La France est en pleine tourmente et fait face à un règlement de comptes politique et économique qui semble dangereusement familier aux Américains.
Le pays est au bord d’une crise budgétaire, car il a dépensé plus qu’il ne peut se permettre de rembourser. La facture arrive à échéance bien plus rapidement que prévu après que les taux obligataires ont grimpé en flèche ces derniers mois, poussés à la hausse par l’augmentation des coûts énergétiques.
Augmenter les impôts et réduire les dépenses publiques font partie d’une solution potentielle, mais il s’agirait là de décisions politiquement impopulaires qui risqueraient d’exaspérer davantage une population déjà furieuse. Toute solution viable se heurte à un parcours semé d’embûches dans une bataille budgétaire incertaine au sein d’un gouvernement profondément divisé.
Cela vous rappelle-t-il quelque chose? Un nombre croissant de pays sont confrontés à des difficultés similaires à celles de la France — en particulier, le Royaume-Uni — où la croissance rapide de la dette, la flambée des coûts de financement de cet endettement et le manque de volonté politique de prendre les décisions difficiles nécessaires pour résoudre le problème constituent le cœur de l’actualité économique occidentale en ce moment. Cela inclut les États-Unis.
Mais ces similitudes peuvent être superficielles.
Les difficultés financières de la France sont particulièrement aiguës. Le risque de contagion à l’échelle de l’Europe est faible. L’énorme filet de sécurité sociale français représente une part bien plus importante des dépenses publiques qu’aux États-Unis. Et la dynamique unique de l’économie américaine signifie que les États-Unis ne courent aucun danger imminent de devenir la prochaine France.
Le problème
Ces problèmes ne sont pas nouveaux: le filet de sécurité sociale européen suit une trajectoire non viable depuis des décennies, et les économistes ainsi que certains politiciens avertissent depuis des années que la facture finirait par arriver.
Mais la situation s’aggrave. Le conflit en Iran a exacerbé les problèmes budgétaires de l’Occident.
Depuis février, le rendement moyen des obligations d’État à 10 ans des économies du G7 a augmenté de plus d’un point de pourcentage, atteignant son plus haut niveau en près de 20 ans, a rapporté le Fonds monétaire international la semaine dernière.
D’ici la fin de la décennie, le fardeau de la dette publique de ces sept économies devrait, selon les prévisions du FMI, dépasser collectivement leur production économique. Ce serait une première depuis la Seconde Guerre mondiale.
La dette publique de la France s’élève à environ 119 % de son PIB, soit le double de l’objectif fixé par l’Union européenne, et son déficit budgétaire annuel représente 5,4% de son produit intérieur brut.
«En Europe, les gens craignent de plus en plus le marché obligataire et les taux d’intérêt que les gouvernements doivent payer pour emprunter», a expliqué Peter Taylor-Gooby, professeur de politique sociale à l’Université du Kent. «On en est arrivé à un point où l’on ne peut plus l’ignorer. Si nous le faisons, nous allons au-devant d’une grave crise.»
Sur le papier, la situation des États-Unis n’est pas très différente : leur dette publique de 32 000 milliards de dollars (G$) équivaut à peu près au PIB annuel américain, et le déficit budgétaire de 2000 G$ dont les comptes viennent d’être clôturés représente plus de 6 % du PIB. Le coût du financement de la dette publique américaine vient de dépasser 1000 G$ par année, soit la somme stupéfiante de 14% du budget fédéral total.
En d’autres termes, un dollar d’impôt sur sept sert uniquement à payer les intérêts sur les sommes empruntées par les États-Unis.
Mais les discussions sérieuses sur la réduction des dépenses et l’augmentation des impôts qui ont lieu en Europe sont nettement moins sérieuses aux États-Unis. Alors pourquoi les États-Unis ne sont-ils pas confrontés aux mêmes problèmes que la France?
Cela n’arrivera pas aux États-Unis pour l’instant
Le principal avantage des États-Unis réside dans le fait qu’ils émettent la monnaie de réserve mondiale. La majorité des transactions mondiales s’effectuent en dollars américains, y compris les matières premières clés comme le pétrole et l’or.
La demande de dollars reste forte, en grande partie parce qu’ils sont considérés comme une valeur refuge: la transparence des États-Unis et leur attachement à l’État de droit font du dollar la pierre angulaire du système financier mondial — même si son éclat s’est quelque peu estompé au cours de la dernière décennie.
