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Tentatives de suicide, bagarres: les appels au 911 révèlent la misère du plus grand centre de détention de l’ICE

Un ex-détenu se souvient avoir entendu un agent de sécurité parler de paris conclus entre les membres du personnel pour savoir quel détenu serait le prochain à se suicider.

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A sign marks the entrance to a series of hardened tents at the Camp East Montana immigrant detention center in the desert at a U.S. Army base on the outskirts of El Paso, Texas, Friday, Feb. 13, 2026. (AP Photo/Morgan Lee) Un panneau indique l'entrée d'une série de tentes renforcées au centre de détention pour immigrants Camp East Montana, situé dans le désert, dans une base militaire américaine à la périphérie d'El Paso, au Texas, le vendredi 13 février 2026. AP Photo (Morgan Lee)

Des appels de détresse au 911 ont afflué à raison de près d’un par jour pendant cinq mois en provenance du Camp East Montana au Texas, le plus grand centre de détention de l’agence américaine de contrôle de l’immigration et des douanes (ICE). Chacun de ces appels raconte sa propre histoire de souffrance et de désespoir.

Les conditions de vie dans ce centre, révélées par les données et les enregistrements de plus d’une centaine d’appels au 911 obtenus par l’Associated Press, ainsi que par des entretiens de suivi et des documents judiciaires, brossent un tableau inquiétant de surpopulation, de négligence médicale, de malnutrition et de détresse émotionnelle.

Avertissement: cet article aborde le sujet du suicide.*

Un homme qui sanglote après avoir été agressé par un autre détenu; un autre qui se cogne la tête contre le mur après avoir partagé des pensées suicidaires; une femme enceinte qui se plaint de douleurs dorsales intenses et atteinte du coronavirus...

«Chaque jour semblait durer une semaine», a témoigné Owen Ramsingh auprès de The Associated Press. Cet ancien gestionnaire immobilier à Columbia, dans le Missouri, a passé plusieurs semaines dans le camp avant d’être expulsé vers les Pays-Bas en février.

«Chaque semaine semblait durer un mois. Chaque mois semblait durer une année […] Le Camp East Montana était 1000 % pire qu’une prison.»

—  Owen Ramsingh, ex-détenu de l’ICE

Alimentées par des milliards de dollars de nouveaux financements, les opérations de l’ICE à travers le pays ont bouleversé les communautés, séparé des familles et créé une culture de la peur dans le cadre de la promesse du président Donald Trump de débarrasser le pays des migrants en situation irrégulière.

Les arrestations massives ont fait gonfler les centres de détention et ont poussé l’ICE à rechercher à l’échelle nationale des espaces pour entreposer les personnes appréhendées.

Loin des malfrats que Trump s’était engagé à expulser, les données de l’ICE montrent que 80 % des personnes présentes dans le camp n’avaient pas de casier judiciaire et avaient plutôt été prises dans un vaste coup de filet.

A federal agent wears an Immigration and Customs Enforcement badge in New York, June 10, 2025. (AP Photo/Yuki Iwamura, File) Un agent fédéral porte un badge de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) à New York, le 10 juin 2025. AP Photo (Yuki Iwamura)

Le décor (et l’insalubrité) du Camp East Montana

Le Camp East Montana ressemble à un village éphémère, avec six longues tentes installées le long d’une partie du désert de Chihuahua, à l’extérieur d’El Paso, sur la base militaire américaine de Fort Bliss qui abritait autrefois un camp d’internement pour les Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

À l’intérieur du camp construit à la hâte, une série de modules d’habitation communautaires abritent des milliers d’immigrants vêtus d’uniformes de couleur et chaussés de sandales de type Crocs.

Les détenus décrivent un camp où environ 3000 personnes vivent en moyenne chaque jour dans des quartiers bruyants et insalubres, où les maladies se propagent facilement et où le sommeil est un luxe.

Le centre sera fermé aux visiteurs jusqu’au 19 mars au moins en raison d’une épidémie de rougeole, selon la représentante américaine Veronica Escobar.

