Les attaques russes contre le réseau ferroviaire ukrainien «s’intensifient» de semaine en semaine, a regretté lundi auprès de l’AFP le patron de la société gestionnaire des chemins de fer, au lendemain d’une frappe ayant touché un train près de la frontière polonaise.
«Une campagne de frappes pratiquement ininterrompue contre le réseau ferroviaire a commencé», prévient Oleksandre Pertsovsky, PDG d’Ukrzaliznytsia, en soulignant que les attaques «s’intensifient de manière exponentielle» et que «chaque mois, chaque semaine est généralement pire que la précédente».
Faute de liaisons aériennes, à l’arrêt depuis le début de la guerre en 2022, le train est un maillon essentiel en Ukraine, utilisé tant par les civils et les diplomates étrangers que par les soldats, pour déplacer du matériel militaire ou des cargaisons de marchandises.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accusé la Russie de tenter de «paralyser l’économie et de détruire la vie des gens» alors que les frappes de Moscou visent en particulier les locomotives, essentielles pour le fonctionnement du réseau et dont le pays possède un nombre limité.
Dimanche, la Russie a frappé la locomotive d’un train de passagers à environ deux kilomètres de la frontière avec la Pologne, sans faire de victime.
Une attaque loin du front qui représente une nouvelle escalade de ces frappes, selon M. Pertsovsky, qui révèle que plus de 500 locomotives ont été touchées depuis 2022, dont plus de 300 rien que cette année.
«Ils essaient sans cesse de mettre les nerfs de tout le monde à rude épreuve (…) Le message est clair : il n’y a aucune zone sûre sur le territoire ukrainien», déclare-t-il à l’AFP.
— «Couper du monde» —
Lorsque de telles attaques se produisent, les trains sont immobilisés et évacués, les passagers restant alors le long des voies ferrées parfois pendant des heures jusqu’à ce que le danger soit écarté.
«Chaque trajet est très difficile pour nous, vraiment très difficile car on ne sait pas ce qu’il va se passer», confirme auprès de l’AFP Aliona Zaïantchoukovska, une employée ferroviaire de 30 ans.
«Ils essaient de nous couper du monde (…) Ils veulent simplement nous isoler», estime cette femme interrogée à la gare de Chelm en Pologne, passage obligé pour les Ukrainiens transitant vers ou depuis l’Union européenne.
Karina Okhrimenko, 21 ans, a déjà connu deux évacuations et les trouve «très angoissantes». Le train est le seul moyen de transport qui lui permet de voir ses proches et sa famille en Ukraine.
En passant la frontière, Anna Klymenko, dermatologue à Kyiv, a vu la locomotive détruite par la Russie la veille. «Ils frappent les trains depuis longtemps déjà. C’est juste que cette fois-ci, ils ont décidé de viser de façon plus démonstrative un train qui allait à l’étranger», estime-t-elle. «Je pense que c’était un message direct, destiné principalement aux dirigeants européens», ajoute cette femme.
Frapper l’économie
Pour M. Pertsovsky, les capacités de la Russie «à frapper avec précision le matériel roulant et des cibles similaires s’accroissent».
«Tout le monde a le sentiment que leurs capacités techniques progressent en termes d’autonomie, de capacité à contourner les systèmes de brouillage électronique et de portée de tir», ajoute-t-il.
Plus d’une soixantaine d’employés des chemins de fer ukrainiens ont été tués dans ces frappes depuis le début de l’invasion en février 2022.
L’escalade des attaques contre les chemins de fer s’accompagne d’une montée en puissance des frappes russes sur d’autres secteurs de l’économie: des entrepôts logistiques et la métallurgie ont notamment été durement touchés et les exportations agricoles ont chuté depuis que les navires sont pris pour cible en mer Noire.
«La Russie ne frappait pas tout ce qui bouge (auparavant). Elle n’a commencé à le faire qu’après que les Ukrainiens ont eux-mêmes ouvert la boîte de Pandore», a assuré dimanche le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.
L’Ukraine multiplie elle aussi les frappes à longue portée pour perturber l’économie russe, visant notamment des raffineries de pétrole et des entrepôts de cybercommerce. La Russie l’accuse également d’avoir fait dérailler trois trains en 2025, faisant sept morts et plus d’une centaine de blessés.
«D’une part, il s’agit d’économie: tout cet ensemble de frappes sont dirigées contre nous, nos clients, le secteur métallurgique, les ports, les infrastructures», relève Oleksandre Pertsovsky.
«D’autre part, il s’agit de briser le moral de la population: de faire croire aux gens qu’ils ont été oubliés, que les liaisons de transport sont coupées, qu’ils ne font plus partie d’un pays plus vaste», estime-t-il.