Cela alimente également la demande pour les titres du Trésor américain, largement considérés comme les actifs refuges les plus sûrs. Même au milieu d’une vague mondiale de ventes massives d’obligations d’État, les taux obligataires américains restent inférieurs à ceux des autres économies occidentales. Et lorsque les actions ont chuté la semaine dernière, les investisseurs n’ont pas hésité à se tourner vers leur refuge traditionnel, entraînant ainsi une forte baisse des rendements des titres du Trésor.
Mais la différence entre la France et les États-Unis se résume en réalité à une seule chose. Comme l’a dit James Carville : «C’est l’économie, imbécile.»
Les États-Unis disposent également d’une économie d’une ampleur et d’une diversité uniques, bien moins sensible aux chocs que celle de bon nombre de leurs homologues de plus petite taille. L’intelligence artificielle, en particulier, est à l’origine d’un essor des investissements aux États-Unis qui stimule l’économie alors que plusieurs autres secteurs semblent stagner ou être en déclin.
L’un des principaux moyens de minimiser l’importance des déficits consiste à maintenir une forte croissance économique. La dette paraît alors insignifiante en comparaison.
Les pays doivent donc se poser la question suivante: «Quel est le taux que nous payons — et est-il viable pour nous de continuer à le payer compte tenu de notre croissance économique prévue?»
«La France et le Royaume-Uni sont assez proches», a fait remarquer Mark Zandi, économiste en chef chez Moody’s Analytics. «Mais aux États-Unis, la contribution de l’IA à la croissance rend plus probable que nous parvenions à gérer nos dettes et à surmonter cette situation avec beaucoup plus d’aisance.»
Les économistes mettent en garde : il ne faut pas confondre l’absence de crise de la dette imminente aux États-Unis avec une responsabilité budgétaire. C’est simplement que ce pays est mieux à même de gérer le problème que la France ou le Royaume-Uni.
«Cela ne signifie pas pour autant que nous devrions nous en réjouir», a ajouté M. Zandi. «Nous nous trouvons simplement dans une situation différente.»
Cela pourrait-il se produire ailleurs?
Chaque fois qu’un pays européen est confronté à un problème budgétaire, cela soulève des inquiétudes quant à une contagion qui pourrait se propager à l’ensemble du continent. Mais les économistes considèrent généralement que les problèmes de la France sont circonscrits à l’intérieur du pays.
La Banque centrale européenne a laissé entendre qu’elle n’aurait pas besoin d’intervenir dans la situation budgétaire de la France. Mais elle pourrait le faire si nécessaire, et elle est bien placée pour racheter un grand nombre d’obligations de ses pays membres afin de limiter tout effet de contagion potentiel, a fait remarquer Andrew Kenningham, économiste en chef pour l’Europe chez Capital Economics.
Les déficits des autres économies européennes sont également bien moins importants en comparaison. Certaines devraient même afficher des excédents cette année.
De plus, les partis politiques français, tant de gauche que de droite, ont déclaré vouloir rester au sein de l’Union européenne — y compris la favorite de la course à la présidence française, Marine Le Pen, une candidate d’extrême droite qui avait autrefois défendu le «Frexit», mais qui est depuis revenue sur cet engagement. Bien que le parti allemand AfD ait préconisé la sortie de l’UE, il est encore loin de pouvoir former un gouvernement, a fait remarquer M. Kenningham.
Mais un facteur X pourrait entraîner une crise de la dette en dehors de la France : la «date X» américaine. À un moment donné l’année prochaine, les États-Unis atteindront à nouveau leur plafond d’endettement, et le nouveau Congrès devra négocier avec le président Donald Trump pour le relever — un enjeu politique qui pourrait s’avérer particulièrement délicat face à un président en fin de mandat et à un Congrès potentiellement contrôlé par les démocrates, moins enclins à céder.
Si le plafond de la dette n’est pas relevé, les États-Unis risquent d’être contraints de provoquer un défaut de paiement sur leur dette, même s’ils seraient par ailleurs en mesure de la rembourser.
«On pourrait imaginer un scénario dans lequel nous dépasserions le plafond de la dette d’ici l’Halloween de l’année prochaine», a soutenu M. Zandi. «Et là, d’autres problèmes se poseraient.»