Rep. Veronica Escobar, D-Texas, is pictured in the spin room after a presidential debate, Sept. 10, 2024, in Philadelphia. (AP Photo/Matt Rourke, File) La représentante Veronica Escobar, démocrate du Texas, photographiée dans la salle de presse après un débat présidentiel, le 10 septembre 2024, à Philadelphie. (AP Photo/Matt Rourke, fichier)

Les détenus ont du mal à y obtenir des médicaments et des soins de santé, perdent beaucoup de poids en raison du manque de nourriture et vivent dans la crainte des agents de sécurité privés connus pour recourir à la force pour réprimer les troubles.

Les plafonds des tentes sans fenêtres fuient lorsqu’il pleut et ils ne voient la lumière du soleil que lors de brèves sorties, une ou deux fois par semaine, dans une cour de récréation exiguë.

Dans un courriel, un porte-parole du département de la Sécurité intérieure (DHS) qui n’a pas donné son nom a rejeté les allégations de conditions de vie précaires, affirmant que les détenus du Camp East Montana recevaient de la nourriture, de l’eau et des soins médicaux dans un établissement régulièrement nettoyé.

L’agence a indiqué mardi que le camp continue de fonctionner normalement. Le Washington Post a rapporté mercredi que l’ICE envisage de le fermer.

Des gardes parieraient sur des suicides

Comme d’autres détenus, M. Ramsingh a relaté qu’entre deux nettoyages, les chambres, les toilettes et les douches étaient souvent sales et infestées d’insectes. Il a ajouté que les détenus volaient la nourriture des autres parce que tout le monde avait faim en raison des repas maigres et parfois immangeables, ce qui conduisait à des bagarres, et que ces conditions ont eu des répercussions sur sa santé mentale.

M. Ramsingh se souvient avoir entendu un agent de sécurité parler de paris conclus entre les membres du personnel pour savoir quel détenu serait le prochain à se suicider. Un agent a déclaré avoir misé 500 dollars dans une cagnotte, dont le montant total dépendait du résultat.

Cette conversation a particulièrement choqué l’ex-détenu, car il avait lui-même envisagé de se suicider.

Le porte-parole du DHS a réagi en disant que le récit de Ramsingh était faux, sans toutefois indiquer comment il a été possible d’en venir à cette conculsion.

M. Ramsingh dit avoir entendu parler du pari collectif après le 3 janvier, lorsque l’ICE a déclaré que des agents de sécurité sont intervenus après qu’un Cubain de 55 ans a tenté de se faire du mal. Ils l’avaient alors menotté et maîtrisé de force. Un médecin légiste a conclu que la mort de Geraldo Lunas Campos était un homicide causé par asphyxie.

This undated photo provided by Jeanette Pagan-Lopez shows Geraldo Lunas Campos with his three children. Lunas Campos died Jan. 3, 2026, at an ICE detention facility in El Paso, Texas. (Jeanette Pagan-Lopez via AP) Cette photo non datée fournie par Jeanette Pagan-Lopez montre Geraldo Lunas Campos avec ses trois enfants. Lunas Campos est décédé le 3 janvier 2026 dans un centre de détention de l'ICE à El Paso, au Texas. (Jeanette Pagan-Lopez via AP)

Le 14 janvier, le personnel a signalé qu’un Nicaraguayen de 36 ans s’était suicidé quelques jours après avoir été placé en détention alors qu’il travaillait dans le Minnesota.

En plus de ces cas, des détenus ont tenté de se faire du mal tout en exprimant des idées suicidaires à au moins six autres occasions, ce qui a donné lieu à des appels au 911, selon les registres de la ville d’El Paso obtenus en vertu de la loi texane sur l’information publique.

La Sécurité intérieure affirme que le personnel médical du centre «surveille de près les détenus à risque», leur fournit des soins de santé mentale et tente de prévenir les tentatives de suicide.

M. Ramsingh a été un résident permanent légal arrivé aux États-Unis à l’âge de 5 ans, lorsque sa mère néerlandaise a épousé un militaire américain. Il s’est marié avec une citoyenne américaine en 2015.

