contenu non consensuel dans le but d’en tirer profit. Le juge a déterminé que ces allégations étaient suffisantes, au stade de l’autorisation, pour établir une apparence de droit contre Feras Antoon et David Tassillo.

Les défendeurs souhaitaient aussi que seules les personnes dont les images circulaient encore sur les sites pornos 72 heures après une demande de suppression faite depuis le 29 décembre 2017 soient incluses dans la demande – à l’exception de personnes qui auraient consenti à la captation des images diffusées.

Le juge Bisson n’a pas accédé à la demande du groupe. «Aujourd’hui, la faute démontrée par la Demanderesse est simplement d’avoir mis sur les sites web des vidéos et photos intimes de personnes sans leur consentement, peu importe si ces personnes ont ou non demandé le retrait des vidéos et des photos», a-t-il écrit dans sa décision.

Combien de victimes?

Les personnes affectées par le même genre de situation qu’a vécue Jane Doe pourraient être nombreuses.

Pornhub a dû retirer une dizaine de millions de vidéos contenant du matériel non vérifié téléversé par sa communauté en décembre 2020, ce qui représentait environ 80 % de son contenu à l’époque.

Les plateformes de ce qu’était MindGeek à ce moment fonctionnaient alors par modération pour filtrer le contenu inadéquat. Mindgeek affirmait alors que ses modérateurs regardaient 1200 vidéos par jour dans ce processus.

Pourtant, la demande cite de nombreuses vidéos intitulées «Degraded Teen», «Screaming Teen» ou encore «really bad [child pornography», par exemple, qui se retrouvaient sur Pornhub et les autres plateformes d’Aylo, parfois classées sous des catégories nommées «exploited teen» ou «the best collection of young boys», à titre d’exemple encore une fois.

Les efforts de modération du géant numérique de la porno étaient donc insuffisants, selon les allégations que le juge Bisson a jugées suffisantes au stade de l’autorisation, comme ce fut aussi déterminé dans les événements qui ont mené à la suppression de masses de vidéos de ses sites.

«De l’avis du Tribunal, ces allégations factuelles prises pour avérées démontrent amplement la faute» d’Aylo face à Jane Doe et aux autres victimes concernées par la demande d’action collective.

Le document judiciaire rappelle que depuis 2015, le site web cybertip.ca, la ligne d’assistance canadienne permettant de signaler l’exploitation sexuelle des enfants en ligne, a reçu plus de 2600 signalements de matériel pédopornographique ou d’exploitation sexuelle concernant Pornhub.