Mais à l’âge de 45 ans, les autorités d’immigration l’ont arrêté à l’aéroport O’Hare de Chicago en septembre, après qu’il est rentré d’un voyage chez sa famille aux Pays-Bas. Elles ont invoqué une condamnation pour trafic de drogue remontant à l’âge de 16 ans, pour laquelle il avait purgé une peine de prison il y a plusieurs décennies. Il a été l’un des premiers détenus envoyés au Camp East Montana.

«C’est vraiment épuisant mentalement»

Selon l’analyse par l’AP de 130 appels passés entre l’ouverture du camp à la mi-août et le 20 janvier, d’autres urgences médicales ont été signalées, notamment des crises d’épilepsie et des problèmes cardiaques.

«Ce n’est pas facile ici, psychologiquement», a déclaré Roland Kusi, 31 ans, qui a fui le Cameroun en 2022 pour échapper à la violence politique.

«On ne cesse de réfléchir, tout le temps, on réfléchit et réfléchit pour trouver une solution. ... C’est vraiment épuisant mentalement.» Les autorités d’immigration l’ont arrêté à Chicago en septembre lors d’un rendez-vous avec sa femme, membre de la Garde nationale de l’armée, pour enregistrer leur mariage afin qu’il puisse obtenir un statut de résident légal. Il a été rapidement transféré à El Paso.

Un immigrant cubain d’une cinquantaine d’années a déclaré à l’AP qu’il avait demandé à recevoir ses médicaments pour le diabète, l’hypertension artérielle et une hypertrophie de la prostate pendant ses six semaines de détention au Camp East Montana, mais qu’ils ne lui avaient jamais été livrés. Il s’est exprimé sous couvert d’anonymat par crainte de représailles.

Désespéré, cet homme dit avoir un jour refusé de quitter son logement lorsque l’équipe de nettoyage est venue. Un agent de l’immigration lui a proposé de l’ibuprofène et l’a exhorté à envisager de partir dans un autre pays.

«Il m’a dit: «“Écoutez, il y a beaucoup de détenus, nous n’avons pas assez pour tout le monde”», relate cet immigrant. «L’agent de l’ICE m’a dit : “OK, alors vous ne partez pas? Partez pour le Mexique, allez à Cuba. Là-bas, vous pourrez avoir vos médicaments, avoir vos affaires.”»

Craignant pour sa vie, l’homme a accepté de se rendre volontairement au Mexique, à Ciudad Juárez, de l’autre côté de la frontière internationale, loin de sa femme et de leur fils de 11 ans qui vivent à El Paso.

Des détenus de tous âges

Les détenus, principalement des hommes, viennent du monde entier. Certains vivent aux États-Unis depuis des décennies.

Le camp est destiné à des séjours de courte durée avant que les détenus ne soient transférés ou expulsés.

Selon les données de l’ICE, la durée moyenne du séjour n’est que de neuf jours, mais certains détenus y sont retenus pendant des mois en raison de procédures judiciaires ou de problèmes logistiques liés à l’expulsion.

M. Ramsingh affirme qu’il est resté bloqué là pendant des semaines après que son expulsion a été ordonnée, car l’ICE avait perdu son passeport néerlandais. Ses effets personnels, notamment des bijoux en or, ont également disparu.

Les défenseurs des détenus et certains membres du Congrès ont demandé la fermeture du camp, invoquant des conditions inhumaines.

«Cette installation ne devrait pas être opérationnelle», a déclaré Mme Escobar, une démocrate d’El Paso qui a visité le camp à plusieurs reprises. Elle a déclaré que l’établissement avait temporairement réduit sa population à moins de 1900 personnes lorsqu’elle l’a visité le mois dernier, après que des cas de rougeole et de tuberculose ont été signalés.

Lors d’une visite, une détenue a montré à Mme Escobar une maigre portion d’œufs brouillés qui était encore congelée au milieu. Elle a appris que les détenus avaient protesté après avoir cessé de recevoir du jus, des fruits et du lait avec leurs repas.

Mme Escobar a également rencontré un détenu originaire d’Équateur qui a déclaré s’être cassé le bras lors d’une arrestation violente par des agents de l’immigration dans le Minnesota. Plusieurs semaines plus tard, il réclamait toujours des soins médicaux appropriés et la députée pouvait encore voir les os fracturés de son avant-bras ressortir sous la peau.

«Je lui ai demandé s’il avait demandé de l’aide. Il m’a répondu: ‘’Je demande de l’aide tous les jours, toute la journée. Et la seule chose qu’ils me donnent, c’est de l’aspirine’’», se souvient-elle.

Un rapport d’inspection manquant

Le Washington Post a rapporté en septembre qu’une inspection obligatoire de l’ICE avait révélé que les conditions dans le centre enfreignaient au moins 60 normes fédérales relatives à la détention des immigrants, mais ce rapport n’a jamais été rendu public.

Le porte-parole du DHS n’a pas expliqué pourquoi, mais a qualifié les affirmations du Post de fausses. Il a déclaré que le bureau de surveillance des détentions de l’ICE avait récemment terminé une inspection au Camp East Montana, mais que ce rapport n’avait pas non plus été publié.

Le camp a été construit à la hâte l’été dernier après que l’administration a attribué un contrat d’une valeur actuelle de 1,3 milliard de dollars (G$) à Acquisition Logistics LLC, un entrepreneur de Virginie qui n’avait jamais exploité de centre de l’ICE auparavant.

L’entreprise fait appel à des sous-traitants au Camp East Montana, notamment la société de sécurité Akima Global Services et le prestataire médical Loyal Source.

Mme Escobar a demandé l’ouverture d’une enquête sur les prestataires, affirmant qu’ils ne fournissaient pas les services pour lesquels les contribuables avaient payé.

«Les gens devraient être touchés par cette cruauté abjecte, mais s’ils ne le sont pas, j’espère qu’ils seront touchés par la fraude et la corruption», a-t-elle déclaré.

Akima n’a pas répondu aux messages lui demandant de commenter. Loyal Source a refusé de commenter.

Des crises et des bagarres également signalées lors des appels

La plupart des appels au 911 ont été passés par le personnel médical sous contrat du camp. Au moins 20 incidents ont été signalés comme des crises, dont certaines ont entraîné des traumatismes crâniens.

Certaines blessures ont résulté de bagarres entre détenus, notamment un homme qui a déclaré avoir reçu un coup de pied à l’oreille et avoir été frappé aux côtes. Un autre homme a témoigné qu’il ne pouvait plus bouger son œil gauche après avoir été agressé la veille.

Une femme enceinte de 12 semaines n’a reçu aucun soin prénatal avant son arrivée au camp East Montana et souffrait de douleurs intenses, comme l’ont révélé les appels au 911. Elle fait partie du petit nombre de cas d’urgence impliquant des femmes, qui représentent moins de 10 % de la population du camp.

Les appels ont également révélé des désaccords entre certains membres du personnel. On entend un médecin réprimander un autre employé pour avoir cherché à ramener un détenu suicidaire au centre de détention plutôt qu’aux urgences, avant de se rendre compte qu’ils a confondu deux patients différents.

Après qu’un détenu a tenté de se suicider dans une salle d’isolement, on peut entendre un médecin parler à un collègue bouleversé. Un responsable de la sécurité lui a assuré, selon le médecin, que des incidents «comme celui-ci ne devraient pas se produire».

*Si vous êtes en crise ou si vous connaissez quelqu’un qui l’est, voici quelques ressources disponibles.

Les résidants du Québec peuvent composer le 1-866-277-3553, envoyer un message texte au 535353, ou consulter la page suicide.ca pour obtenir du soutien par clavardage.
Ligne de prévention du suicide au Canada (1-833-456-4566)
Centre de toxicomanie et de santé mentale (1 800 463-2338)
Services de crise Canada (1-833-456-4566 ou par SMS au 45645)
Jeunesse, J’écoute (1-800-668-6868)
Si vous avez besoin d’une assistance immédiate, appelez le 911 ou rendez-vous à l’hôpital le plus proche.
Les victimes de violences conjugales peuvent contacter SOS violence conjugale au 1-800-363-9010.
Si vous ou l’un de vos proches êtes aux prises avec un problème de jeu, il est possible de contacter Jeu: aide et référence au (514) 527-0140 ou (1-800) 461-0140.